En Corée du Sud, la course à la (haute) mer

ETUDE – Séoul envisage la possibilité de se doter de véritables porte-avions et de sous-marins à propulsion nucléaire. Ces deux nouvelles au conditionnel – mais le seul fait que les Sud-Coréens s’interrogent est, en soi, une précieuse information – s’ajoutent à deux annonces à l’indicatif relatives à la construction d’un nouveau destroyer lourd et à la conception d’un porte-aéronefs léger.

Par Alexis Feertchak, membre fondateur de Geopragma*

Ambiance : l’actuel porte-hélicoptères sud-coréen, «Dokdo», porte le nom d’îles revendiquées par le Japon.

Précisons. Une semaine après que Pyongyang a testé un nouveau type de missile balistique mer-sol (SLBM) tiré depuis une plateforme sous-marine, la marine sud-coréenne (ROK) a envoyé le 10 octobre au Parlement un rapport dans lequel elle annonce la création d’une commission chargée d’examiner la pertinence pour la ROK de se procurer des sous-marins à propulsion nucléaire. C’est la première fois que la Corée du Sud évoque une telle possibilité. Seuls les cinq membres du Conseil de sécurité de l’ONU (Etats-Unis, Russie, Chine, France, Royaume-Uni), mais également l’Inde possèdent de tels bâtiments. En pratique, des sous-marins nucléaires d’attaque permettraient aux Sud-Coréens de chasser beaucoup plus efficacement d’éventuels sous-marins lanceurs d’engins nord-coréens qui menaceraient Séoul de frappes depuis la haute mer. Mais ce n’est pas tout.

Les deux projets de porte-avions à catapultes

Le 15 octobre, un parlementaire sud-coréen, Choi Jae-ung, membre du Parti démocrate au pouvoir et proche du président Moon Jae-in, a remis au gouvernement un rapport préconisant que la Corée du Sud se dote d’un programme de porte-avions à catapultes. Ces deux derniers mots ne sont pas anodins. Faisons un pas de côté pour mieux comprendre. On distingue généralement trois sortes de porte-aéronefs :

  • STOVL (pour Short Take Off Vertical Landing) : les avions décollent grâce à l’aide d’un tremplin en bout de piste et atterrissent à la verticale, solution qui nécessite des avions spécifiques (équipés d’un réacteur supplémentaire, orientable verticalement), généralement moins performants (le décollage par tremplin exige des avions allégés, tant en armes qu’en carburant, tandis que l’atterrissage vertical brûle énormément de kérosène). Résultat, alors que la technologie est complexe et coûteuse, ces avions disposent d’une capacité d’emport en armes et d’un rayon d’action plus faibles que des avions traditionnels. Généralement, les STOVL sont des porte-aéronefs légers (de 20.000 à 40.000 t) servant aussi de porte-hélicoptères, de navires amphibies de débarquement et de navires de commandement. L’Italie, l’Espagne et les Etats-Unis disposent de tels «navires universels», déployant des F-35B. Dans les prochaines années, le Japon transformera aussi ses deux porte-hélicoptères Izumo pour qu’ils puissent emporter des F-35B. Cas particulier, le Royaume-Uni a quant à lui fabriqué deux porte-avions lourds (classe Elizabeth – 70.000 tonnes), mais qui, malgré leur fort déplacement, ne seront « que » des STOVL, choix qui s’explique surtout pour des raisons budgétaires.
  • STOBAR (pour Short Take Off But Arrested Recovery) : les avions décollent toujours au moyen d’un tremplin mais sont arrêtés par des brins d’arrêt. Solution intermédiaire, elle nécessite quand même des avions moins performants, non en raison de l’atterrissage, mais du décollage. La Russie (un navire en cours de modernisation), l’Inde (un navire en service, un en construction) et la Chine (un navire en service, un en essai) disposent de tels navires qui sont en général une première étape en attendant de l’introduction de véritables CATOBAR.
  • CATOBAR (pour Catapult Assisted Take Off But Arrested Recovery) : les avions décollent au moyen de catapultes et atterrissent grâce à des brins d’arrêt. C’est le système le plus cher, mais aussi le meilleur, qui permet de déployer des avions plus performants et de divers types, par exemple des avions de guet aérien «AWACS», essentiels pour qu’un groupe aéronaval dispose d’une véritable autonomie d’action. Parmi les CATOBAR, les porte-avions à propulsion nucléaire sont le graal, disposant d’une autonomie presque illimitée. Seuls les Etats-Unis (dix navires, tous nucléaires) et la France (un navire, nucléaire) en disposent. La Chine en construit deux (dont un à propulsion nucléaire). L’Inde envisage aussi une solution CATOBAR pour son troisième porte-avions, mais en est encore loin.

La Corée du Sud pourrait donc vouloir entrer dans ce tout petit club des propriétaires de CATOBAR. Rappelons qu’avec 1500 milliards de dollars, le PIB sud-coréen place Séoul entre l’Espagne et l’Italie (avec l’avantage, comme Rome d’ailleurs, d’être l’un des leaders mondiaux de la construction navale). Dans son rapport, Choi Jae-ung a présenté deux projets :

  • L’un de 41.500 tonnes de déplacement et de 240 mètres de long avec un seul ilot central. Un tel navire serait proche (à la propulsion nucléaire près) du Charles-de-Gaulle français, très compact pour sa catégorie.
  • L’autre de 71.400 tonnes de déplacement et de 298 mètres de long avec deux ilots centraux, à la façon des Queen Elizabeth britanniques, mais avec des catapultes et des brins d’arrêt en plus.

