Communiqué Geopragma : Dans la crise irano-américaine : l’Europe entre inconstance et suivisme.

Par Geopragma

Mike Pompeo, Secrétaire d’État des États-Unis

Le silence embarrassé ou les déclarations contradictoires des pays de l’Union européenne après la mort de Qassem Soleimani ont provoqué une remarque glaçante de Mike Pompeo : « les Européens sont inutiles ». La rapidité avec laquelle l’Angleterre, la France, l’Allemagne se sont précipitées pour rattraper le tir et assurer de leur inconditionnel soutien le président américain (« oui, Soleimani devait être assassiné »), risque d’être lourde de conséquences. Ils ont été évidemment suivis en cela par Ryad, qui a tout de suite condamné l’ingérence iranienne en Irak, -oubliant au passage d’expliquer en quoi celle du Royaume dans la guerre honteuse au Yémen serait plus légale ou légitime- et même par le président Irakien Braham Salih, qui lui aussi a prudemment entonné le refrain.

Les Européens ont été tétanisés par l’assassinat du général Soleimani, violation flagrante du droit international, et très vite tiraillés entre ceux qui se réjouissent que Donald Trump ait eu « le courage » de tuer celui qu’ils considèrent comme un terroriste aussi dangereux qu’Oussama Ben Laden ou Abou Bakr al Baghdadi, et ceux qui sont offusqués par le culot de ce président américain qui viole toutes les conventions internationales et se permet d’aller assassiner le haut dignitaire militaire d’un pays souverain sur le territoire d’un autre pays tout aussi souverain.

Pour faire bonne figure et afficher une unité de façade, ils se réfugient dorénavant dans la critique des dirigeants iraniens qui viennent de décider de passer à une étape supérieure dans l’enrichissement d’uranium, les menaçant même, dans un premier temps, d’actionner le mécanisme des sanctions prévu dans l’Accord avant de se rétracter…

Mais, dès le lendemain, nouveau retournement de situation : Paris, Londres et Berlin demandent de nouveau que le mécanisme des sanctions soit activé… ! Boris Johnson ira même jusqu’à expliquer que dorénavant, le JCPOA doit être renégocié, et que Donald Trump est habilité à le faire. Joseph Borrell, nouveau chef de « la diplomatie européenne », a été contraint d’organiser une conférence de presse à Strasbourg pour mettre les points sur les « i » : Oui, l’Europe a décidé d’actionner le mécanisme des sanctions, mais elle rappelle avec insistance que le JCPOA doit rester tel quel, alors même que Paris, par la voix de son ministre des Affaires étrangères, réclame au contraire sa renégociation. Cacophonie, pusillanimité, mouvements de manche et martialité de papier : l’Europe tire à hue et à dia et préfère le réflexe pavlovien au courage. Rien de bien nouveau dira-t-on. 

On peut dès lors aisément comprendre le désarroi et la fureur des Iraniens devant tant de désinvolture et de tergiversations de la part d’Européens qui n’ont même pas été capables de mettre en œuvre sérieusement le système INSTEX pour contourner les sanctions et qui les appellent maintenant à mesurer les conséquences de leurs actes. Il est vrai que Donald Trump venait de menacer Paris, Londres et Berlin de taxer les importations de voitures de 25%, perspective cauchemardesque pour les Allemands qui en sont de gros exportateurs. Quant à la France, elle a plié devant un très probable chantage américain, espérant en contrepartie un engagement solide des Etats-Unis au Sahel. Cynisme, aveuglement et naïveté. Nous ne sortons pas de cette triade suicidaire. La guerre ou le déshonneur. Ne sachant toujours pas choisir, nous aurons les deux.

