Macron et l’Otan : “L’Europe demeure mentalement sous tutelle américaine”

Entretien avec Caroline Galactéros réalisé par Kévin Boucaud-Victoire

Dans “Vers un nouveau Yalta” (Sigest), recueil de chroniques publiées dans la presse, Caroline Galactéros trace les contours de l’équilibre géopolitique qui se met peu à peu en place. Entretien avec Caroline Galactéros, spécialiste de géopolitique.

Marianne : La Chine et les Etats-Unis nous mènent-ils à une nouvelle Guerre froide ?

Caroline Galactéros : Il me semble que poser la question en ces termes nous fragilise et nous empêche – nous, Européens, mais aussi les autres parties du monde, l’Afrique, l’Asie, l’Amérique latine -, de voir la réalité dans sa complexité et ses opportunités. Cela nous emprisonne dans une prétendue alternative où nous n’aurions le choix qu’entre un “maitre” et un autre. Certes, le nouveau duo-pôle stratégique de tête entre Washington et Pékin – qui est autant un duel qu’un duo -, surdéterminera de plus en plus la vie internationale comme les chaines d’influence, d’intérêts et de dépendances. Cependant, le nombre des acteurs, comme l’intrication des intérêts et des enjeux font que le paysage international a profondément changé par rapport à celui qui prévalait durant la Guerre froide jusqu’au tournant du XXIe siècle, avec les attentats du 11 septembre 2001.

D’un point de vue stratégique, cette tragédie fut un coup de semonce aux dimensions telluriques. L’étoile américaine a dès lors commencé à pâlir en termes de crédit moral (discrédit aggravé à partir de 2003 et de l’invasion de l’Irak), mais aussi en termes de suprématie militaire et de crédibilité perçue. On a assisté à l’émergence de nouveaux modèles de puissance et de nouvelles ambitions jusqu’alors bridées, qui se consolident depuis, à la faveur des calculs hasardeux de l’Occident en matière d’intervention (Libye, Syrie, Yémen), de fiascos sécuritaires (Afghanistan, Irak), de nos graves inconséquences ou complaisances catalysées en terreur islamiste menaçant la cohésion des sociétés européennes. Sans parler des ingérences vécues comme de moins en moins justifiables, quelles que soient les parties du monde ciblées comme devant bénéficier de notre martiale bienveillance démocratique.

Le Sahel est un autre de ces théâtres immenses où se répand le désordre du monde et révèle notre difficulté croissante à y faire converger développement et lutte contre le terrorisme. Dans cette immensité, la France porte quasi seule le fardeau d’une mission retardatrice de la déstabilisation djihadiste sur fond d’États faillis et de menace migratoire. Elle vit, dans la chair de ses enfants tombés au combat, une impuissance structurelle que masquent de moins en moins l’excellence et l’héroïsme de nos armées. Ce drame se noue tandis que l’Amérique, avec l’Otan, y est en embuscade, et lorgne ce considérable marché sécuritaire et d’armements, et tandis que la Chine et la Russie sont elles aussi en lice. Moscou notamment, forte de ses succès syriens dans la lutte anti-djihadiste, commence à trouver un écho à ses propositions d’appui auprès de populations qui se sentent abandonnées, quand ce n’est pas flouées, par leurs pouvoirs comme par l’approche militaire française qui leur semble insuffisante face à la recrudescence de la violence et des effectifs des groupes armés. Ici comme ailleurs, l’urgence s’impose d’une réflexion désinhibée et sans tabous sur la sécurité de la région, loin des pressions américaines pour y installer l’Alliance ou de celles de Pékin. Seul un tel effort nous permettra de défendre notre crédibilité militaire, mais aussi nos intérêts et nos principes démocratiques.

Quoi qu’il en soit, pour l’heure, mis à part en Europe, qui peine décidément à sortir de sa gangue et à grandir enfin, il n’existe plus de réflexe ni de volonté de s’aligner sur l’un ou l’autre “camp”, même si Washington comme Pékin essaient évidemment, chacun à leur manière, de rallier des clientèles anciennes ou nouvelles et de sécuriser leur contrôle politique, militaire ou économico-financier sur le maximum possible d’acteurs. Des puissances régionales telles que la Turquie, l’Iran, ou même l’Inde, poussent chacune leur agenda. C’est évidemment aussi le cas de l’ancien deuxième “Grand”, la Russie, qui est toujours demeurée une puissance globale, mais peut désormais le réaffirmer pleinement depuis ses succès militaires et diplomatiques en Syrie et dans tout le Moyen-Orient. Plus généralement, le caractère totalement décomplexé des actes comme des paroles de tous ces acteurs illustrent les effets délétères de la destruction méthodique des règles et structures du multilatéralisme et le boomerang de la promotion détabouisée de l’intérêt national, grand vainqueur de ce jeu de massacre. Les Etats-Unis eux, ne se résolvent pas à voir émerger un autre empire et menacer leur préséance. D’où les crispations au sein de l’ONU, de l’OMC, la remise en cause de presque tous les accords et traités multilatéraux (et bilatéraux comme avec la Russie en matière de désarmement), et naturellement la crise de l’Otan, qui n’est pas en état de mort cérébrale mais souffre de fortes migraines depuis que certains alliés ont réalisé, à la faveur des agissements turcs en Syrie avec aval américain, que leur avis comptait décidément pour du beurre. Ce n’est pourtant pas un scoop !

France’s President Emmanuel Macron (2nd L) and Germany’s Chancellor Angela Merkel (R) look at US President Donald Trump (front L) and Turkey’s President Recep Tayyip Erdogan (front R) walking past them during a family photo as part of the NATO summit at the Grove hotel in Watford, northeast of London on December 4, 2019. (Photo by CHRISTIAN HARTMANN / POOL / AFP)

Avec la Russie, n’existe-t-il finalement pas une tripolarisation ?

La Russie est une puissance globale qui a subi depuis 30 ans des coups de boutoir incessants de la part de l’Occident. Mais elle en a vu d’autres… Moscou a parfaitement mesuré, au contraire de l’Europe qui veut ignorer qu’elle est un simple outil d’affaiblissement de l’Eurasie voire une proie industrielle et technologique pour son grand Allié, qu’elle devait consolider sa puissance et son influence sous peine d’écrasement progressif entre la vindicte américaine et le “baiser de la mort” chinois. Puissance eurasiatique par excellence elle est plus que jamais l’acteur pivot de cet immense espace. Elle y poursuit méthodiquement l’intégration économique culturelle et sécuritaire autour de l’Union économique eurasiatique (l’UEE) et de l’Organisation de Coopération de Shanghai (OCS) notamment. L’UE ignore superbement (comme elle le fit pour les Nouvelles routes de la Soie chinoises) cette dynamique florissante à ses portes. Pourtant, l’UEE est la matrice d’un pendant à l’UE.

C’est évident. C’est en cours. Moscou recherche “l’intégration des intégrations” et à terme, souhaite inscrire son rapprochement avec l’Europe communautaire dans un schéma très gaullien d’une Europe l’atlantique à Vladivostok voire au-delà. Au lieu de persister dans notre sidération et notre complexe de l’orphelin transatlantique, nous aurions tout intérêt à inscrire le futur de l’Europe dans cette nouvelle dimension eurasiatique. Les opportunités économiques industrielles de coopération mais aussi sécuritaires nous donneraient une masse critique incontournable entre Chine et Etats-Unis. L’Eurasie est pour moi la « Nouvelle frontière » de l’expansion vers l’Est de l’ensemble européen. Et la prise de conscience de cette évidence pourrait permettre à la France de jouer un rôle moteur dans cette projection d’influence et de puissance.

Ce n’est pas pour rien que Zbigniew Brezinski dans Le Grand échiquier, a ingénument rappelé l’obsession américaine d’une fragmentation de l’Eurasie et d’une division de l’Europe de l’Ouest avec l’instrumentation de la “menace russe” comme vecteur d’un affaiblissement durable de l’ensemble européen. Cette ligne stratégique américaine est toujours à l’œuvre et totalement transpartisane. La pression pour l’élargissement de l’UE et de l’Otan à tous les anciens satellites soviétiques, la guerre contre la Serbie, la déstabilisation de la Géorgie et de l’Ukraine, la diabolisation de plus en plus ridicule de la figure de Vladimir Poutine : tout cela vise à rendre impossible – car dangereux pour la domination américaine sur le Vieux Continent -, un rapprochement de l’Europe avec la Russie qui signifierait la fin de la vassalisation pour nous et l’émergence d’un ensemble centrasiatique intégré selon des cercles concentriques et des coopérations sectorielles multiples, à géométrie variable, plus à même de résister aux offensives commerciales ou normatives américaines et chinoises. Seul peut-être Donald Trump avait-il compris l’intérêt de se rapprocher de Moscou contre Pékin et contre l’Europe. On sait ce qu’il lui en a coûté politiquement avec un Russia gate interminable et désormais la curée pour l’impeachment

Quel rôle peut jouer l’Union européenne dans tout cela ?