«Compte tenu du taux d’expansion militaire actuel dans les principaux pays d’Asie du Nord-Est, le futur champ de bataille de 2033 sera très différent de celui d’aujourd’hui. Vous devriez revoir vos changements de plan», s’est justifié le député sud-coréen pour justifier un tel saut capacitaire pour la marine sud-coréenne. Pour comprendre le message sous-jaçent, il faut savoir qu’en juillet, des rumeurs venant de l’Etat-major avait annoncé la construction prochaine de nouveaux porte-hélicoptères capables d’emporter des F-35B, ce qui ferait déjà entrer la Corée du Sud dans la catégorie STOVL. Séoul possède actuellement deux porte-hélicoptères de classe Dokdo (type LPX-I, déplacement de 19.000 tonnes) qui ne sont pas équipés pour des avions de chasse à décollage court et atterrissage vertical. Le projet consiste à produire une version agrandie de ceux-ci (environ 30.000 tonnes) et adaptée au F-35B, ce qui en feraient l’équivalent des deux Izumo japonais modernisés. Confirmant ces rumeurs, le chantier naval Hyundai Heavy Industries (HHI) a signé cette semaine un contrat pour la conception d’un tel navire amphibie universel de nouvelle génération (LPX-II).

Projet LPX-II de navire amphibie universel emportant des F-35B versus le porte-hélicoptères «Dokdo» (LPX-I).

Pour Choi Jae-ung, cette avancée ne serait pas suffisante en raison des limites inhérentes à la solution STOVL, idéale pour appuyer dans les airs des opérations amphibies, mais qui souffre de deux insuffisances. Première insuffisance si l’on observe que les logiques contemporaines de déni d’accès permettent de mettre en œuvre des défenses de plus en plus denses et de plus en plus étendues qui rendent le couple «porte-avions léger + chasseurs STOVL» vulnérable : de tels navires embarquent généralement une quinzaine de chasseurs armés trop légèrement et disposant d’un rayon d’action assez faible (869 km seulement pour le F-35B). Deuxième insuffisance si l’on se place dans une perspective océanique et dans l’optique du retour de combats navals en haute mer, ce couple apparaît là encore insuffisant, pour les mêmes raisons. Rappelons qu’historiquement, les porte-avions ne sont pas seulement un outil de projection contre un territoire ennemi, mais sont d’abord, si l’on observe par exemple les grandes batailles du Pacifique, un outil tant de supériorité aérienne que de frappes anti-navires.

L’argumentation du député sud-coréen rejoint celle qui sous-tend l’acquisition de sous-marins à propulsion nucléaire, qui permet d’étendre substantiellement le rayon d’action d’une sous-marinade pour qu’elle acquière, là aussi, une dimension océanique (y compris dans l’optique de protéger un groupe aéronaval). D’un point de vue stratégique et étant donné que de tels projets sont une projection de ce que pourrait être la marine sud-coréenne dans dix voire plutôt quinze ans, tout semble indiquer que Séoul ne se place plus seulement dans la perspective d’un conflit localisé avec la Corée du Nord, mais bien dans celle d’un conflit régional de haute intensité dans lequel elle ne pourrait plus simplement reposer sur le soutien des Etats-Unis mais devrait acquérir un degré supérieur d’autonomie.

Un dernier élément qui va dans le sens d’une marine élaborée davantage dans une perspective océanique et dans l’optique d’un conflit à haute intensité concerne les navires de combat de premier rang. Cette semaine, Séoul a en effet passé commande auprès de HHI pour le premier exemplaire de trois nouveaux destroyers de classe Sejong The Great (ou KDX-III). Ces navires particulièrement imposants (10.600 tonnes de déplacement) et équipés du système de combat américain AEGIS associé à un grand nombre de missiles (128 ayant diverses missions) sont déjà au nombre de trois dans la marine sud-coréenne (entrés en service entre 2008 et 2012).

Destroyer KDX-III de classe «Sejong The Great»

Alors que les pays européens privilégient des frégates de 6.000 à 7.000 tonnes équipées d’une trentaine ou d’une quarantaine de silos verticaux (VLS) pour le lancement de missiles (16 missiles mer-air Aster et 16 missiles de croisière navals mer-sol pour nos FREMM par exemple), Chinois, Japonais et Sud-Coréens investissent, comme les Américains, dans des destroyers de plus fort tonnage, frôlant voire dépassant les 10.000 tonnes et disposant d’un nombre de silos de missiles proche voire supérieur à 100. Nul doute que ces navires sont pensés pour le combat de haute intensité en haute mer. Le tableau ci-dessous qui établit la liste de la plupart des frégates et destroyers dans le monde avec leur déplacement et leur nombre de silos de missiles est assez parlant : les pays européens sont absolument absents du haut du classement (la présence du Royaume-Uni devant être sérieusement relativisée – cf. note ci-dessous).