À cette paralysie des Européens incapables de répondre d’une façon ferme et d’une seule voix aux oukases de l’allié américain, s’ajoutent maintenant des dissensions à propos de la gestion du conflit libyen. Là encore, l’Europe est en miettes et surtout, paraît complètement désorientée, ne sachant réagir qu’en ordre dispersé ou par un suivisme grégaire en se pliant aux injonctions du maître américain, alors même que les agissements inadmissibles de Washington vis-à-vis de Téhéran lui offraient une brèche inespérée pour faire entendre la voix de la légalité internationale, du dialogue multilatéral et de l’apaisement dont pourtant elle se prétend inspirée. Elle préfère s’engouffrer dans un aventurisme belliqueux et déstabilisateur qui ne peut que la perdre. 

Il est sidérant de voir notre capacité à nous tromper systématiquement de cible, d’ennemi, d’allié et à ne pas réagir à de flagrantes violations de ce qu’il reste de droit international. D’où qu’elles viennent. On dirait presque qu’on le fait exprès. En effet, le procès antiaméricanisme ou manichéisme ne tient pas. Il est même sans objet. Il existe juste une Charte des Nations Unies et des principes de non-ingérence et de respect de la souveraineté des États que l’on ne peut bafouer de plus en plus fréquemment sans faire courir de très grands risques de guerre à l’ensemble de la communauté internationale et naturellement au Moyen-Orient tout entier.

C’est cette préoccupation seule qui doit guider nos réactions et nos initiatives. L’Iran, pas plus que le reste du monde, une réserve de chasse à ciel ouvert où l’on tire sur les officiels d’État comme des éléphants blancs en s’octroyant un permis de chasse au prétexte qu’ils menacent le troupeau, alors même que l’on organise leur asphyxie depuis des années et la déstabilisation de toute une région au profit de ceux que nous nous sommes choisis arbitrairement et dangereusement comme alliés ou protégés… L’Europe et semble-t-il la France, par leurs choix désastreux en Libye et en Syrie depuis 10 ans, ont perdu la main au Moyen-Orient … et désormais la tête. 

Sur le dossier libyen, chacun des États européens a choisi un camp différent. L’Italie celui du GNA, gouvernement d’Union nationale mené par Fayez el Sarraj, sans représentativité sérieuse, gangrené par les milices islamistes de Misrata et soutenu par la Turquie, tandis que la France appuie de plus en plus ouvertement celui du Maréchal Haftar, lui-même épaulé par l’Egypte, les Émirats Arabes Unis et la Russie. L’Allemagne se contente d’organiser une conférence de médiation à Berlin entre les protagonistes du conflit, alors que Moscou et Ankara travaillent de leur côté à une médiation conjointe et à un cessez-le-feu. Exit donc de la Conférence de Paris sur ce sujet en Mai 2018 ! Celle de Berlin risque cependant fort de ne servir qu’à offrir l’hospitalité et à dresser la scène pour la manœuvre russo-turque. 

Les Européens donnent l’impression d’être dépourvus de toute vision de leurs intérêts collectifs, et plus encore d’une stratégie commune pour faire face aux bouleversements géopolitiques en cours. De quoi, de qui a-t-on peur à la fin ? Que peut-on espérer de tant de faiblesse et d’impéritie ? L’Europe doit sortir de l’enfance stratégique si elle ne veut pas disparaître de la scène du monde et des ensembles qui comptent. 

Une note d’espoir peut-être pour tenter de sauver plus que la face ? : Le « moment français » d’un certain réalisme géopolitique de la part du président Macron, du moins dans son discours de rentrée diplomatique de septembre dernier, pourrait être mis à profit pour proposer la mise en place d’un « reset » constructif et disruptif sur ces dossiers explosifs, en y associant Moscou. Des solutions de sortie de crise existent : arriver devant les acteurs régionaux avec un panier de solutions maison avec Paris, Berlin et Moscou en protagonistes permettrait à Bruxelles de valider, à Ankara d’obtempérer et à Washington de tempérer. 

Car la géopolitique ne ment pas : Iran, Libye et Syrie sont bien aux portes de l’Eurasie, pas de l’Amérique. 