L’Europe demeure mentalement, plus encore qu’économiquement, sous tutelle américaine. Elle peine à sortir de son immaturité stratégique consentie. Elle a peur de devoir penser et plus encore se penser par elle-même. Trump ou pas Trump, les fondamentaux de la puissance et de l’impérialisme américain n’ont de fait pas bougé d’un iota. C’est la méthode qui a changé, et le gant de velours qui s’est simplement transformé en gant de crin…. Nous devons en tirer les conséquences et saisir cette opportunité pour nous penser en temps qu’ensemble de nations souveraines ayant des intérêts économiques, sécuritaires migratoires, stratégiques, technologiques, industriels et de défense propres. Il nous faut redéfinir l’intérêt national, ne plus opposer la souveraineté des nations européennes à la sauvegarde de l’ensemble européen, oser désobéir, refuser l’imposition destructive pour nos sociétés et nos économies d’une extraterritorialité injustifiable, et ne pas craindre de riposter. Le temps est venu d’une rébellion concrète non pour plastronner mais pour survivre. La France semble en passe de prendre, pour l’heure encore bien seule, la tête de cette croisade salutaire. Il faut juste du courage et tenir, car les représailles, pressions, chantages, intimidations vont pleuvoir pour tester notre détermination. Mais il en va de notre avenir commun.

L’OTAN nous range-t-elle forcément dans le camp des Etats-Unis ? 

Le sommet des soixante-dix ans de l’Alliance a mis en valeur l’ampleur de la discorde interne des visions, et surtout la prise de conscience française qu’il est temps de regarder la réalité en face. L’OTAN est en échec sur tous ses théâtres d’action. Nous ne contrôlons ni ne décidons rien en cette enceinte. Notre président a le courage de le dire et de briser une omerta embarrassée qui n’a que trop duré. L’OTAN, de fait, entretient les tensions et n’a à son bilan que des échecs à mille lieues de l’effet stabilisateur annoncé. Car son rôle est de persister dans l’être, de justifier un contrôle politique américain sur ses membres, de geler l’Europe au plan stratégique et de vendre des armes. Elle empêche structurellement l’Europe de s’émanciper alors que celle-ci en a les moyens, et que les “garanties otaniennes” -notamment le fameux « parapluie nucléaire américain »- ne sont plus crédibles à l’heure d’un pivot décisif et durable des préoccupations stratégiques américaines vers l’Asie et la Chine. Washington ne veut simplement plus payer pour la sécurité des Européens ni intervenir à leur profit, mais entend continuer à les diriger et à leur faire rendre gorge au nom du “partage du fardeau” … et au profit des marchands d’armes américains. Le reste est du decorum. Comment faire sans l’OTAN ? C’est assez simple en fait : commencer par renforcer considérablement notre “outil militaire” pour faire face au spectre élargi des menaces qui pèsent sur la sécurité de nos concitoyens et de nos intérêts, au loin comme sur le territoire national ; élargir notre vision à la dimension eurasiatique en termes sécuritaires et de défense ; initier des coopérations avec ceux qui le souhaitent sans exclusive ni naïveté ; enfin appuyer les efforts de ceux des États que l’unilatéralisme américain cible et affaiblit. Ils sont extrêmement nombreux. Alors le leadership français rêvé prendra corps et inspirera confiance et espoir.

Le Moyen-Orient est-il encore au centre de l’attention ? 

Il semble en effet sorti du scope en ce moment, mais c’est l’effet déformant du zapping médiatique et politique comme de la densité de l’actualité internationale. Je pense aussi que l’on se tait car on n’a plus grand-chose à dire ni de discours victorieux ou seulement martiaux à mettre en scène sans rougir. Les masques sont tombés. La France a été progressivement sortie du jeu moyen-oriental. Nos calculs politiques indéfendables moralement ont de plus échoué pratiquement. La Syrie a échappé au démembrement et est en passe de recouvrer son intégrité territoriale. Mais ce n’est pas fini pour autant. Les Etats-Unis nous ont laissé, avec la Turquie autorisée à agir à sa guise dans le Nord-Est syrien, une bombe à fragmentation redoutable. Grand allié du flanc sud de l’Alliance c’est-à-dire de Washington, Erdogan la représente de fait sur le théâtre syrien. Il sait à merveille jouer de son double positionnement stratégique pour Washington contre Moscou, et tout aussi important pour Moscou contre Washington…

Les Kurdes ont parié et perdu, mais leur sens pratique et leur instinct de survie les rallient à la cause syro-russe qui seule peut leur épargner la fureur ottomane. L’Iran, essaie en dépit de toutes les pressions de consolider son arc d’influence régional. Quant à Israël, il vient, après Jérusalem, de récupérer le Golan avec la bénédiction américaine (ce qui, au passage, remet la question de la Crimée en perspective) : Une provocation considérable pour les Libanais comme pour les Jordaniens et un nouvel encouragement à la déstabilisation régionale.

Et puis il y a le Yémen. L’inhumanité de cette guerre ingagnable où nous avons si coupablement joué les utilités et la folie saoudienne sont en passe de lasser même le parrain américain. Les Emirats Arabes Unis adoptent une attitude prudente…. Peut-être une brèche vers la sortie d’un conflit désastreux pour l’image moderniste du royaume wahhabite ? Rien n’est réglé et il est à parier que des scénarii guerriers occupent des centaines de planificateurs militaires au Pentagone.

Le “processus de Genève”, dédié à la sortie politique du conflit syrien et vicié dans son essence, est un échec flagrant. Mais la Russie, pragmatique et habile, a admis son “couplage” symbolique avec le Processus d’Astana dirigé par Moscou et bien plus efficace. Peut-être l’embryon d’une solution politique acceptable pour ce pays martyr qui a échappé à l’emprise islamiste radicale ? Les anathèmes contre « Bachar bourreau de son peuple » et les accusations d’usage d’armes chimiques de moins en moins étayées contre le régime syrien, tout cela doit nous faire réaliser que nous l’avons échappé belle. Que serait aujourd’hui le Moyen-Orient s’il était passé sous la coupe des Frères musulmans en Égypte, en Syrie avec les parrains qataris et turcs et les innombrables surgeons terrifiants d’Al-Qaida ? La France doit sortir de cette compromission criminelle et si dangereuse pour son propre équilibre national.Notre président pourrait exprimer, au nom de la France, un mea culpa sincère pour nos errements passés. Ce serait un coup de tonnerre diplomatique. Une renaissance. Un geste d’honneur que seul un homme d’État ayant une hauteur de vue et de cœur suffisantes peut faire sans crainte.

Un geste qui change la donne, libère les consciences. Rien à voir avec la repentance ridicule, tout avec l’honneur d’un chef d’Etat capable de reconnaitre que son pays s’est trompé, qu’il l’a lui compris et que tout peut être différent à l’avenir. Nous ne sommes pas frappés à jamais d’une malédiction et il est grand temps pour notre pays de définir une nouvelle politique étrangère indépendante et libre, qui nous sorte des fourvoiements moraux, des complaisances électoralistes ou des préoccupations mercantiles si peu à la hauteur des enjeux du monde et de ce que nous voulons être. Nous vendons des armes certes, et elles sont excellentes. Parmi les meilleures au monde. Notre industrie de défense est un pan important de notre socle d’emploi et d’excellence technologique. Mais nous ne devons plus être des proxys américains ou saoudiens qui vendent leur âme pour quelques contrats. Nous pouvons vendre à des Etats qui se défendent, plus à ceux qui mettent la planète à feu et à sang.

Sur tous ces sujets, l’inflexion présidentielle sensible, observable depuis quelques mois doit être saluée, car elle rompt avec des années de servitude volontaire à contre-emploi de nos intérêts comme de nos principes. Il faut réinventer notre politique étrangère, introuvable depuis 15 ans au moins, et prendre nos distances à l’intérieur ou en dehors s’il le faut, d’une Alliance atlantique dont le bilan est catastrophique mis à part celui de sa persistance dans l’être et de l’entretien de menaces inexistantes.

Source : https://www.marianne.net/debattons/entretiens/macron-et-l-otan-l-europe-demeure-mentalement-sous-tutelle-americaine

L’Inde une puissance mondiale en devenir

Billet du Lundi du 18 novembre 2019, par le Général (2S) Jean-Bernard Pinatel*

Bien que figurant parmi les toutes premières puissances du monde, l’Inde est un pays qui est généralement absent de nos médias. On en a parlé fin octobre 2019 parce que la compagnie IndiGo a signé une commande de 300 Airbus qui s’élèverait à environ 33 milliards de dollars, au moins.

Pourtant en 2019 ce pays vient de vivre des événements intérieurs importants. De même les relations stratégiques de la France qu’elle tisse patiemment avec l’Inde mériteraient plus d’intérêt de notre part.