Pays Classe Nombre (+ construction) Déplacement VLS
Corée du Sud Sejong the Great 3 (+3) 10.600 t 128
Etats-Unis Ticonderoga 22 9.800 t 122
Chine Type 055 1 (+5) 12.000 t 112
Japon Maya 2 10.500 t 96
Japon Atago 2 10.000 t 96
Etats-Unis Arleigh Burke IIA 39 9.200 t 96
Japon Kongo 4 9.500 t 90
Etats-Unis Arleigh Burke I/II 28 8.400 t 90
Royaume-Uni Type 26 (+2) 7.600 t 72*
Chine Type 052D 12 (+8) 7.500 t 64
Corée du Sud Chongmugong 6 5.500 t 64
Russie Gorchkov-M (+2) 5.400 t 56
Royaume-Uni Type 45 6 8.500 t 48
Chine Type 052C 6 7.000 t 48
Italie Orrizzonte 2 7.000 t 48
France Horizon 2 7.000 t 48
Espagne Alvaro de Bazan 5 6.300 t 48
Russie Gorchkov 4 5.400 t 48
Japon Asahi 2 6.800 t 32
Japon Akizuki 4 6.800 t 32
Italie Bergamini 8 (+2) 6.700 t 32
France Aquitaine (FREMM) 5 (+3) 6.000 t 32

 

* Tous les VLS sont loin d’être semblables : certains disposent de silos de petites tailles, pouvant emporter des missiles anti-aériens de courte portée peu encombrants. Par exemple, la défense d’une nouvelle frégate de Type 26 britannique repose sur 48 Sea Ceptor, missile dont la portée ne dépasse pas les 25 km. Elle peut donc en emporter beaucoup plus qu’une FREMM n’emportera d’Aster 30, dont la portée dépasse les 120 km mais qui est beaucoup plus volumineux. Observer le nombre de VLS ne suffit donc pas.

Cette description purement quantitative ne permet donc pas de juger entièrement de la capacité réelle de ces navires. On sait par exemple que nos FREMM sont considérées comme étant parmi les meilleurs bâtiments du monde en matière de détection sous-marine. De même, si les destroyers chinois sont, sur le papier, l’égal des navires otaniens, on ne sait pas si cette égalité se maintiendrait sur le champ de bataille. Cet état des lieux permet en revanche de décrire une dynamique d’accroissement capacitaire à laquelle l’Europe ne semble aucunement participer. Ce n’est pas forcément un mal : il est vrai que le cœur de la menace est probablement en Asie, loin de la veille Europe, mais encore faut-il en avoir conscience pour adapter notre politique et notre stratégie à la réalité de nos moyens.

Pour la Corée du Sud, au-delà d’un conflit de voisinage avec le Nord, la première menace à moyen terme est bien entendu chinoise : elle est la plus sérieuse, la plus structurelle, et la seule à pouvoir donner lieu à un conflit régional de haute intensité. Mais il ne faut pas oublier non plus les tensions qui resurgissent entre Séoul et Tokyo. Remontant à l’invasion par le Japon impérial de la péninsule coréenne dans les années 1930, elles connaissent depuis un an de nouveaux développements, certes d’abord économiques et commerciaux, mais qui comportent aussi une dimension territoriale. Le Japon continue de revendiquer les îles Dokdo, que contrôle Séoul, en mer de Chine orientale. Il n’est pas anodin que les Sud-Coréens aient décidé de baptiser leurs porte-hélicoptères du nom de ces îles. Autre signe de ces animosités historiques : pour la revue annuelle de la flotte japonaise cette semaine, qui a finalement été annulée en raison du typhon, un très moderne destroyer chinois de Type 052D a fait le voyage, malgré les tensions géopolitiques du moment. Mais de navires sud-coréens, il n’y en avait point. Il ne fait pas de doute que Chinois et Japonais regarderont avec attention les développements à venir de la marine sud-coréenne. Autant que les Américains, qui se frottent les mains en anticipant de juteux contrats d’exportation, qu’ils concernent le F-35 ou les systèmes de missiles équipant les destroyers «Aegis», grands gagnants de ce climat d’anxiété.

* Passionné par la géopolitique et les questions de défense, diplômé de Sciences Po Paris et licencié en philosophie de l’Université Paris-Sorbonne, Alexis Feertchak est journaliste au Figaro, rédacteur en chef et fondateur du journal iPhilo et membre fondateur de Geopragma.

La marine russe entre deux eaux

Par Alexis Feertchak, membre fondateur de Geopragma*.

Un sous-marin de classe « Kilo-M ».

C’est une annonce tout à fait russe, un peu grandiloquente, comme on peut en lire régulièrement parmi les dépêches de l’agence TASS : «La Russie va mettre sur cale 22 navires de combat et de soutien en 2020». On retrouve en quelques mots cette avalanche tout soviétique de chiffres, qu’il faut présenter gonflés au maximum. Et comme beaucoup de lecteurs ne lisent que les titres (et les chapôs quand ils ont du temps devant eux), deux types de réactions se retrouvent immanquablement.