Par Geopragma

Attaque préemptive et droit international

Réflexions suite à l’assassinat du général Soleimani par un drone américain

Le Billet du lundi du 13 janvier 2020, par le Général (2S) Jean-Bernard Pinatel*

L’assassinat du général Soleimani par un drone américain en Irak interpelle la conscience internationale à deux niveaux. Peut-on accepter l’utilisation du concept de « frappe préemptive »,  option stratégique que seuls les Américains ont inclue dans leur doctrine de défense quand on prend en compte, d’une part, son caractère déstabilisant ainsi que la difficulté de prouver l’imminence d’une attaque et d’autre part, ses conséquences sur les relations internationales.

Un concept déstabilisant et favorisant la désinformation

Le concept de frappe préemptive a été condamné par tous les théoriciens de l’arme nucléaire car il s’oppose au concept de dissuasion et conduit à une situation de déstabilisation et à un risque d’escalade aux extrêmes.

La dissuasion nucléaire repose sur l’effet d’interdiction signifié à un agresseur potentiel : « si vous nous attaquez en premier, même en visant nos moyens de riposte nucléaire, nous en aurons toujours assez pour vous infliger des pertes et des dommages supérieurs à l’enjeu que nous représentons pour vous ». C’est le concept français.

A l’inverse, le concept de frappe préemptive est fondé sur le raisonnement suivant : « je suis sûr que vous vous préparez à m’agresser de façon imminente, je vais donc tirer en premier pour ne pas subir cette attaque ». C’est la transposition stratégique du duel popularisé par tous les westerns : il est légitime, face à une menace imminente, de dégainer et de tirer le premier. Le problème pour la paix internationale est que ce concept est déstabilisant pour plusieurs raisons, comme d’ailleurs le montre la frappe qui a tué le général iranien. Pourquoi ?

Premièrement, il pose comme préalable de croire sur parole les responsables américains qui n’ont cessé de mentir depuis 1990 pour justifier leurs actions militaires. La fabrication de fausses preuves pour légitimer aux yeux de l’opinion publique l’invasion de l’Irak est un fait avéré1

Avec la mort de Soleimani, on peut être dans un cas encore plus grave : « tuer pour éviter la Paix ». En effet, plusieurs sources irakiennes révèlent que Soleimani était en train de négocier une désescalade entre l’Iran et l’Arabie Saoudite et que ce sont les Israéliens qui ont intoxiqué Trump et l’ont conduit à agir. 

Que cela soit vrai ou pas, le risque de désinformation est inhérent à ce concept, comme l’ont popularisé plusieurs films dont l’excellent: « Le chant du loup ». 

Deuxièmement, ayant frappé en premier, les Américains pouvaient s’attendre à une riposte, ce qui a conduit Trump à menacer l’Iran de terribles représailles sur les sites culturels. On voit bien le processus d’escalade auquel l’utilisation de ce concept conduit avec en plus, dans ce cas, les dégâts collatéraux sur l’image des Etats-Unis, Trump menaçant d’utiliser les mêmes modes d’actions que Daech : la destruction de sites culturels.

Attaque préemptive et droit international

La seconde conséquence de l’utilisation de ce concept est beaucoup plus grave pour le droit international. 

En effet, autant le droit international reconnait la légitimité d’une riposte proportionnée faisant suite à une agression, autant le fait de tirer le premier sur la base d’une suspicion de risque imminent conduit à instaurer la loi de la jungle comme le souligne cet éminent diplomate américain : « Les Américains, autrefois les plus éminents partisans du droit international en tant que régulateur des relations entre les nations, ont maintenant pleinement validé le droit de la jungle.», a déclaré Chas W. Freeman Jr, un ancien fonctionnaire de carrière du département d’État américain.

Ce concept stratégique de l’attaque préventive, même sophistiqué par le concept d’attaque préemptive, ne peut être considéré comme légitime par tous les tenants d’une gouvernance mondiale qui condamnent celui qui prend la responsabilité d’ouvrir les hostilités. 