L’Inde est la démocratie la plus importante du monde par le nombre d’électeurs. Lors des dernières élections législatives de mai 2019, 900 millions de citoyens indiens étaient inscrits sur les listes électorales et la participation s’est élevée à 67 %, la plus importante pour des élections générales en Inde. Le BJP, parti du premier Ministre sortant Narendra Modi, a remporté 303 sièges, soit une majorité absolue à la chambre basse du parlement indien (Lok Sabha). C’est la première fois qu’un parti autre que le Congrès réussit à remporter une majorité absolue à deux élections successives. 

Ce résultat a été obtenu dans un contexte de tension exceptionnel avec le Pakistan. A une série d’attentats terroristes au Cachemire indien revendiqués par un groupe terroriste d’origine pakistanaise, pour la première fois l’Inde et le Pakistan, deux pays qui possèdent l’arme nucléaire ont répondu en menant des frappes aériennes sur la zone du Cachemire appartenant à l’autre partie et un avion indien a été abattu. 

La reconduite au pouvoir d’un leader nationaliste qui n’a pas hésité, pour la première fois, à envoyer ses avions frapper le sol pakistanais en réponse à une vague d’attentats au Cachemire indien est l’occasion de se demander à quelle place se situe l’Inde dans les grandes puissances et sur quels critères classer la plus grande démocratie du monde dans le concert des nations ?

Faits et données bruts

En prenant en compte les huit critères les plus utilisés en géopolitique, deux puissances vraiment mondiales se détachent par leur capacité d’agir militairement partout dans le monde et disposant d’une présence économique globale : les Etats-Unis et la Chine. 

On peut identifier 8 autres puissances régionales à vocation mondiale par un ou plusieurs critères. Elles sont par ordre de leurs potentialités : la Russie, la France, le Royaume-Uni, le Canada, l’Inde, l’Australie, le Japon, et l’Allemagne. Le Brésil et le Pakistan restent des puissances essentiellement régionales.

L’Inde ne se classe au premier rang à égalité avec la Chine que pour sa population mais elle produit encore six fois moins de richesses. Elle a un PIB par habitant 8 fois inférieur à celui de la Chine. C’est une puissance nucléaire et ses dépenses militaires en croissance forte ont dépassé celles de la Russie et de la France.  Elles classent l’Inde au troisième rang mondial mais elles restent 4 fois moins importantes que celles de la Chine estimées à 250 milliards de dollars. 

Par ailleurs, l’Inde occupe une position géostratégique tout à fait particulière :  avec 3,2 millions de km2, elle se classe au 7ème rang mondial. Elle est presque six fois moins étendue que la Russie, trois fois moins étendue que les Etats-Unis, la Chine et le Canada et deux fois moins que l’Australie et le Brésil et cet écart s’accroit si on prend en compte l’étendue des Zones Economiques Exclusives (ZEE).

Au Nord, l’Inde possède 2430 km de frontière avec le Pakistan, son ennemi de toujours pour des raisons religieuses et territoriales et avec lequel elle est actuellement engagée dans un  sixième conflit armé à propos du Cachemire. Cet affrontement entre deux puissances nucléaires n’intéresse que marginalement nos médias et les Français.

La pointe Sud de l’Inde aurait pu lui permettre de contrôler le trafic maritime entre le détroit de Malacca et le détroit d’Ormuz par lequel passe 60% de l’énergie importée par la Chine si elle avait su se faire l’alliée du Sri Lanka et des Maldives. Mais c’est la Chine qui est devenue le principal partenaire du Sri Lanka dans le cadre de la modernisation de son port. Nombreux sont les Chinois qui y travaillent comme l’annoncent de grands panneaux en langue chinoise.

Evaluation qualitative : Les facteurs internes qui restreignent le potentiel d’influence mondiale de l’Inde

Si les potentialités de l’Inde sont mondiales, elle devra maitriser des faiblesses internes qui l’empêchent de jouer un rôle mondial aux côtés de la Chine et des Etats-Unis.

En effet, l’Inde, pays démocratique, est une fédération dans laquelle les intérêts régionaux dominent, ce qui naturellement rend difficile la définition des intérêts nationaux et internationaux. La régionalisation du jeu politique est une tendance forte de la vie politique indienne qui limite considérablement sa capacité d’agir à l’extérieur de ses frontières.

Elle résulte de l’origine ethnique et culturelle des populations. L’Inde en effet compte plus de 2 000 groupes ethniques, plusieurs centaines de langues appartenant à quatre familles différentes (indo-européennes, dravidiennes, austro-asiatiques, tibéto-birmanes). Le nombre de partis nationaux reconnus par la Commission électorale (et qui ont donc passé la barre des 4 % des suffrages exprimés) est tombé de 14 en 1952 (à l’époque la barre était à seulement 3 %) à 6 en 2004 : le Congrès, le BJP, le Bahujan Samaj Party – qui n’a pas de députés en dehors de l’Uttar Pradesh, le NCP – qui n’existe vraiment qu’au Maharashtra – et les deux partis communistes. 

En revanche, le nombre des partis régionaux reconnus par la Commission est, lui, passé de 58 à 231. Quant à leur part de l’électorat, elle a progressé de 9,7 % en 1967 à 43,6 % en 1991, 51,4 % en 2004 et 52,5 % en 2009. 

Par ailleurs, l’existence d’une forte minorité de musulmans en expansion démographique est un facteur de tensions communautaires et du renforcement  d’un extrémisme hindou. Entre 2001 et 2011, la population indienne a crû de 17,7 %, passant d’un peu plus d’un milliard d’habitants à 1,2 milliard de personnes. Sur cette période, les 966 millions d’hindous recensés en 2011 ont connu une croissance légèrement inférieure (16,8 %) à celle de la communauté musulmane qui s’est accrue de 24,6 %, à 172 millions d’individus. C’est ce différentiel de croissance qui fait que la part des Hindous a légèrement décliné, passant, entre 2001 et 2011, passant en dessous de 80% (de 80,5 % à 79,8 %) de la population. Pour Surendra Jain, du Vishwa Hindu Parishad (le Conseil mondial hindou, l’une des principales composantes de l’extrême-droite hindoue) : « les musulmans visent à faire de l’Inde une nation musulmane ». Pour le BJP, les résultats du recensement 2011 sont la preuve que la majorité hindoue est en voie d’érosion : « Le fait que la population hindoue passe sous la barre des 80 % est un signal d’alarme. Vous êtes libres de l’ignorer mais cela ne changera pas cette réalité : nous aurons été prévenus », met en garde Rakesh Sinha, directeur honoraire de l’India Policy Foundation, à New Delhi.

Ces tensions sont aussi alimentées  par le sentiment de la communauté musulmane, d’être écarté de l’administration (IAS) où les hindous sont surreprésentés avec en moyenne 88 % de candidats recrutés chaque année comme le sont les minorités chrétienne, sikhe et jaïne. Les musulmans sont nettement sous-représentés, avec moins de 3 % de candidats recrutés en moyenne, alors que l’islam est la religion de 14 % de la population indienne. Cette sous-représentation des musulmans dans l’IAS s’explique en partie historiquement par la partition qui a amputé la communauté musulmane indienne de ses élites parties au Pakistan.

Une politique étrangère au service de la croissance économique

La crise extrêmement violente du printemps 2019 avec le Pakistan et un premier ministre nationaliste pourraient faire penser que l’Inde entre dans une période d’affirmation de puissance. Il n’en est rien. Pour les années à venir, l’Inde a fait de sa croissance économique une priorité nationale et donc cherche à améliorer ses relations avec tout le monde, Pakistan compris.

La croissance économique indienne est à 80% endogène et est encore plus dépendante que celle de la Chine de l’importation d’énergie. En effet, la consommation d’énergie de l’Inde a doublé depuis le début du XXIème siècle alors que la consommation par habitant reste  le tiers de la moyenne mondiale et que 240 millions d’indiens n’ont pas encore accès à l’électricité, c’est dire si l’Inde est loin d’avoir atteint son pic de consommation d’énergie alors qu’elle est déjà le troisième plus grand consommateur d’énergie du monde (5,5% de l’énergie primaire en 2016)  et le second consommateur mondial de charbon après la Chine (11% du total mondial en 2016). L’Inde est aussi le troisième consommateur de pétrole du monde (4,6% en 2016) et a vu sa dépendance vis-à-vis du pétrole importé croitre de 80.6% en 2015 à 82,9% en 2017, sa consommation augmentant de 184,7 millions de tonnes à 203, millions de tonnes en 20181.

C’est cette dépendance qui orientera la politique étrangère indienne dans les années à venir bien plus que son opposition au Pakistan. L’axe majeur de sa politique étrangère sera pour longtemps de créer les conditions politiques qui lui permettront de diversifier son approvisionnement énergétique tout en diminuant sa dépendance au charbon et en assurant la sécurité physique de ses approvisionnements. 

C’est pourquoi l’Inde mène une politique d’équilibre avec les grandes puissances régionales. Elle ne veut envenimer ses relations ni avec le Pakistan ni avec la Chine2 et essaie d’être le pays capable d’avoir de bonnes relations avec les Etats-Unis malgré ses projets avec l’Iran et tout en maintenant ses liens historiques avec la Russie, de s’ouvrir aux investissements européens.