Catastrophistes, les premiers crient au Russe comme on crie au loup : le mur de l’est n’étant, dans leur esprit, pas tombé, Moscou est toujours (et sera probablement éternellement) la première des menaces pour l’Occident. En 2017, le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, s’inquiétait ainsi de l’activité sous-marine de la Russie, selon lui «au plus haut depuis la Guerre froide», une drôle de déclaration reprise un peu partout dans la presse anglo-saxonne. Phrase vraiment étonnante : en 1991, l’URSS possédait 63 sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SSBN en anglais) chargés d’assurer la dissuasion, 136 sous-marins nucléaires d’attaque (SSN) et lanceurs de missiles de croisière (SSGN), 63 sous-marins à propulsion conventionnels (SSK). La Russie compte aujourd’hui une grosse dizaine de SSBN, une vingtaine de SSN et de SSGN, une vingtaine de SSK. Et encore ! Le niveau de disponibilité de ces bâtiments est en réalité faible, la plupart datant des années 1980/1990 et attendant des refontes plus ou moins lourdes. Bref, à part pour faire peur, la comparaison otanienne n’avait guère d’intérêt.

Une corvette « Steregutschiy ».

Moqueurs, les seconds ironisent, déclarant, un brin péremptoires, que la marine russe (VMF pour Voïenno-Morskoï Flot) est un tas de ferraille qui rouille dans la glace de la mer de Barents. En 2015, on pouvait ainsi lire dans War is Boring un article au titre ronflant : «Russia’s navy is falling apart» (la marine russe tombe en morceaux). Le paradoxe est que les moqueurs ressemblent en miroir aux Russes quand ils se haussent ridiculement du col en prophétisant monts et merveilles (comme la mise en service prochaine de plusieurs paires de porte-avions nucléaires géants) : les frères ennemis font en réalité la même erreur, celle de comparer systématiquement les VMF à l’US Navy alors que la Guerre froide est finie et que le PIB russe (proche en valeur nominale de l’Italie, proche de l’Allemagne en PPA) voudrait qu’elles fussent comparées à la Royal Navy ou à la Marine nationale. Au 21e siècle, laissons aux Chinois l’ambition de parvenir à une parité navale avec les Etats-Unis. Dès lors que Russes ou Américains décident de comparer la marine russe à la marine américaine, les résultats de la première ne peuvent paraître que ridiculement faibles. Ce biais que l’on observe trop souvent des deux côtés de l’ancien mur ne peut qu’alimenter les rires des moqueurs ou les craintes des catastrophistes (mais ce sont souvent les mêmes, car alimenter faussement les craintes permet aux moqueurs de justifier des dépenses militaires toujours plus élevées outre-Atlantique).  

Frégate « Admiral Gorchkov ».

La réalité est tout autre, la marine russe étant l’illustration d’une puissance de taille intermédiaire qui se remet d’un effondrement passé et qui commence de nouveau de compter dans les affaires du monde, sans pour autant être l’égal (à part en matière nucléaire) des géants installés à Washington ou Pékin. Au-delà de son titre à la soviétique, la dépêche de TASS est paradigmatique de cette situation russe. En 2020, Moscou devrait mettre sur cale deux nouveaux sous-marins nucléaires d’attaque de classe Yasen, trois sous-marins à propulsion conventionnelle de classe Kilo-M et Lada, deux nouvelles frégates de classe Admiral Gorchkov et deux porte-hélicoptères qui viendront en lieu et place des Mistral français finalement vendus à l’Egypte. Le reste des 22 bâtiments sera sans doute composé de petits navires lance-missiles, de corvettes et de navires de soutien. Tous ces navires qui entreront en service entre 2025 et 2030 dessinent les contours d’une marine qui, encore une fois, ne sera ni l’US Navy, ni la PLAN (Chine), mais qui se situera, par ses capacités, à un niveau au moins égal voire supérieur par certains aspects aux grandes marines européennes (France, Royaume-Uni, Italie) et asiatiques (Inde, Japon, Corée du Sud), avec une dimension davantage défensive (ce qui était déjà le cas sous l’URSS). Des capacités importantes qu’il faut néanmoins, en pratique, relativiser en raison d’un désavantage géographique structurel : il y a moins une marine russe que quatre (flottes du Nord, du Pacifique, de la mer Noire, de la mer Baltique), voire cinq (avec la flottille de la Caspienne), éloignées les unes des autres de plusieurs milliers de kilomètres. De ce point de vue là, l’ouverture de la route du Nord, en Arctique, est un élément stratégique qui réduit ce problème de l’éparpillement géographique des VMF (rappelons-nous lors de la guerre russo-japonaise de 1905 de l’écrasement de la flotte du Pacifique, qui n’a pu recevoir de renforts à temps). Mais ceci est un autre sujet (qu’il faut néanmoins conserver à l’esprit).

Sous-marin nucléaire de classe « Boreï ».