En effet, la légitimité d’une attaque en premier, même lorsque la menace d’une attaque de l’adversaire est jugée imminente, n’est pas recevable car cela rend les tenants de cette stratégie juges et parties du caractère licite de l’ouverture des hostilités. C’est pourtant en s’appuyant sur cette doctrine que le premier ministre israélien appelle à une action préemptive contre le potentiel nucléaire iranien dont la doctrine d’emploi ne pourrait être que dissuasive.

Si on accepte cette logique de l’attaque préemptive, il faut aussi accepter de considérer que le pays agressé est en droit de riposter et c’est la raison cachée du déploiement d’un bouclier anti-missile, que les Américains proposent aux Européens. Il ne s’agit pas de parer, comme on le voit écrit à longueur de colonnes, une attaque stratégique déclenchée par l’Iran, ce qui serait suicidaire pour ce pays dont le budget militaire et 100 fois inférieur à celui des Etats-Unis (7 milliards de $ contre 700 ; source SIPRI), mais de diminuer autant que faire se peut les effets de représailles que l’Iran agressé pourrait lancer avec ses forces restantes dans une logique « du perdu pour perdu, qu’il y en ait d’autres que moi qui subissent des pertes et des dommages ». C’est ce que Saddam Hussein avait tenté de faire avec des SCUD contre Israël après le déclenchement de l’opération “tempête du désert”.

Pour sortir de cette loi de la jungle, il est plus que temps que de grandes voix s’élèvent et condamnent la pente dangereuse dans lequel le monde est engagé du fait de la surpuissance américaine qui lui permet de piétiner allègrement les principes du droit international qui fondent la stabilité dans le monde et que rappelait le Général de Gaulle : la non-intervention dans les affaires intérieures d’un Etat et la liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes. 

De même, il faut s’interdire de penser comme certains théoriciens anglais qui préconisent deux manières d’agir : entre nations civilisées on applique le droit international ; avec les nations barbares, la loi de la jungle. 

A la suite des attentats du 11 septembre 2001 à New York et à Washington, Robert Cooper, un diplomate britannique, ancien conseiller du Premier ministre Tony Blair et partisan de la doctrine du nouvel impérialisme libéral, a défendu cette théorie des deux mondes : un noyau civilisé qui mérite une conduite légale, et une périphérie barbare qui justifie des “méthodes plus rudes d’une époque antérieure… Les États postmodernes fonctionnent sur la base de lois et d’une sécurité coopérative ouverte, mais « dans la jungle, il faut utiliser les lois de la jungle »”.

C’est tout le sujet du film « Apocalypse now » où le colonel Kurtz a la tête d’un groupe d’indigènes mène à la frontière du Cambodge des opérations contre l’ennemi avec une sauvagerie terrifiante et piétine ainsi les valeurs qu’il est censé défendre.

Environ deux décennies après que Cooper ait écrit ces mots, la loi de la jungle plutôt que la primauté du droit semble devenir la norme, mettant la communauté mondiale et la Paix sur une pente dangereusement glissante.

Dans cette crise, le Président Macron s’est comporté comme son prédécesseur, en vassal zélé des Etats-Unis. Au lieu de rappeler le droit international, il s’est contenté de s’aligner sur la position américaine,  déclarant  : « son entière solidarité avec nos alliés face aux attaques perpétrées ces dernières semaines contre les emprises de la Coalition en Irak ». Alors que l’assassinat d’un haut dirigeant d’un Etat souverain relève ouvertement d’un acte de guerre auquel s’ajoute la violation de la souveraineté irakienne, pays ami, il a fait porter toute la responsabilité de l’escalade actuelle à l’Iran : « le président Macron a exprimé sa préoccupation concernant les activités déstabilisatrices de la force Al Qods sous l’autorité du Général Qassem Soleimani, rappelé la nécessité que l’Iran y mette maintenant un terme et s’abstienne de toute mesure d’escalade militaire susceptible d’aggraver encore l’instabilité régionale ».

Une fois encore, le Président Macron a manqué son rendez-vous avec l’histoire.