Cette politique de sécurité de ses approvisionnements veut la garantir aussi par une puissance militaire en développement. L’Inde avec un budget de la Défense de 70 milliards de dollars s’est hissée au troisième rang mondial. Elle dispose d’une armée de plus d’un million d’hommes qui se modernise. Elle est devenue le premier acheteur d’armes au monde. Elle souhaite devenir aussi la première puissance navale de l’océan Indien car la voie maritime est essentielle pour ses approvisionnements énergétiques et la route du pétrole du golfe Persique vers la Chine et des porte-conteneurs d’Asie vers  l’Europe se croisent au large de ses côtes. 

La France veut participer à ce développement énergétique et militaire

Le Président Macron a invité le premier ministre indien à Biarritz cet été dans le cadre du G7.

Le 14 octobre 2019 le groupe Total s’est porté acquéreur de 37,4% du distributeur de gaz indien Adani Gas pour un montant net de 600 millions de dollars, renforçant sa présence dans le secteur gazier en croissance (l’Inde vise que le gaz naturel fournisse 15% de son mix énergétique en 2030 contre 7% aujourd’hui) .“Le partenariat avec le groupe indien Adani, qui nous apporte sa connaissance du tissu local et son expertise dans les domaines des infrastructures et de l’énergie, constitue la pierre angulaire de notre stratégie de développement dans ce pays”, a déclaré Patrick Pouyanné dans un communiqué. Total va lancer une offre publique d’achat sur les marchés pour monter à 25,2% du capital d’Adani Gas et achètera ensuite le reste des actions directement auprès de son partenaire.

Dans le domaine militaire, Naval Group a été un pionnier du “Made in India” en anticipant sans le vouloir la politique de Narendra Modi. Les six Scorpène (1.775 tonnes en immersion) sont tous réalisés dans le chantier de Bombay chez MDL. Le premier Scorpene indien a été mis à flot le 27 octobre 2015. Il a ensuite débuté ses essais en mer en 2016. Il a réussi avec succès un tir de missile anti-navire SM39 de MBDA et un tir de torpille, le rendant apte au combat. Le deuxième sous-marin de la série, le Khanderi, a été mis à flot à Mumbai le 12 janvier 2017 et réalise actuellement plusieurs séries d’essais en mer. “Les autres sous-marins sont à différents stades de construction et seront livrés à raison d’un navire tous les douze mois”, a précisé Naval Group. 

Le 23 septembre 2016, à New Delhi la France et l’Inde ont signé le contrat finalisant l’achat de 36 avions de combat Rafale, destinés à renouveler les moyens de l’Indian Air Force (IAF). 

La France souhaite désormais aider l’Inde à développer ses capacités aéronavales. L’intérêt des marins indiens pour le Rafale marine a été renforcé par les exercices conjoints menés avec le Charles de Gaulle lors de ses déploiements réguliers en Océan Indien mais est resté jusqu’ici très discret. Au-delà de l’intérêt évident offert par de possibles mutualisations (soutien industriel et maintenance optimisés, supply chain commune…) avec le Rafale Air, la version marine de l’appareil présente une vraie plus-value opérationnelle et stratégique pour la flotte indienne, en pleine modernisation.

En effet Indian Navy a  fait le choix de 45  MiG-29K russe afin de constituer le cœur du groupe aérien embarqué sur les nouveaux porte-avions indiens. 

Profondément refondu, le Vikramaditya n’est autre que l’ex-Gorshkov russe, datant de 1987. Il n’a été livré à la marine indienne qu’en 2014 après d’importants retards et surcoûts. S’y ajoutera le nouveau Vikrant, tout premier porte-avions construit en Inde (avec l’assistance italienne), mis à l’eau en 2013 et qui devrait être opérationnel d’ici 2019. 

Mais le MiG-29K semble avoir un  taux de disponibilité insuffisant, avec des problèmes de maintenance et d’approvisionnements en pièces détachées, ainsi qu’une avionique présentant selon les officiers de marine indiens quelques faiblesses. 

La porte reste donc entre ouverte pour le Rafale mer et d’autres initiatives dans le domaine naval.

Notes de bas de page : 

1. https://economictimes.indiatimes.com/industry/energy/oil-gas/indias-oil-import-dependence-jumps-to-84-pc/articleshow/69183923.cms

2. Elle souhaite renforcer la coopération régionale avec la Chine (règlement du différend frontalier du Tibet en 2005) même si en 2011, l’armée chinoise a pénétré en Inde. Important 75% de ses besoins pétroliers, elle veut assurer son indépendance énergétique. Elle a ainsi lancé un vaste plan de nucléarisation civil et participe au projet de gazoduc reliant l’Iran à la Chine.
Elle consolide les relations récemment établis avec les Etats-Unis notamment dans leur tentative de réduction de l’influence chinoise sur la région (« stratégie du collier de perles »). Obama, lors d’un voyage en 2010, a soutenu la candidature de l’Inde à un siège permanent au CS de l’ONU.

* Par le Général (2S) Jean-Bernard Pinatel, Vice-président de Geopragma

C. Galactéros : En finir avec le néo-conservatisme

Le Billet du lundi de Geopragma, par Caroline Galactéros*

 

Et si c’était vrai ? Un souffle d’air frais balaie enfin les couloirs de la Maison blanche et fait s’envoler les miasmes d’une pensée rancie et dangereuse … John Bolton, le furibard Conseiller à la sécurité nationale américain, l’homme qui précipita l’Irak dans l’horreur en 2003 et veut aujourd’hui bombarder l’Iran, le Venezuela et la Corée du Nord récalcitrants aux oukases de son « Indispensable nation », vient d’être remercié par Donald Trump après un an de bons et déloyaux services. Mais va-t-il cesser de nuire ? Il est à craindre que non. Et comment neutraliser tous les autres spécimen de cette engeance délétère pour la paix du monde ?  

 

 

Pour l’heure, il ne faut pas bouder notre plaisir. Donald Trump le pragmatique semble enfin en position, après le retentissant « pschitt » du Russia-gate qui visait sa chute, de desserrer l’étreinte mortelle des neo-conservateurs forcenés qui veulent pour le bien du monde le mettre à feu et à sang.  Israël n’a pas attendu pour réagir à cette très mauvaise nouvelle : Benyamin Netanyahu en campagne promet ni plus ni moins que la mise en place officielle d’un apartheid avec l’imposition de la « souveraineté » israélienne sur la vallée du Jourdain et la partie nord de la Mer morte… Le spectre de la guerre insiste.

 

Pour la France et sa place dans le monde, qui sont ce qui m’importent au-delà de tout, la grande question est : Cette onde de choc inespérée va-t-elle toucher de sa grâce le quai d’Orsay et ses propres dinosaures néocons embusqués ? Peut-on établir un lien entre cet évènement étasunien et l’inflexion sensible que notre président, en France, semble lui aussi décidé à imposer à son administration et à son ministre des affaires étrangères qui, après la sinistre ère diplomatique Fabius, avait repris le flambeau du déni de réalité et du cynisme sous masque moralisateur ? Sortir du rang se paie cher et la route sera sans doute aussi longue que salutaire. Mais Emmanuel Macron parait a minima avoir pris la mesure du risque, pour lui et notre pays, de piétiner interminablement dans l’antichambre du « leadership européen » revendiqué à coups de brio sémantique, sans jamais passer à l’acte. Après avoir publiquement tancé le corps diplomatique lors de la conférence des Ambassadeurs, pour son indulgence voire sa complaisance envers les injonctions de « l’Etat profond » tapi dans les replis de notre appareil national d’évaluation et décision, il a contraint son ministre à évoquer depuis Moscou le « nouvel agenda de confiance et de sécurité franco-russe » seul à même d’enrayer la dérive de Moscou vers Pékin. La tension et la défiance ne rapportent rien. Mieux vaut tard que jamais. Paris montre enfin une disponibilité à débloquer le dossier ukrainien, verrou d’une levée des sanctions. Même si les Polonais et les Baltes grimpent aux rideaux. On admet aussi, ne serait-ce qu’en creux, que la Crimée est et restera russe. La provocation européenne de Maidan, sur ordre de Washington, ne laissait d’autre choix à Moscou que de sécuriser ses accès militaires et ses populations russophones. 

Et maintenant ? Il faut transformer l’essai, aller plus vite et plus loin évidemment, pour imprimer une inflexion durable à même de structurer un partenariat stratégique entre Paris et Moscou.  Si l’on attend encore en effet, le levier des sanctions sera tout à fait démonétisé et leur levée ne nous rapportera plus rien sur les dossiers qui nous intéressent et où nous avons besoin des Russes pour reprendre vraiment pied : la Syrie, l’Iran et même le Donbass. Car le nouveau président ukrainien parait moins inféodé à Washington. Et Moscou avance implacablement en Syrie dans la réduction des ultimes abcès djihadistes. 