Ces chiffres de TASS reflètent donc une réelle montée en puissance (incomparable avec celle de la Chine qui construit tous les quatre ans l’équivalent de la Marine française) mais sont en réalité très logiques. Il faut pour les comprendre disposer du contexte de ces trente dernières années. De 1991 jusqu’au début des années 2010, la marine russe n’a construit quasiment aucun navire (elle en a exporté en revanche), se limitant à achever la construction de quelques coques mises sur cale à la fin de la Guerre froide (des sous-marins notamment, mais aussi une frégate, quelques destroyers et un croiseur nucléaire). Pour le coup, faute de moyens pour être entretenue, la Marine russe a commencé littéralement à «tomber en morceaux» pour reprendre l’expression de War is Boring. A la fin des années 2000 cependant, Vladimir Poutine a lancé un ambitieux plan de modernisation des VMF qui s’est matérialisé dans le plan d’armement 2011-2020, accordant une place prépondérante à la marine, pourtant historiquement parente pauvre des forces armées russes. Les ambitions étaient grandes avec plusieurs projets-phares, notamment :

  • Un sous-marin nucléaire lanceur d’engins (SSBN) Boreï assurant la dissuasion ;
  • Un sous-marin nucléaire lanceur de missiles de croisière (SSGN) Yasen et un sous-marin conventionnel (SSK) Lada pour la sous-marinade d’attaque ;
  • Une frégate multimissions ultramoderne Admiral Gorchkov (un peu l’équivalent de nos FREMM, mais mieux armée encore) ;
  • Une frégate moins sophistiquée Admiral Grigorovitch pour patienter avant l’arrivée des Gorchkov.
Petit navire lance-missile de classe « Buyan-M ».

Non seulement les ambitions de ce plan étaient beaucoup trop élevées eu égard aux dysfonctionnements structurels des chantiers navals russes (corruption et retards endémiques, qualité de fabrication défaillante, problèmes de sécurité, incendies, etc.), mais, dès 2014, les sanctions occidentales et la rupture des relations avec l’Ukraine (dont l’industrie navale fournissait de nombreuses pièces à la Russie, dont les turbines à gaz pour la propulsion des grands navires de surface) ont achevé d’enterrer sa réalisation. A ce jour, seuls 3 Boreï ont été mis en service (5 autres sont en construction), 1 Yasen (6 autres en construction), 1 Lada (3 en construction), 1 Gorchkov (5 autres en construction), 3 Grigorovitch (1 en construction, son avenir au sein de la marine russe étant incertain).

Faute de parvenir à renouveler sa flotte, c’est à un rude vide capacitaire que la marine russe risquait de se voir confrontée. Pour le pallier, les Russes ont suivi trois directions :

  • La modernisation plus ou moins profonde de certains grands navires et de sous-marins nucléaires soviétiques permet à Moscou de conserver une présence océanique minimale et d’assurer la composante navale de sa dissuasion nucléaire. Ce programme de modernisation est beaucoup moins avancé que prévu, mais devrait permettre à la Russie, d’ici la fin des années 2020, de conserver une dizaine de croiseurs et destroyers, une trentaine de sous-marins nucléaires (toutes catégories confondues). Ces navires seront néanmoins très anciens. Certains d’entre eux approcheront du demi-siècle en 2030.
  • La construction d’une flotte de petits navires lance-missiles permet à Moscou de protéger son littoral et même de développer beaucoup plus en profondeur une dissuasion conventionnelle inédite. Ces navires, dont beaucoup font moins de 1 000 tonnes de déplacement, sont en effet équipés des nouveaux missiles de croisière Kalibr, dont la version destinée aux frappes terrestres dispose d’une portée de 2 000 km (équivalent du Tomahawk américain, i.e.). Ce sont ces petits navires qui, depuis la mer Caspienne puis depuis la mer Méditerranée, ont frappé la Syrie dès 2015, faisant entrer la Russie dans le tout petit club des puissances ayant utilisé au combat des missiles de croisière mer-sol (historiquement les Etats-Unis, plus la France depuis 2017 avec des résultats… mitigés du fait des brouillages russes contre nos FREMM). Cette stratégie de «mosquito fleet» et de «kalibrisation» (formules utilisées par l’historien Igor Delanoe) a largement porté ses fruits. Depuis 2012, la Russie a mis en service 8 corvettes «kalibrisées», mais 18 sont par ailleurs en construction (soit un total de 26). Deux projets sont concernés, les Buyan-M (950 t) et les Ouragan (800 t), chaque navire emportant 8 missiles Kalibr dans des systèmes de lancement vertical en silos (VLS en anglais). Ajoutons la mise en service de 2 patrouilleurs hauturiers Bikov (4 en construction) qui peuvent emporter des Kalibr dans des conteneurs amovibles, ainsi que de 6 corvettes Steregutschiy (6 en construction, dont deux «kalibrisées»), navires de plus fort tonnage (qu’on qualifierait de frégates légères dans la classification OTAN) destinés à la lutte anti-sous-marine.
  • Pour compenser les retards du SSK Lada, Moscou reprend la production de Kilo (sous-marin conventionnel soviétique de la fin de la Guerre froide, surnommé «trou noir» dans l’OTAN pour son silence), mais dans une version modernisée. Les 6 Kilo-M mis en service depuis 2014 (6 autres sont en construction) peuvent emporter des Kalibr, aussi utilisés en Syrie par cette voie sous-marine.