* Général (2s) Jean-Bernard Pinatel, Vice-Président de Geopragma

Note :

1. Le Center for Public Integrity a recensé entre le 11/9/2001 et le 11/9/2009 que G.W. Bush et 7 membres de son équipe ont menti 935 fois aux médias sur les armes de destruction massives de Saddam Hussein.

Maktoub

Maktoub 1, Le Billet du Lundi du 06/01/2020 par Ghislain de Castelbajac*

Fin 2003, puis en 2004, dans les montagnes d’Afghanistan, l’armée française tint Oussama Bin Laden dans son viseur. L’ordre de tir n’arrivera jamais de la part de l’Etat-major US de Bagram 2. D’autres occasions manquées émailleront la traque de l’ex ennemi public des Etats-Unis.

La décision du président Trump d’éliminer le Major Général Qassem Solemaini, commandant des forces Al-Qods iraniennes ainsi que l’irakien Abu Mahdi al Muhandis, chef de la phalange du parti de Dieu (Kataeb Hezbollah) à Baghdad par une frappe ciblée fut sans doute inspirée par un « FOMO », fear of missing out, lié au trauma du 11 septembre, occasion de tir que le président américain n’aurait pu laisser passer.

Les récentes attaques contre les intérêts américains dans le Golfe ainsi qu’en Irak justifièrent sur un plan purement opérationnel l’élimination de ces deux commanditaires directs, d’autant plus que le président Trump avait stoppé net en juin 2019 une opération de bombardement en représailles à l’attaque de navires pétroliers saoudien, norvégien et émirien près du détroit d’Ormuz, puis de l’attaque contre un drone américain, officiellement par peur de faire des victimes civiles et d’un engrenage avec l’Iran.

Mais le général Qassem Solemaini n’est pas Oussama Bin Laden ni Abu Bakr al Baghdadi. 

Il s’agissait d’un officier supérieur de l’armée iranienne ayant fait ses classes directement sur le terrain de la guerre Iran-Irak. Depuis une quinzaine d’années il avait largement concouru au retour de l’influence de la République islamique d’Iran sur la scène internationale en organisant et en formant des groupes paramilitaires au Liban, Irak et Syrie. Il avait contribué à la guerre contre Dae’ch et fut reçu par les troupes américaines à Kirkouk en 2014. 

Ses relations avec les kurdes étaient à l’image de celles qu’entretiennent les puissances régionales avec ce peuple sans Etat : après avoir maté une tentative de sécession kurdo-azéri dans le Nord de l’Iran aux débuts de la révolution, il arma les kurdes d’Irak vingt-cinq ans plus tard durant la guerre contre Dae’ch, et avait à ce titre de nombreux contacts formels ou informels avec des alliés de la France dans la région.

Fer de lance de la frange militaro-conservatrice du régime iranien, le général Solemaini était devenu une légende en Iran et pour une partie des populations chi’ites arabophones ou sunnites de Gaza, sous influence de la puissante confrérie des Frères musulmans.

Héraut des mostazafin, les déshérités du chi’isme et des courants fréristes à travers le monde, il était une sorte de Che Guevara moderne : populaire pour ses affidés et ses fans à l’étranger, mais symbole d’un interventionnisme militaro-affairiste, de la corruption et d’une répression sanglante pour des franges de plus en plus remontées de populations jeunes au Liban et en Irak qui subissent le joug d’un système d’influence iranien redevenu impérialiste. En Iran, les anciens étudiants de 1999 et les révoltés plus récents n’oublieront pas la répression sanglante soutenue par le général Solemaini, alors chef des Gardiens de la Révolution de Kerman.

Général Qassem Solemaini

L’administration américaine et ses alliés régionaux doivent donc s’attendre à des représailles, dont la trame était de toute façon déjà écrite tant ces deux impérialismes antagonistes sont voués à une confrontation plus ou moins directe, avec la bénédiction des deutéragonistes saoudiens et émiriens. 