Il faut donc prier, mais surtout agir pour que faiblisse l’influence des néoconservateurs qui nuisent à la paix du monde. Et rester très vigilants. In cauda venenum. Les réseaux internationaux de ce courant nocif sont bien vivants et toujours placés au cœur des appareils d’évaluation, d’orientation et de décision diplomatique, politique et stratégique occidentaux. Si la France a vraiment décidé de réfléchir enfin seule, comme une grande, au rôle qui doit être le sien dans le monde, et de ne plus obéir aveuglément à toutes les injonctions washingtoniennes, il est de notre intérêt national de retrouver une place singulière en promouvant une ligne réaliste et innovante sur les dossiers de crise en cours. Pour cela, il est vital de ne plus perdre de temps et de contourner, à défaut de pouvoir les neutraliser, ces retardateurs d’innovation stratégique. 

Emmanuel Macron et Vladimir Poutine, en pragmatiques, ont décidé de faire court et efficace. Ils viennent de désigner deux missi dominici nantis d’équipes restreintes et de moyens, pour conduire ce dialogue bilatéral direct indispensable. Habile subterfuge. Même si côté russe, il parait impensable de devoir en passer par là pour se faire obéir.

 

Monsieur le président, vous devez suivre votre instinct stratégique, consolider les percées biarrote et moscovite, neutraliser les tenants de l’immobilisme qui au Département comme au sein des autres organismes civilo-militaires, nuisent à votre influence et à votre crédibilité. Sur la nouvelle scène du monde, la cohérence d’une vision et la fiabilité d’une parole comptent plus que jamais. Bien des espoirs vous sont encore permis et nous sommes nombreux à attendre depuis des années, cette salutaire révolution stratégique. Ceux qui l’entravent encore, par ignorance, conviction ou intérêt, doivent de gré ou de force, se mettre en ordre de bataille et vous aider à changer les choses. Pour cela il leur faut faire leur mue intellectuelle, quitter leurs œillères atlantistes et leur défaitisme structurel masqué par un européisme de façade, et recouvrir la vue sur ce que doit être le destin de la France en Europe : celui d’un solide et vaste pont d’intelligence entre Etats-Unis, Russie et Chine.

 

*Caroline Galactéros, présidente de Geopragma. Article rédigé le 11 septembre 2019.

 

C. Galactéros : « Isoler la Russie pour complaire à notre grand allié était un calcul stupide »

Entretien publié le 19 août 2019, propos de Caroline Galactéros recueillis par Hadrien Désuin.

 

Après l’absence de Vladimir Poutine lors du 75e anniversaire en Normandie, Emmanuel Macron souhaite se rattraper et relancer le processus de Minsk, pour régler la question du Donbass à Brégançon avant le G7 de Biarritz. Cette ambition française vous paraît-elle crédible ?

 

Évidemment non. J’aimerais tant croire que notre président a pris conscience qu’il lui fallait urgemment s’affranchir des réseaux néoconservateurs qui noyautent son administration (comme d’ailleurs celle de Donald Trump) et voient en la Russie à jamais une ennemie de l’Europe. Cette vision fossilisée, téléguidée depuis Washington, a l’avantage d’empêcher l’UE de se rapprocher de Moscou, et donc celui de la garder stratégiquement mineure et sous contrôle atlantique exclusif. Malheureusement, certaines récentes nominations importantes dans l’appareil diplomatique et d’évaluation stratégique national ne font guère espérer d’aggiornamento stratégique du président. Le prisonnier de l’Élysée et celui de la Maison Blanche sont encore très loin de fomenter leur « grande évasion »…

La question du Donbass est simple. C’est un abcès purulent que Vladimir Poutine conserve sous le coude pour rendre impossible l’adhésion de l’Ukraine à l’UE, marchepied de celle à l’OTAN. Après les diverses vagues d’élargissement de l’Alliance, qui ont fait disparaître le glacis protecteur russe, cette absorption de l’Ukraine par l’OTAN est une ligne rouge non négociable pour Moscou car elle mettrait les forces de l’Alliance au contact immédiat de celles de la Russie. Pour « régler la question du Donbass », il faut donc en premier lieu que Kiev respecte les Accords de Minsk, et surtout que Moscou obtienne un accord écrit des États-Unis s’engageant à ce que l’Ukraine demeure une zone tampon stratégiquement neutre et ne soit jamais plus incitée ni évidemment admise à entrer dans l’OTAN. Si Paris était capable d’obtenir cela, alors notre étoile brillerait à jamais dans le ciel russe et au-delà, dans tout l’empire européen. Et nous exercerions alors un leadership de fait. Nous en sommes loin. Washington continue de provoquer Moscou et Paris se tait. Le dernier sommet de l’Alliance lui a permis de faire réaffirmer par son secrétaire général, son intention d’accueillir en son sein l’Ukraine et la Géorgie

 

Les relations franco-américaines semblent dans l’impasse, est-ce par dépit ou opportunisme que la France se tourne vers le vieil allié russe ? 

 

La France n’a toujours pas compris – et semble même ne pas pouvoir comprendre – qu’il existe une différence structurelle d’intérêts entre Washington et l’Union européenne. Notre allégeance politique et stratégique est profonde, mais elle est basée sur une convergence d’intérêts fantasmée. Sous Trump, qui nous tient « rênes courtes » et clame sans ambages son mépris, nous nous sentons orphelins d’une tutelle qui jusque-là prenait des gants et nous permettait d’obéir… en sauvant la face, dans des rodomontades militaires ou déclaratoires. Mais en fait, dès 2013, avec Obama et sa fameuse « ligne rouge » en Syrie, la messe était dite. Mais alors, redoublant de servilité, nous n’eûmes aucun sursaut d’orgueil salvateur.  Rien n’a vraiment changé à Paris. C’est là le drame. Car le reste du monde, lui, bouge à grande vitesse. Je crains que notre président, malgré ses envolées lyriques, n’ait pas vraiment de conscience de ce qu’est notre histoire avec la Russie à travers les siècles, ni aucune vision stratégique structurée. Il ne vit pas la France dans sa chair ou son cœur, et les mots ne suffisent pas à incarner une volonté. Il se veut le leader autoproclamé d’une Europe renaissante, mais il n’en appréhende pas les conditions.

Pour se rapprocher de Moscou (comme d’ailleurs de Téhéran), il faut que Paris redevienne une puissance crédible et fiable, sur la parole de laquelle l’on peut compter, qui soit mentalement indépendante, libre, souveraine. Bref, il nous faut tout simplement cesser de nos payer de mots et quitter notre statut de proxy américain. Là encore, nous en sommes loin. Depuis Nicolas Sarkozy avec la Libye, puis François Hollande avec Maidan et les Mistral, la France n’est malheureusement plus jugée autonome, encore moins indépendante stratégiquement. Sa signature n’a plus de poids. Sa vision du monde, celle de sa place en son sein, en respect de ses intérêts et valeurs propres, est introuvable. En Syrie, son ahurissant jeu de déstabilisation d’un Etat souverain et de soutien à l’engeance terroriste la pire, qui pourtant la frappe sur son territoire national et mine son unité, l’a profondément décrédibilisée. Notre politique étrangère est a-historique, schizophrène et suicidaire.

 

À quelles conditions la Russie pourrait-elle entendre la position française en Iran et en Syrie ? 

 

Washington veut casser l’axe russo-iranien et se sert de Paris pour cela. À l’inverse de nous, Vladimir Poutine est tout sauf un idéologue. C’est un pragmatique. Sur la question syrienne, la France s’est malheureusement laissée piéger dans le jeu américain du regime change, à mille lieues de toute perspective démocratique. Sur le dossier iranien, elle s’est alignée sur le bellicisme de Washington, renonçant rapidement à son intransigeance initiale, après la sortie des USA du JCPOA, et se montrant incapable de faire marcher le mécanisme INSTEX qui devait permettre de contrer l’extraterritorialité du droit américain. Des salves de sanctions qui cherchaient à étouffer l’économie iranienne, à geler toute concurrence et à provoquer une crise politique et sociale pour déstabiliser la République islamique. Puis nous avons commencé à dire, singeant Washington, qu’il faudrait étendre le spectre de l’Accord aux questions balistiques ou bien en imaginer un autre…. Bref, nous nous sommes « couchés ». Aujourd’hui, au lieu de dire une fois pour toutes que Paris resterait aux côtés de Téhéran dans le JCPOA sans demander sa renégociation ou son extension pour obéir à Washington et Tel Aviv, nous osons demander à Téhéran, au nom de « la désescalade », de respecter l’Accord alors que c’est Washington qui l’a mis en pièces. C’est le monde à l’envers. Qu’espère-t-on gagner en termes de crédibilité par une telle attitude ? C’est aux USA et non à l’Iran de respecter le JCPOA ! Les déclarations récentes de notre ministre des affaires étrangères critiquant Téhéran pour sa menace de ne plus respecter l’Accord, sont à cet égard sidérantes et typiques d’une inversion des torts et de la manipulation du réel qui caractérise depuis trop longtemps notre diplomatie prétendument morale.