Pour la Russie, la fabrication de ces petites corvettes et de ces sous-marins, ainsi que la réussite du processus de «kalibrisation» compensent en partie un bilan global très mitigé. Faut-il néanmoins conclure que cette stratégie minimaliste va immanquablement conduire les VMF à devenir une «green fleet», autrement dit à délaisser la haute mer pour se cantonner aux littoraux ? Le nouveau plan d’armements 2020-2027, qui accorde une moindre place à la marine et privilégie les forces terrestres et aériennes, peut le laisser penser.

Projet de porte-hélicoptères « Lavina ».

Pourtant, les annonces concernant les mises sur cale en 2020, ainsi que celles déjà effectuées en 2019 montrent qu’il n’en est rien, et que la Russie ne se contentera probablement pas d’une «mosquito fleet» surarmée à l’avenir. Car, les années passant, les projets lancés à la fin des années 2000 semblent enfin se concrétiser et arriver à maturité. Autrement dit, même si le nouveau plan d’armements est moins généreux, ce sont les fruits du précédent qui seront récoltés ces prochaines années. C’est le cas des projets de sous-marins Boreï et Yasen (dont des versions modernisées vont entrer en service en 2020), des frégates Gorchkov (le problème de propulsion étant bientôt résolu avec la fabrication de turbines indigènes) et l’apparition de grands navires amphibies porte-hélicoptères qui devraient eux aussi donner un autre visage à la marine russe. En pratique, voici un tableau représentant les navires qui devraient être en service ou en construction en 2020 et qui montre que les VMF montent en gamme, mais avec un décalage d’une dizaine d’années par rapport à ce qu’espéraient les Russes à la fin des années 2000.

Corvette de classe « Derzkiy ».

Nota bene : les catégories pour qualifier les navires ne sont pas celles des Russes, mais plutôt celles qui ont cours dans les pays de l’OTAN. Les Russes considèrent par exemple les Derzkiy (ultime évolution des Steregushchiy) comme de simples corvettes, ce qui est trompeur à la fois au regard de leur déplacement relativement important (3.400 t) et de leur caractère multimissions (missiles Kalibr, système antiaérien de courte à longue portée Poliment-Redut, système anti-sous-marin Paket-NK, etc.). Nous les qualifions donc de «frégates», d’autant que les Russes ont annoncé qu’elles avaient pour mission de remplacer les frégates Grigorovitch. De même, les «petits navires lance-missiles» sont ici qualifiés de corvettes.

 

Type Classe Déplacement En service En construction
Sous-marins nucléaires lanceurs d’engins Boreï 24.000 t 4 4
Sous-marins nucléaires lanceurs de missiles de croisière Yasen 14.000 t 2 7
Sous-marins d’attaque conventionnels Kilo-M 4.000 t 8 4
Sous-marins d’attaque conventionnels Lada 3.000 t 1 3
Porte-hélicoptères Lavina 15.000 t (?) 0 2
Grand navire de débarquement Ivan Gren-M 9.000 t (?) 0 2
Grand navire de débarquement Ivan Gren 6.000 t 2 0
Patrouilleur brise-glace Papanin 6.000 t 0 2
Frégates Gorchkov 5.400 t 2 6
Frégates Grigorovitch 4.000 t 3 0 (1 ?)
Frégates Derzkiy 3.400 t 0 2
Frégates légères Gremyashchiy 2.500 t 1 1
Frégates légères Steregushchiy 2.200 t 7 3
Frégates légères Gepard 2.000 t 2 0
Patrouilleur hauturier Bikov 1.300 t 3 3
Corvettes Buyan-M 950 t 8 4
Corvettes Ouragan 800 t 3 12
TOTAL SOUS-MARIN 33 (378.000 t) 15 (159.000 t) 18 (219.000 t)
TOTAL SURFACE 66 (196.200 t) 31 (70.600 t) 35 (125.600 t)
TOTAL VMF 99 (574.200 t) 44 (225.600 t) 54 (348.600 t)

On voit ainsi se dessiner une marine moderne comprenant plus d’une trentaine de sous-marins (dont la moitié nucléaires), d’une demi-douzaine de navires-amphibie, d’une petite trentaine de frégates et frégates légères, d’une grosse trentaine de patrouilleurs et corvettes.

Croiseur de classe « Slava ».

A titre de comparaison, une marine comme la française ou la britannique comprend généralement : 4 sous-marins nucléaires lanceurs d’engins, 6/7 sous-marins nucléaires d’attaque, 1/2 porte-avions ou porte-aéronefs, 3/4 navires-amphibie, 15 frégates de premier rang.

Par où l’on voit que la marine russe, si elle n’est plus la marine soviétique de l’amiral Gorchkov, ne tombe pas pour autant en morceaux à moyen terme, à condition de ne pas omettre de considérer que la Russie n’est ni la Chine ni les Etats-Unis. Le tableau ci-dessus dessine les traits d’une flotte puissante, marquée par une vocation d’abord défensive, avec des forces de projection moins développées que celles des marines occidentales, mais une sous-marinade beaucoup plus importante. Sans compter la «kalibrisation» qui, sans donner à la marine russe une capacité de projection, lui assure en revanche une certaine profondeur stratégique.