Si l’armée régulière iranienne n’est pas en mesure de résister longtemps aux assauts combinés de frappes aériennes américaines et alliées, il est évident qu’une tentative d’invasion terrestre de l’Iran serait vouée à l’échec sur la durée. L’administration américaine tente de calmer le jeu, mais cette nouvelle tragédie d’Eschyle, auteur des Perses, met cette fois en accusation l’hubris non plus du fils du roi Xerxès mais celui d’un régime iranien trop sûr de lui, rejouant sous les lazzis une chorégraphie boiteuse entre conservateurs et réformistes. 

Hubris maintenant partagé par le président Trump, non qu’il ait agit dans la précipitation, mais plutôt que le palier que les Etats-Unis viennent de franchir font entrer le conflit dans une nouvelle inconnue.

Quoi qu’on en dise, l’administration américaine avait bien préparé le terrain : mains libres laissées à la Turquie en Syrie pour s’assurer de sa fidélité, remise des clés de l’Afghanistan aux Talibans qui, peu s’en souviennent, avaient enfoncé l’armée régulière iranienne sur ses flancs orientaux lors de la guerre irano-afghane de 1999, remotivation des alliés arabes du Golfe : le régime iranien est maintenant aux abois d’un containment et d’un encerclement toujours plus sévère.

La grande inconnue depuis la dénonciation du traité de non-prolifération nucléaire iranien par les Etats-Unis est maintenant le tempo et l’intensité des différentes phases de représailles et contre-représailles qui vont rythmer ces prochaines années avant que l’Iran ne soit en mesure d’atteindre la capacité de production nucléaire militaire.

Le pari risqué de l’administration Trump d’un « regime change » avant une hypothétique échéance nucléaire est un coup du « fou au fou » : montrer une détermination teintée de ruades tactiques et d’incartades médiatiques à un régime présenté comme fou car il aspire à la capacité nucléaire malgré l’embargo qui touche durement le peuple iranien.

L’Iran n’a que peu de ressources pour y parvenir, ni aucune intention de confrontation directe, nucléaire ou pas.

Seul Einstein prophétisa un épilogue funeste à un tel jeu, celui d’un ultimatum anonyme, menaçant de faire exploser une charge atomique acheminée clandestinement dans un grand port à bord d’un cargo civil. 

Pour le moment, sans avoir atteint le seuil nucléaire, le monde attend la réplique persane à la mort du général. Celle-ci sera aussi le baromètre de la santé et de la motivation des durs du régime.

*Ghislain de Castelbajac, membre fondateur de Geopragma

Notes :

1. C’est écrit

2. Emmanuel Razavi et Eric de Lavarène « Les ratés d’une traque »

Traité INF : Emmanuel Macron veut «construire quelque chose», oui, mais quoi ?

Le Billet du lundi du 09/12/2019, par Alexis Feertchak*

Lors de son entrevue bilatérale un peu ubuesque avec Donald Trump en marge du sommet de l’OTAN, Emmanuel Macron a eu quelques mots heureux à propos de feu le Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (INF) dont les Etats-Unis se sont retirés le 2 août 2019. Ce traité, signé entre Moscou et Washington en 1987, avait mis fin à la crise des euromissiles en interdisant la conception, le déploiement et le tir de missiles terrestres d’une portée de 500 à 5500 km, qu’ils soient porteurs, ou non, d’une tête nucléaire. 

Avec un peu la même candeur de jeunesse qu’en évoquant la «mort cérébrale» de l’OTAN, le président français a déclaré à son homologue américain qu’il souhaitait «construire quelque chose de nouveau» pour remplacer le traité américano-russe rendu caduc. Chouette idée présidentielle. Mais un peu comme pour le (trop) fameux tournant russe de sa diplomatie, on peine à voir se dégager une stratégie cohérente et conséquente qui permettrait d’aller au-delà des bonnes intentions et des belles paroles. Or, le gaullisme n’est pas qu’une gestuelle. Le langage peut parfois être performatif en politique, mais la performativité ne peut pas tout non plus.   