Notre leadership est flottant, et la conscience de nos intérêts nationaux aussi. C’est le grand paradoxe d’une présidence appuyée sur la technocratie, mais qui casse méthodiquement les outils du régalien et l’autorité de l’Etat… Toute « légitimiste » que je sois politiquement, décidée à espérer de celui, quel qu’il soit, auquel l’insigne honneur est donné de gouverner notre patrie, j’en viens à me demander si notre président croit seulement à la Nation, à la France en tant qu’entité historique et culturelle propre, ou s’il ne croit pas plutôt que le progrès(sisme) consiste à effacer, au gré des accords multilatéraux et des renoncements de souveraineté et d’autorité, les derniers instruments concrets et symboliques de notre indépendance. Le Pacte de Marrakech et le Traité d’Aix la Chapelle sont de tristes exemples de ces abandons en catimini masqués par de grandes pompes.

Pour revenir aux conditions auxquelles Moscou pourrait voir quelque intérêt à nous faire revenir dans les dossiers syrien et iranien – dont nous a sortis notre approche moralisante et cynique à la fois – même si Vladimir Poutine et ses porte-voix affichent un crâne mépris pour les sanctions, il me semble évident que seule leur levée serait un signe sérieux et tangible d’une reprise d’autonomie de l’Europe et de la France par rapport à l’Amérique. Il suffirait à Paris de le comprendre, de le vouloir et de le décider. L’opposition d’un seul membre de l’UE suffit à empêcher leur reconduction. Oser désobéir et tenir. Ce serait là un grand coup donné dans la fourmilière de nos inconséquences collectives et une véritable révolution stratégique pour l’Europe, son premier pas dans le monde des adultes, sans brassards, sans bouée, sans harnais ! Sans laisse en somme. Qu’attendons-nous ? Que pouvons-nous encore perdre après nos fleurons industriels, notre honneur et notre âme ? Notre pusillanimité devient vraiment insupportable.

 

La question de la Crimée et la répression de l’opposition sont des points d’inquiétude pour le quai d’Orsay. Cela peut-il empêcher la France de stopper l’engrenage des sanctions économiques ?

 

Le Quai d’Orsay, et ceux qui malheureusement le contrôlent et prennent la Russie de Poutine pour l’URSS de Staline, mentalement sclérosés et fossilisés pour ne pas à avoir à réfléchir autrement que comme des chiens de Pavlov, cherchent sans arrêt de nouvelles revendications et exigences à présenter à Moscou (contre naturellement aucune concession ni ouverture de notre part). Ils font mine d’ignorer l’évidence : c’est à nous de faire un pas vers la Russie et de lever les sanctions. Car s’agissant de la Crimée, chacun sait qu’il n’y a rien à faire ni à espérer. Nous avons joué et monté (a minima cautionné pour la France) un coup d’Etat en Ukraine…. et nous avons perdu, un peu comme en Syrie.  Avec Maidan, nous avons servi sur un plateau d’argent à Moscou l’occasion de reprendre la Crimée, indument octroyée à l’Ukraine par Khroutchev l’Ukrainien en 1954. Quant à la répression de l’opposition en Russie, malheureusement nous récoltons ici aussi la monnaie de notre indécrottable politique d’ostracisation. Vladimir Poutine est de plus en plus prisonnier des courants conservateurs et essaie de tenir la barre au mieux, mais il doit parfois donner des gages et ne contrôle pas tout, loin s’en faut. La libération du banquier Delpal, très probablement emprisonné malgré le Kremlin, est un signe très positif du fait que le Président russe parvient en ce moment à desserrer un peu les entraves qui contraignent sa marge de manœuvre. Nous perdons un temps précieux à ne pas l’aider. Qui viendra après lui ? Peut-être un véritable autocrate, bien moins fin et anti-européen.

Isoler la Russie pour complaire à notre Grand allié était un calcul stupide. Non seulement cela l’a poussée vers Pékin par dépit puis nécessité, mais cela laisse l’Europe désarmée, prise en tenaille entre une Amérique plus léonine que jamais, et une Chine qui ambitionne de plus en plus ouvertement le dépècement progressif du Vieux continent et la domination de l’Eurasie. Ne pas admettre que, dans cet angoissant scénario, la Russie était notre atout maître, et accepter de nous laisser isoler comme nous l’impose Washington, est une faute stratégique majeure, dont nos politiques, toutes tendances confondues depuis au moins 20 ans et la « Guerre du Kossovo », portent la lourde responsabilité. Je suis pour que la France, sans plus attendre, repense de fond en comble sa politique étrangère et de défense. Elle doit la structurer autour d’une posture gaullienne réaliste et humaine, qui seule pourra lui redonner sa stature et son poids, au lieu de dissoudre sa chair historique, politique et éthique dans les vapeurs absconses du panurgisme multiculturel occidental. De ce point de vue, la geste présidentielle, à Brégançon comme auparavant à Versailles, peut être bien utile. Mais à la seule condition qu’elle s’inscrive dans une vision et une volonté claires, appuyées sur une évaluation lucide, pragmatique jalouse et stricte de nos intérêts nationaux. Sinon, les « pas de deux », réussis ou manqués avec tel ou tel, se réduiront à de la communication politique, et même à une comédie triste : celle de notre abaissement consenti dans l’apparat et le lustre déclinants d’une grande nation. Alors, le remède se révèlera pire encore que le mal, et nul chef d’Etat ne s’y trompera plus. Vladimir Poutine moins que tout autre.

 

Source : https://lincorrect.org/caroline-galacteros-isoler-la-russie-pour-complaire-a-notre-grand-allie-etait-un-calcul-stupide/

C. Galactéros “La guerre d’Iran aura-t-elle lieu ?”

Article chez Marianne, par Caroline Galactéros*, publié le 24/06/2019

Pour Caroline Galactéros, des “frappes éclair” américaines en Iran, “de manière imminente ou un peu plus lointaine”, sont à prévoir. Elle en appelle la France à faire entendre sa voix.

La destruction par l’Iran, après deux avertissements, d’un drone de renseignement RQ-4 Global Hawk américain qui survolait ses eaux territoriales marque une nouvelle étape extrêmement inquiétante dans l’actuelle escalade des provocations et déclarations martiales dans le Golfe persique. L’appareil, selon Téhéran, était accompagné d’un avion de patrouille maritime avec 35 personnes à bord que la République islamique s’est abstenue de détruire. Les chasseurs américains étaient déjà en vol de représailles et les batteries des navires de guerre américains étaient en position de tir. Donald Trump a interrompu l’ordre d’attaque in extremis. « Arrêtez-moi ou je fais un malheur ! » Mais l’homme le plus puissant du monde sur le papier est magnanime ! L’Iran est aimablement considéré comme ayant peut-être tiré par erreur et on l’appelle au dialogue … Sinon « pan pan cul-cul » ! La Russie annonce « une catastrophe » si l’Amérique attaque. Cet épisode est, il faut le craindre, une « sonde » annonçant des frappes éclair de manière imminente ou un peu plus lointaine.

UN BELLICISME STRUCTUREL ?

L’Amérique est vraiment malade de son bellicisme structurel. Le cynisme absolu qui consiste à vivre par, pour et de la guerre, en se disant en permanence épris de paix commence à écœurer. Quel est l’objectif poursuivi par le Pentagone et la CIA avec, comme grand orchestrateur, le furibard et déterminé John Bolton que Donald Trump semble suivre à reculons. Entrer en guerre contre l’Iran ? Mais pourquoi diable ? Qui menace qui ? A qui profitera ce crime, sinon à Israël qui veut terrasser l’influence iranienne dans la région, à son nouveau proxy-chouchou saoudien, et à tous ceux qui veulent un dérivatif à leur déroute en Syrie, à l’infamie de leur soutien au massacre du peuple yéménite et à la consolidation quotidienne de l’axe Moscou-Ankara-Téhéran-Pékin ?

Il est tragique de voir l’acharnement occidental mis à détruire depuis plus de quinze ans déjà, les Etats du Moyen-Orient riches, multiconfessionnels et politiquement stables, pour les transformer, via la déstabilisation économique et l’importation d’un djihadisme sunnite féroce, en « Etats faillis » justifiant un régime change qui permette enfin leur vassalisation. Le candidat Trump en 2016 avait pourtant admis l’échec flagrant de cette politique dangereuse pour la planète entière. Mais, progressivement mis lui-même sous pression et sous contrôle par le « deep state » et tous les va-t’en guerre du système militaro-industriel américain, il peine désormais à retenir les ardeurs belliqueuses des néoconservateurs revenus en force dans les rouages et allées du pouvoir. Cela s’appelle « créer l’ennemi » de toutes pièces pour justifier un interventionnisme éruptif, relégitimer un rôle de gendarme planétaire, et faire rentrer dans le rang des alliés européens pris de doute, mais encore bien incapables de s’affranchir d’une tutelle qu’ils chérissent quand elle les condamne à l’humiliation permanente et à l’insignifiance stratégique éternelle.