Il ne faut pas oublier, enfin, que ces navires ne seront pas les seuls bâtiments de la marine russe au cours de la décennie 2020 : comme nous l’écrivions plus haut, il faut ajouter à ces navires modernes un certain nombre de bâtiments mis en service dans les années 1980/1990 et qui seront encore en service malgré leur grand âge :

  • Quelques sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SSBN) Delta-IV le temps que les 10 Boreï entrent en service ;
  • Une dizaine de sous-marins nucléaires d’attaque (SSN) de classe Akula et lanceurs de missiles de croisière (SSGN) de classe Oscar II qui doivent subir une modernisation plus ou moins approfondie ces prochaines années ;
  • 4/5 croiseurs (2 nucléaires Kirov profondément modernisés et 2/3 Slava) ;
  • 4/8 destroyers Oudaloï qui forment actuellement le cœur de la flotte hauturière russe et qui sont/seront «kalibrisés» lors de leur refonte ;
  • Plusieurs dizaines de corvettes et petits navires lance-missiles (Grisha, NanouchkaTarantul, Parchim), dont certains sont actuellement en modernisation ;
  • Au moins une dizaine de grands navires de débarquement de classe Ropucha.
Destroyer de classe « Oudaloï-2 ».

Des nouveaux navires mis sur cale au cours des années 2020 viendront progressivement remplacer ces navires au style suranné (mais à l’armement souvent encore pléthorique). On peut penser au projet d’ores et déjà annoncé de Super-Gorchkov, une évolution des frégates qui verraient leur déplacement passer de 5.400 t à 8.000 t, ce qui en ferait des destroyers multimissions aptes à remplacer les destroyers Oudaloï voire les croiseurs Slava. Les nouvelles Gorchkov emportant déjà 24 Kalibr, des Super-Gorchkov pourraient disposer du double, soit 48 (à titre de comparaison, les FREMM françaises peuvent tirer 16 missiles de croisière navals). Les Russes évoquent aussi un ambitieux projet de destroyer nucléaire Lider/Primakov. Un monstre de 15.000 à 20.000 t dont on ne voit guère l’utilité… à part se confronter aux Américains (et leur Zumwalt de 18.000 t) et aux Chinois (et leur Type 055 de 13.000 t).

Porte-aéronefs « Admiral Kouznetsov ».

Last but not least, l’unique porte-aéronefs russe, l’Admiral Kouznetsov, est en cours de modernisation (qui se poursuit malgré un tragique événement, puisque la cale sèche flottante dans laquelle il se trouvait a…coulé au chantier n°35 de Mourmansk). Mis en service en 1990, ce navire à l’histoire mouvementée (défaillance de propulsion, perte de plusieurs avions, dont 2 en Syrie) devrait paradoxalement trouver son plein potentiel à plus de trente ans d’âge. Pour l’aéronavale russe, ce sera loin d’être la panacée : le Kouznetsov est un porte-aéronefs à tremplin (STOBAR en anglais) et à propulsion conventionnelle qui ne propose pas les performances d’un Charles-de-Gaulle à catapultes (CATOBAR) et à propulsion nucléaire. Mais, au moins, le navire devrait présenter un état opérationnel acceptable tandis que sa chasse embarquée aura été renforcée (modernisation des Soukhoï Su-33 et ajout des MiG-29K). Il permettra aux marins et pilotes russes de conserver leurs compétences et leur expérience aéronavales, un savoir qui peut facilement se perdre. En attendant la construction d’un nouveau porte-avions… les dépêches deTASS sont nombreuses à en parler, mais avec les Russes, il faut savoir attendre et se méfier de certaines annonces.

* Passionné par les questions géopolitiques et de défense, diplômé de Sciences Po Paris et licencié en philosophie de l’Université Paris-Sorbonne, Alexis Feertchak est journaliste au Figaro, fondateur du journal iPhilo et membre fondateur de Geopragma. 

POUR ALLER PLUS LOIN

Une coopération européenne industrielle de défense? Oui, mais pas à n’importe quel prix !

Par Arthur de Castelnau*

À l’ouverture du Salon du Bourget, la Ministre des armées, Madame Florence Parly, a annoncé en grandes pompes la signature du contrat cadre du programme SCAF : système de combat aérien du futur. Derrière ce nom savant se cache en fait un programme de coopération avancée, voire d’intégration, entre les industries d’aéronautique militaire française et allemande pour mettre au point tout un système de combat aérien (avec des avions de chasse, des drones…) appelé à remplacer les chasseurs de cinquième génération. Ce programme s’inscrit dans une politique plus large de rapprochement des industries militaires française et germanique appelées à former le socle de la Base industrielle et technologique de défense européenne tant souhaitée par les adeptes de l’Europe de la Défense. 

Ces coopérations, présentées comme la solution à tous les maux capacitaires et au manque de coopération en matière de défense à l’échelle européenne, ont certes des atouts non négligeables mais comportent aussi de nombreux risques d’atteinte à notre souveraineté auxquels il convient d’être très attentif. 

La coopération européenne en matière d’armement, une contrainte devenue une nécessité. 