Dans L’Opinion, Jean-Dominique Merchet révélait d’ailleurs l’envers du décor de cette injonction à «construire quelque chose de nouveau». «Tétanisés!C’est le mot qu’un interlocuteur au cœur du dossier emploie pour décrire l’attitude des Européens face au ‘vide stratégique’ créé, cet été, par le retrait américain du traité. Et la France ne semble guère plus à l’aise», écrit le journaliste de défense. 

 Soviet inspector examines a BGM-109G Tomahawk ground launched cruise missile (GLCM) prior to its destruction. Forty-one GLCMs and their launch canisters and seven transporter-erector-launchers are being disposed of at the base in the first round of reductions mandated by the Intermediate Range Nuclear Forces Treaty.

En l’état, un nouveau traité INF n’a absolument aucune chance de voir le jour, les Etats-Unis mettant — bien au-delà du seul personnage de Donald Trump — une condition à n’accepter aucun contrôle des armements qui n’inclurait pas la Chine. Or, Pékin s’est fait une spécialité des missiles terrestres de portée intermédiaire qu’elle utilise dans une logique régionale de déni d’accès, illustrée par le missile balistique anti-navires DF-26 de 4000 km de portée ou le planeur hypersonique DF-17 qui pourraient menacer les groupes aéronavals américains dans la région indo-pacifique. Il est plus qu’improbable que la Chine décide de se lier les mains en cette matière où elle devance Washington. Pour Pékin, le développement de cette dissuasion conventionnelle constitue un levier encore plus puissant que l’essor de sa marine qui, bien que déjà impressionnante, reste encore loin de menacer réellement l’US Navy en termes capacitaires. 

Le courroux américain à propos des missiles russes Iskander-M installés à Kaliningrad dont la portée serait comprise dans le bas de la fourchette interdite par le traité INF (500 à 5500 km) était donc une aubaine pour en sortir. En réalité, depuis longtemps, la famille des missiles Iskander (composée à la fois d’un missile de croisière et d’un missile balistique) frôle les 500 km. Passer légèrement d’un côté ou de l’autre de cette limite est davantage une question politique que militaire. Les Russes n’ont pas digéré un autre retrait unilatéral américain : en 2003, Washington est sorti du traité ABM (Anti-Ballistic Missile) de 1972 qui encadrait sévèrement le déploiement de boucliers anti-missiles entre les deux géants nucléaires pour ne pas mettre à mal la dissuasion qui repose sur la croyance partagée en la destruction mutuelle assurée. Le déploiement en cours du bouclier ABM américain en Europe de l’Est (intercepteurs en Roumanie et en Pologne), même s’il ne vise pas officiellement les missiles intercontinentaux, fait bondir Moscou, qui remarque par ailleurs que les rampes de lancement de ces missiles défensifs sol-air pourraient facilement accueillir des missiles de croisière offensifs, dont le déploiement d’une version terrestre aurait été interdite par le traité INF. Il faut ici préciser que ledit traité n’interdisait que les missiles terrestres, raison pour laquelle Washington puis Moscou ont pu mettre l’accent en matière de dissuasion conventionnelle sur leurs missiles de croisière – Tomahawk et Kalibr – tirés depuis des plateformes navales et sous-marines. Or, sur les croiseurs Ticonderoga ou les destroyers Arleigh Burke américains, les cellules de lancement verticales Mk41 accueillent aussi bien des missiles de croisière Tomahawk (1500 km de portée) que des missiles anti-aériens et antimissiles SM2 et SM3, ce dernier servant d’intercepteur pour le système ABM terrestre. Pour les Etats-Unis, transformer ledit bouclier en plateforme de lancement de missiles de croisière ne serait donc guère compliqué, craignent les Russes.    