La France a malheureusement, en Libye, en Syrie et au Yémen, pris plus que sa part à cette délirante curée au nom des droits de l’homme dont le bilan humain et sécuritaire sera à jamais indéfendable : des centaines de milliers de morts dans des opérations de regime change utopiques et sanglantes et une boîte de Pandore islamiste béante qui cible nos vieilles et molles nations repentantes. La déstabilisation que nous portons nous revient en boomerang et nous terrifie tant que nous lui « opposons » une complaisance mortifère pour notre nation.

L’IRAN DIABOLISÉ

L’Iran diabolisé, étranglé méthodiquement depuis des décennies par des salves permanentes de sanctions, confronté à la sortie unilatérale des Etats-Unis d’un accord nucléaire qu’il a pour sa part jusqu’à aujourd’hui scrupuleusement respecté, commence à perdre patience et à tomber dans le piège. Car pour préserver leur crédibilité politique interne, les dirigeants iraniens doivent réagir, répondre à l’humiliation d’avoir été grossièrement floués et donc donner des gages aux plus conservateurs faisant ainsi le jeu de ceux qui les provoquent.

Dans cet imbroglio apparent, la France, au lieu de pointer l’inconscience de Washington qui a ruiné le long effort commun pour enrayer la montée du programme nucléaire militaire iranien, demande à l’Iran de ne pas se mettre en faute et de respecter le JCPOA (l’Accord nucléaire du 15 juillet 2015)… Tout en courant derrière Washington pour juger légitime et souhaitable une extension du spectre de l’Accord aux enjeux balistiques. Un comble. Cet « en même temps » est injustifiable et catastrophique. C’est une trahison de notre signature au bas du JCPOA en 2015, mais aussi celle de notre parole donnée à l’Iran et au président Rohani – promoteur de l’accord désormais très affaibli -, de nous accrocher à la stricte « lettre » de celui-ci en dépit de la dénonciation unilatérale américaine.

Heureusement pour la paix du monde, les Japonais, les Allemands (en l’occurrence bien moins suivistes que nous) et même les Emiratis appellent à raison garder. Ils expriment clairement leurs doutes quant à la véracité des accusations portées par Washington contre Téhéran dans les attaques du 13 juin contre deux tankers japonais et norvégien – après une première série contre quatre pétroliers (saoudiens, émirati et déjà norvégien) le 12 mai dernier.

Il faut dire que la ficelle est si grosse que la fiole de farine brandie en 2002 à la tribune de l’ONU par le général Colin Powell pour accréditer la possession d’armes de destruction massive par l’Irak, cible du moment, paraît en comparaison une ruse subtile… Pourquoi l’Iran aurait-il attaqué un bateau japonais le jour de la visite amicale du Premier ministre Shinzo Abe à Téhéran ? Même l’interprétation agitée d’une prise d’ascendant politique des Gardiens de la Révolution sur les franges plus modérées du pouvoir paraît folle. En revanche, il est difficile de nier que Washington depuis quelque temps déjà, s’inquiète des positions tempérées de son allié nippon qui cherche à contrebalancer sa dépendance traditionnelle par une relation plus développée avec Moscou et Téhéran…

Quant aux puissances européennes membres de l’OTAN, l’on peut comprendre l’inquiétude de leurs états-majors qui s’inquiètent d’être entraînés dans une guerre montée de toutes pièces comme le fut celle d’Irak en 2003. L’article 5 du traité de l’Atlantique Nord prévoit la réponse militaire solidaire collective des Etats de l’Alliance face à l’un de leurs membres « attaqué ». La réaction en chaîne, n’attend plus qu’une étincelle. Il existe bien des précédents de ces « false flags » opportuns.

PARIS FACE À SON DESTIN

Pour l’heure, Washington souffle le chaud et le froid, se disant « prêt à discuter avec Téhéran, si Téhéran le demande », ce qui est encore une façon de laisser accroire que l’Iran serait évidemment coupable mais l’Amérique magnanime. Pour le Guide suprême Ali Khamenei, c’est un affront supplémentaire et une invitation à perdre la face ou à déclencher l’affrontement. Un lose-lose gameparticulièrement vicieux.

Dans cet engrenage délétère, en s’alignant au lieu de sortir du rang pour appeler au calme les véritables fauteurs de trouble qui ne sont pas ceux que l’on pointe du doigt, au lieu surtout d’affirmer que nous ne nous associerons pas à une agression profondément illégitime, Paris une fois encore manque son destin. Celui d’une nation à la voix courageuse, intelligente et singulière. Quand allons-nous enfin oser désobéir ?

Caroline Galactéros*

Présidente de Geopragma

C. Galactéros : “Paris-Moscou : Pour une désobéissance salutaire”

Chronique Geopoly du 17 juin 2019, par Caroline Galactéros 

Au Courrier de Russie, ma « feuille de route » éditoriale est claire : offrir au lecteur des tribunes concernant les relations France-Russie à partir d’une perspective géopolitique sur les affaires du monde tel qu’il va…ou (ne va) pas. Jusqu’à présent, les thèmes se sont presque toujours naturellement imposés. Mais je faiblis et désespère. Que se passe-t-il dans les relations franco-russes ? Plus rien, niet, nada, nichts. Existent-elles seulement encore ?

Il me faut donc parler… de ce qui malheureusement ne se passe pas : de l’invitation primordiale et pourtant manquée de Paris pour que le président de Russie prenne part aux commémorations du 75e anniversaire du Débarquement de Normandie. L’Allemagne, elle, était conviée ; alors que l’URSS avait perdu durant le second conflit mondial quelque 28 millions de vies et permis, par l’ouverture d’un second front, la victoire des Alliés ‒ dont elle était ; alors, surtout, que le président français, au lieu de quêter fébrilement un tête-à-tête avec son homologue américain et de s’illusionner encore une fois sur la réalité de leurs relations (Donald Trump, quelques heures après son retour, a menacé la France de sanctions sur ses exportations de vin), avait bien mieux à faire : saisir cette occasion pour s’imposer en précieux et audacieux médiateur, celui qui voit l’Histoire de haut et en grand, refuse de persévérer dans l’alignement infantile sur la doxa du Maître, sort du rang, prend la main et réunit sous ses auspices, mine de rien et quitte à s’en excuser auprès de nos idéologues-maison, États-Unis et Russie.

Emmanuel Macron a perdu là une occasion de se distinguer positivement et à la bonne échelle, celle des puissances qui comptent, précisément, car elles savent réfléchir et décider seules ; celle de permettre que se noue enfin le seul dialogue encore à même de bouleverser le sort de l’Occident et de l’aider à se dresser face à l’empire chinois renaissant. Sans doute aurions-nous subi une fois encore les indignations rengorgées des dogmatiques de service, mais le bien aurait été fait, et le lien renoué.

EMMANUEL MACRON ET DONALD TRUMP LE 6 JUIN 2019 LORS DU 75E ANNIVERSAIRE DU DÉBARQUEMENT DES TROUPES AMÉRICAINES EN NORMANDIE. CRÉDIT : AFP

Il ne s’agissait pas d’une révolution, juste d’une désobéissance salutaire. Or on ne veut pas désobéir. Notre aveuglement est préoccupant et même tragique. Une occasion ratée de plus. C’est à croire que personne ne voit rien de ce qui est en train de se passer sous nos yeux embués d’européisme béat, voire bêlant. L’on va continuer jusqu’à l’affaissement ultime de se tromper d’ennemi et de partenaire. L’Europe jamais ne sortira de la petite enfance stratégique, jamais n’osera regarder ses intérêts, ses atouts, les conditions de sa renaissance, celles de son autonomie. Les élections européennes elles-mêmes n’ont fait que noyer une fois encore le poisson. Nous faisons de grandes déclarations sur « la souveraineté européenne », « l’armée européenne » même, nous ébrouant dans un vide conceptuel sidéral à coups d’envolées lyriques. Toutes ces utopies sont condamnées, car nul n’ose en poser les conditions pratiques. Nul n’envisage la défense de l’Europe en dehors des accords de « Berlin plus », qui font de l’Otan à jamais l’outil de cette défense.

En sortir pour s’en sortir est tabou. Une « Otan européenne », même nantie d’un autre parapluie nucléaire tout aussi crédible que celui de notre Grand Allié, paraît scandaleuse, délirante, fantasmagorique et, surtout, ô combien dangereuse ! L’ennemi est là, inchangé, rouge toujours, cramoisi même, agressif et belliqueux, nous cherchant des noises à nous si pacifiques et respectueux Européens… Bref nous sommes à mille lieues de notre salut et en sommes à refuser d’en chercher la voie. Nul ne remarque que la Russie est (était) la dernière barrière protectrice de notre continent contre l’avancée chinoise, nul ne voit que l’Occident, sur le plan historique, culturel et stratégique, ne peut tenir que sur ses trois pieds naturels que sont les États-Unis, l’Union Européenne et la Russie.