L’industrie d’armement est historiquement un domaine stratégique et sensible, que les Etats rechignent à partager avec des entités étrangères. Cependant, le contexte récent dans lequel s’inscrivent les pays européens ne leur laisse pas vraiment d’autre choix. En effet la France et ses partenaires européens ne disposent plus des moyens d’avoir une BITD indépendante et crédible compte tenu d’un marché mondial de l’armement en pleine expansion et d’une accélération technologique constante. Tout d’abord les budgets sont largement insuffisants par rapport à nos concurrents : entre 1985 et 1989, les Etats d’Europe occidentale dépensaient en moyenne 3,1% du PIB pour leur budget de défense. En 2008 ce chiffre était tombé à 1,7%, loin derrière les budgets américain, russe voire chinois. De plus la commande publique intérieure est devenue très insuffisante pour amortir les coûts de développement, amplifiant par la même des coûts d’échelle. L’Etat français n’a en fait plus les moyens de remplir les carnets de commandes de sa BITD et doit donc trouver une solution par maintenir son niveau d’excellence. La baisse drastique des budgets militaires a entrainé l’arrêt de plusieurs programmes d’armement (comme le remplacement des blindés de l’Armée de Terre), et le non renouvellement de matériels vétustes. Ces carences se sont révélées catastrophiques lorsque face à la remontée des menaces il a fallu engager l’armée et donc utiliser ces armes. Comme le dit le Général Jean-Paul Thonier : « l’Europe découvre qu’elle est dans la situation d’un nain militaire dans un monde qui se réarme.» Face au paradoxe d’une baisse des moyens militaires et d’une nécessaire remontée en puissance des armées européennes, la mutualisation des moyens et connaissances en matière d’armement au niveau européen est apparue comme la solution optimale. Pourtant celle-ci n’a pas toujours été une réussite comme le montre le fiasco de l’A400M.

Des enjeux importants de souveraineté et de d’indépendance militaire à préserver contre vents et marées

Les programmes SCAF et MGCS (Main Ground Combat System : le système de combat terrestre futur) avec l’Allemagne prennent en compte des enjeux cruciaux : rien de moins que la supériorité aérienne et blindée française sur tous les théâtres de guerre futurs. Comme l’a justement dit Madame Parly, la coopération doit absolument se faire de façon égalitaire entre les deux partenaires. Aujourd’hui, malgré la bonne entente affichée, c’est loin d’être le cas, la France étant pour l’instant la grande perdante de l’affaire. 

Sur le programme SCAF tout d’abord. La France possède dans le domaine aéronautique une véritable industrie de pointe mondialement reconnue avec ses groupes internationaux comme Thales, Safran ou Dassault. L’Allemagne, elle, ne dispose pas de toutes ces technologies et bénéficiera donc d’importants transferts technologiques sans aucune contrepartie pour la France. Pire, le Bundestag a rechigné à débloquer le financement du programme et a exigé pour le faire des garanties pour l’industrie allemande notamment en termes de supply chain. Ainsi, en plus de fournir des avantages technologiques, la France et son industrie vont probablement perdre une part de la production et donc la gestion de tout un pan de la production industrielle militaire. Dans le programme MGSC la situation est encore plus alarmante. Tout d’abord, si l’Allemagne dispose d’une industrie puissante en la matière avec KMW et Rheinmetall, la France n’est pas en reste avec notamment Nexter ou Arquus. Mais nous ne gagnons aucun avantage comparatif dans cette coopération qui doit donc être à ce titre parfaitement égalitaire. Or, ce n’est pas le cas, mais alors pas du tout ! Par diverses manœuvres, l’Allemagne prend une position dominante dans le projet et la France risque de perdre beaucoup. En effet, une entreprise commune, KDNS, a été créée entre Nexter et KMW, et appartient en principe à 50/50 à chacun. Cependant, la famille Bode-Wegmann qui détient des parts de Nexter et est propriétaire de Rheinmetall, a annoncé son intention de racheter KMW. Le projet ne serait évidemment plus du tout égalitaire mais largement contrôlé par les Allemands. De plus le prototype présenté par Eurosatory est essentiellement germanique, ce qui ne laisse rien présager de bon pour la place des Français dans le projet. Enfin, les Allemands ne veulent pas du programme Scorpion (programme de modernisation des blindés français mis en œuvre actuellement), ce qui veut dire que la prochaine génération de blindés français serait, du fait de la coopération, moins performante que ceux en train d’être fournis à nos armées. Dans le programme MGSC, la France risque de perdre tout contrôle sur l’affaire ainsi que son savoir-faire pour construire ces blindés du futur, ce qui serait évidemment catastrophique. Enfin, de façon globale, une coopération avec l’Allemagne va poser problème en matière d’exportation de ces armes futures, les entreprises françaises étant d’ores et déjà obligées de se plier à la politique du German free, qui n’est autre qu’une restriction allemande sur les exportations d’armement,  notamment sur les blindés vendus à l’Arabie Saoudite.

En conclusion, les coopérations en matière d’armement peuvent être intéressantes pour pallier un manque de moyens des armées, mais ils comportent de nombreux risques d’atteinte à notre souveraineté. Dès lors, la solution ne serait-elle pas d’augmenter sensiblement le budget des armées pour enfin avoir un appareil militaire à la hauteur de nos ambitions stratégiques ?

*Arthur de Castelnau 

Jeune contributeur pour Geopragma.