Dans ce contexte, que pourraient faire la France et ses partenaires européens ? Encourager une trilatéralisation du traité INF pour le ressusciter en incluant la Chine ? La tâche apparaît insurmontable. Les Etats-Unis ont d’ores et déjà annoncé le développement de deux missiles terrestres de portée intermédiaire – un missile de croisière et un missile balistique – qui devraient tous deux être testés avant la fin de l’année. Quant aux Russes, ils ont également annoncé le développement d’une version terrestre de leur missile Kalibr. Le scénario catastrophe serait évidemment celui d’un déploiement de tels missiles américains ou russes en Europe de l’Est. Pour l’instant, ni les Etats-Unis ni la Russie ne semblent pressés de recréer une telle crise des euromissiles. En matière balistique, Washington est bien plus occupé par son bras de fer avec Pékin. Mais rien ne dit que les alliés des Américains en Indo-Pacifique aient envie d’accueillir sur leur sol de tels missiles. Les pays asiatiques qui cherchent à s’appuyer sur les Etats-Unis pour rééquilibrer leur propre rapport de force avec les Chinois n’ont pas non plus envie de servir de première ligne à un éventuel conflit sino-américain. Cette prudence, qui semble par exemple animer les Sud-Coréens, est aussi perceptible dans certains pays d’Europe centrale (Autriche, Hongrie) mais pas toujours dans certains pays d’Europe de l’Est (Pologne ou Pays baltes). La Russie, quant à elle, sait que, pour des raisons économiques évidentes, elle perdrait toute course aux armements avec les Etats-Unis. Considérant que la Guerre froide n’est pas réellement finie, Moscou entretient une tension bien réelle avec l’OTAN, mais ne souhaite pas que la situation dégénère. 

Il ne faut néanmoins pas douter que la menace d’installer des missiles de portée intermédiaire reviendra sur le devant de la scène du côté russe ou américain dès qu’une crise géopolitique interviendra sur le vieux continent. Qu’en aurait-il été, en 2014, si, lors du déclenchement de la guerre en Ukraine, le traité INF avait déjà été caduc ? En réaction aux événements ou en prévision de ceux-ci, aurait-on assisté au déploiement par Moscou et/ou Washington de nouveaux «euromissiles» ? Certains pourraient arguer qu’un tel déploiement (ou qu’une telle menace de déploiement) aurait pu avoir un effet dissuasif sur le cours du conflit ukrainien. Mais, au-delà des risques propres à une telle logique, est-ce l’Europe dont nous voulons ? Une Europe toujours coupée en deux, qui ne sortirait pas des divisions de la Guerre froide, où les pays d’Europe orientale se considéreraient toujours comme une zone-tampon instable ? Assurément non. La résolution politique de la crise en Ukraine est donc vitale pour les pays européens, pour trois raisons : pour l’Ukraine elle-même, car il s’agit d’une tragédie ; pour éviter le spectre d’une nouvelle crise des euromissiles ; pour dessiner les contours d’une Europe réunifiée, Russie comprise.  

Un dernier enjeu concernera la souveraineté des pays européens en matière de défense : le choix de technologies américaines pour former le bouclier antimissiles européen est-il pertinent alors que des systèmes d’interception européens à longue portée existent comme l’Aster 30 de MBDA ? Certes, les capacités ABM de l’Aster 30 sont limitées, mais ne peut-il servir de base pour un tel développement, de la même manière que le SM3 américain a été développé à partir du SM2 ? Toutes ces questions sont aujourd’hui stratégiques. Les grandes puissances mondiales y réfléchissent à haute voix. Malheureusement, malgré quelques mots bien sentis du président Macron, les pays européens sont largement pris de tétanie. Les pays d’Europe de l’Est ne parviennent pas, globalement, à sortir d’un certain état de minorité stratégique : il n’y aurait pas de salut ultime sans la protection des Etats-Unis. Quant au projet d’Europe de la défense, ne nous le cachons pas : il est largement perçu par nos partenaires européens comme le souhait français inavoué de prendre l’ascendant sur le continent, de même que les projets de convergence économique sont perçus comme la manifestation d’une domination allemande.    

*Alexis Feertchak, membre fondateur de Geopragma