Voilà ce qui nous donnerait un poids colossal dans les nouveaux rapports de force. Mais c’est trop évident, sans doute. Il est plus simple de diaboliser Moscou, de faire passer son président pour un marionnettiste démoniaque, alors que nos sanctions renforcées et notre ostracisme lui font perdre chaque jour sa capacité à maintenir l’équilibre fragile entre conservateurs et libéraux. Comme en Iran, les franges les plus dures du régime se crispent face à l’agression extérieure. La construction de l’ennemi bat son plein et l’on s’en réjouit à l’Otan, au Pentagone, à la CIA, et peut-être jusque dans les États-majors français et les allées du pouvoir. C’est évidemment plus simple que de regarder en face l’axe Moscou-Pékin qui se consolide à l’instar de celui qui lie chaque jour davantage, pour le meilleur et le pire, Moscou, Ankara, Téhéran et… Pékin toujours. Le bellicisme de l’entourage présidentiel américain, qui fait vraiment tout pour pousser Téhéran à la faute, jusqu’à monter des provocations grossières dans le golfe d’Oman, a un effet coagulant inquiétant.

RENCONTRE ENTRE XI JINPING ET VLADIMIR POUTINE LE 15 JUIN 2019 À PÉKIN À L’OCCASION DE L’ANNIVERSAIRE DU PRÉSIDENT CHINOIS. CRÉDIT : KREMLIN

Et dans ce jeu dangereux et infantile, la France ne saisit toujours pas sa chance. Elle rate une fois encore son destin et préfère ne servir à rien, suivre la pente douce du pire, se rallier à l’injustice et à la bêtise générale. Pour quels bénéfices ? Par peur de quelles menaces ? En vertu de quelle analyse de ses intérêts nationaux ? Mystère et boule de gomme ! Le 75e anniversaire du Débarquement était pourtant l’occasion rêvée de voir un peu loin, de compter au-delà de notre petite ombre, de faire autre chose que passer les plats. Il est désespérant de toujours choisir la mauvaise route.

Je ne veux pas finir de façon trop négative. On notera donc une faible convergence, probablement inconsciente, entre Paris et Moscou. Elle concerne l’actuelle crise dans le golfe Persique. Russie et France ont appelé au calme face à la montée des tensions dans le golfe d’Oman et le détroit d’Ormuz. Paris pourrait et devrait, là encore, se faire la médiatrice d’un apaisement entre Moscou, évidemment concernée par cette escalade, et Washington. Souhaitons que cette lucidité-là l’emporte enfin sur les réflexes délétères et anachroniques qui abîment notre influence. Ou ce qu’il en reste.

Source : https://www.lecourrierderussie.com/opinions/2019/06/paris-moscou-br-pour-une-desobeissance-salutaire/

[Figaro Vox] “Il faut sauver le soldat Occident!” par Caroline Galactéros

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Mais on s’y prend mal. Très. Ce n’est en effet pas en provoquant ouvertement le monde musulman qui la déteste déjà quasi unanimement (hors Arabie saoudite qui fait de nécessité vertu) par un discours tonitruant comme celui que vient de tenir le secrétaire d’État américain Mike Pompeo au Caire, que l’Amérique va s’affirmer autrement que comme un éléphant dans un magasin de porcelaine. Un éléphant aveugle et sourd qui pratique avec entêtement une méthode Coué qui a fait la preuve de ses limites partout depuis bientôt trente ans.

Expliquer tout de go, invité du président Sissi, devant une audience musulmane de haut rang, que l’on vit la main sur la Bible, que l’Amérique incarne la Vérité et est «une force pour le Bien au Moyen-Orient» ne dénote qu’une arrogance néo-coloniale. Cela manifeste aussi la fébrilité d’un empire dysfonctionnel, qui ne sait plus comment retrouver son autorité morale et son hégémonie normative en lambeaux autrement que par la violence de l’anathème et la manifestation d’un cynisme radical.

L’empire tremble, mais au lieu de se poser quelques questions de base sur les conditions d’une rémission morale qui supposerait celle de ses pêchés, il en remet une couche d’impérialisme brutal et arrogant. Ça passe ou ça casse?

Je ne crois pas qu’il faille partir ainsi en croisade pour la sauvegarde d’une Chrétienté effectivement en grand danger. Mais pas (seulement) du fait de l’Islam. Celui-ci, dans sa frange combattante et maléfique, ne fait que s’engouffrer dans les failles béantes ouvertes par notre hybris post-moderne, qui nous fait déconstruire avec jubilation comme si c’était là un progrès humain, tous les repères sociétaux, familiaux, éducatifs, culturels qui structuraient nos nations. Ces frontières mentales et symboliques imprégnaient et justifiaient l’appartenance des ensembles européen et américain à une civilisation dite occidentale, pleine de défauts et souvent arrogante certes, mais aussi héritière d’un humanisme précieux, entraînant et protecteur. Leur effacement provoque la dissolution lente des peuples européens dans le communautarisme ou leur crispation dans ce que l’on appelle un peu vite le populisme. Les limites, les tabous qui parcouraient nos existences n’étaient pas qu’inutiles et rétrogrades. Ils servaient aussi de phares à notre jeunesse désormais complètement déboussolée, égarée entre théorie du genre militante et régressions racialistes. L’utopie transhumaniste n’irrigue pas que les GAFAS. Elle brade sans vergogne tous ces multiséculaires garde-fous. L’homme occidental sait tout, peut tout, croit n’importe quoi et presque n’importe qui. Il a oublié l’histoire, méprise tout ce qui n’est pas lui, confond le progrès et la nouveauté, l’information et la connaissance. Il nie les différences et dispense sa «moraline» désespérante comme un voile de lumière sur la terre ensauvagée. Son idéalisme moralisateur fait des tombereaux de cadavres. Mais c’est pour le bien du monde, nous dit-il.

Ce discours a vécu. Il nous perd aux yeux du monde et de plus en plus aux yeux de nos propres peuples. Il est grand temps d’en finir avec ce fuel pour la guerre et la terreur. L’Occident, s’il veut rebondir, retrouver son crédit, convaincre et entraîner, doit prendre conscience de lui-même sur un mode autre qu’agressif. Il doit se rassembler, redevenir tout ce qu’il est. Or, qu’est-ce que l’Occident? C’est un trépied stratégique et culturel composé de trois pôles: l’Amérique, l’Europe… et, n’en déplaise à quasiment tout l’establishment politico-militaire américain et aux réseaux néoconservateurs européens, la Russie. Ce sont là-aussi les trois piliers de la Chrétienté. Une Russie qui n’est plus l’URSS, et dont il est chaque jour plus indispensable d’empêcher la bascule vers l’Est et la Chine. Peut-être que ce shift towards east de Moscou, qui choisirait à contrecœur sa part orientale contre son âme européenne, ne gênera pas l’Amérique, qui croira ainsi fragiliser encore davantage l’Europe et prendre pied en Eurasie. À voir néanmoins… Il est en revanche certain que pour l’Europe, ce serait la disparition de l’ultime et traditionnelle protection naturelle contre la Chine.

Et ce n’est pas l’oubli dans les bras allemands qui nous sauvera de la double dévoration qui s’annonce. De ce point de vue, certains éléments du Traité d’Aix-la-Chapelle signé par la France et l’Allemagne ne laissent pas d’inquiéter. Notre siège permanent au Conseil de Sécurité des Nations-Unies semble sur le point d’être discrètement «pré» offert en partage à Berlin, pour remplir la corbeille de la mariée, concession présidentielle à un rapprochement politique. Cela rappelle furieusement le tragique calcul mitterrandien après la réunification allemande, qui finit par sacrifier la préservation de l’unité yougoslave et le traitement de la question minoritaire au sein de la RSFY à la nécessité d’une «Union économique et monétaire» avec Berlin (antichambre de l’Euro), voulue naïvement comme un barrage, alors déjà, à l’expression de la puissance allemande soudainement retrouvée. On sait ce qu’il est advenu. Si la relation franco-allemande (Berlin, elle, ne parle jamais de «couple») demeure centrale pour l’équilibre continental, nous devons aussi, comme l’Allemagne le fait larga manu en Europe centrale et orientale, restaurer et développer nos liens naturels avec les États du sud de l’Europe au lieu de les morigéner doctement…

Le siège permanent de la France au Conseil de Sécurité ne se partage pas. Il est lié à l’Histoire comme à notre statut de puissance nucléaire. Il emporte un droit de véto insécable lui aussi. Si l’Europe devait et pouvait un jour en disposer d’un, pourquoi pas? Et l’Inde aussi. Et une puissance africaine? Mais un fauteuil pour deux serait pure folie. Un tel renoncement sonnerait le glas de notre singularité stratégique et de notre influence résiduelle déjà mises à mal par une politique étrangère chaque jour moins lisible. L’amour du geste et de la posture ne saurait aller si loin.

Source : http://www.lefigaro.fr/vox/monde/2019/01/22/31002-20190122ARTFIG00250-notre-puissance-est-en-declin-et-se-rapprocher-de-l-allemagne-n-y-changera-rien.php