Communiqué Geopragma : Dans la crise irano-américaine : l’Europe entre inconstance et suivisme.

Par Geopragma

Mike Pompeo, Secrétaire d’État des États-Unis

Le silence embarrassé ou les déclarations contradictoires des pays de l’Union européenne après la mort de Qassem Soleimani ont provoqué une remarque glaçante de Mike Pompeo : « les Européens sont inutiles ». La rapidité avec laquelle l’Angleterre, la France, l’Allemagne se sont précipitées pour rattraper le tir et assurer de leur inconditionnel soutien le président américain (« oui, Soleimani devait être assassiné »), risque d’être lourde de conséquences. Ils ont été évidemment suivis en cela par Ryad, qui a tout de suite condamné l’ingérence iranienne en Irak, -oubliant au passage d’expliquer en quoi celle du Royaume dans la guerre honteuse au Yémen serait plus légale ou légitime- et même par le président Irakien Braham Salih, qui lui aussi a prudemment entonné le refrain.

Les Européens ont été tétanisés par l’assassinat du général Soleimani, violation flagrante du droit international, et très vite tiraillés entre ceux qui se réjouissent que Donald Trump ait eu « le courage » de tuer celui qu’ils considèrent comme un terroriste aussi dangereux qu’Oussama Ben Laden ou Abou Bakr al Baghdadi, et ceux qui sont offusqués par le culot de ce président américain qui viole toutes les conventions internationales et se permet d’aller assassiner le haut dignitaire militaire d’un pays souverain sur le territoire d’un autre pays tout aussi souverain.

Pour faire bonne figure et afficher une unité de façade, ils se réfugient dorénavant dans la critique des dirigeants iraniens qui viennent de décider de passer à une étape supérieure dans l’enrichissement d’uranium, les menaçant même, dans un premier temps, d’actionner le mécanisme des sanctions prévu dans l’Accord avant de se rétracter…

Mais, dès le lendemain, nouveau retournement de situation : Paris, Londres et Berlin demandent de nouveau que le mécanisme des sanctions soit activé… ! Boris Johnson ira même jusqu’à expliquer que dorénavant, le JCPOA doit être renégocié, et que Donald Trump est habilité à le faire. Joseph Borrell, nouveau chef de « la diplomatie européenne », a été contraint d’organiser une conférence de presse à Strasbourg pour mettre les points sur les « i » : Oui, l’Europe a décidé d’actionner le mécanisme des sanctions, mais elle rappelle avec insistance que le JCPOA doit rester tel quel, alors même que Paris, par la voix de son ministre des Affaires étrangères, réclame au contraire sa renégociation. Cacophonie, pusillanimité, mouvements de manche et martialité de papier : l’Europe tire à hue et à dia et préfère le réflexe pavlovien au courage. Rien de bien nouveau dira-t-on. 

On peut dès lors aisément comprendre le désarroi et la fureur des Iraniens devant tant de désinvolture et de tergiversations de la part d’Européens qui n’ont même pas été capables de mettre en œuvre sérieusement le système INSTEX pour contourner les sanctions et qui les appellent maintenant à mesurer les conséquences de leurs actes. Il est vrai que Donald Trump venait de menacer Paris, Londres et Berlin de taxer les importations de voitures de 25%, perspective cauchemardesque pour les Allemands qui en sont de gros exportateurs. Quant à la France, elle a plié devant un très probable chantage américain, espérant en contrepartie un engagement solide des Etats-Unis au Sahel. Cynisme, aveuglement et naïveté. Nous ne sortons pas de cette triade suicidaire. La guerre ou le déshonneur. Ne sachant toujours pas choisir, nous aurons les deux.

À cette paralysie des Européens incapables de répondre d’une façon ferme et d’une seule voix aux oukases de l’allié américain, s’ajoutent maintenant des dissensions à propos de la gestion du conflit libyen. Là encore, l’Europe est en miettes et surtout, paraît complètement désorientée, ne sachant réagir qu’en ordre dispersé ou par un suivisme grégaire en se pliant aux injonctions du maître américain, alors même que les agissements inadmissibles de Washington vis-à-vis de Téhéran lui offraient une brèche inespérée pour faire entendre la voix de la légalité internationale, du dialogue multilatéral et de l’apaisement dont pourtant elle se prétend inspirée. Elle préfère s’engouffrer dans un aventurisme belliqueux et déstabilisateur qui ne peut que la perdre. 

Il est sidérant de voir notre capacité à nous tromper systématiquement de cible, d’ennemi, d’allié et à ne pas réagir à de flagrantes violations de ce qu’il reste de droit international. D’où qu’elles viennent. On dirait presque qu’on le fait exprès. En effet, le procès antiaméricanisme ou manichéisme ne tient pas. Il est même sans objet. Il existe juste une Charte des Nations Unies et des principes de non-ingérence et de respect de la souveraineté des États que l’on ne peut bafouer de plus en plus fréquemment sans faire courir de très grands risques de guerre à l’ensemble de la communauté internationale et naturellement au Moyen-Orient tout entier.

C’est cette préoccupation seule qui doit guider nos réactions et nos initiatives. L’Iran, pas plus que le reste du monde, une réserve de chasse à ciel ouvert où l’on tire sur les officiels d’État comme des éléphants blancs en s’octroyant un permis de chasse au prétexte qu’ils menacent le troupeau, alors même que l’on organise leur asphyxie depuis des années et la déstabilisation de toute une région au profit de ceux que nous nous sommes choisis arbitrairement et dangereusement comme alliés ou protégés… L’Europe et semble-t-il la France, par leurs choix désastreux en Libye et en Syrie depuis 10 ans, ont perdu la main au Moyen-Orient … et désormais la tête. 

Sur le dossier libyen, chacun des États européens a choisi un camp différent. L’Italie celui du GNA, gouvernement d’Union nationale mené par Fayez el Sarraj, sans représentativité sérieuse, gangrené par les milices islamistes de Misrata et soutenu par la Turquie, tandis que la France appuie de plus en plus ouvertement celui du Maréchal Haftar, lui-même épaulé par l’Egypte, les Émirats Arabes Unis et la Russie. L’Allemagne se contente d’organiser une conférence de médiation à Berlin entre les protagonistes du conflit, alors que Moscou et Ankara travaillent de leur côté à une médiation conjointe et à un cessez-le-feu. Exit donc de la Conférence de Paris sur ce sujet en Mai 2018 ! Celle de Berlin risque cependant fort de ne servir qu’à offrir l’hospitalité et à dresser la scène pour la manœuvre russo-turque. 

Les Européens donnent l’impression d’être dépourvus de toute vision de leurs intérêts collectifs, et plus encore d’une stratégie commune pour faire face aux bouleversements géopolitiques en cours. De quoi, de qui a-t-on peur à la fin ? Que peut-on espérer de tant de faiblesse et d’impéritie ? L’Europe doit sortir de l’enfance stratégique si elle ne veut pas disparaître de la scène du monde et des ensembles qui comptent. 

Une note d’espoir peut-être pour tenter de sauver plus que la face ? : Le « moment français » d’un certain réalisme géopolitique de la part du président Macron, du moins dans son discours de rentrée diplomatique de septembre dernier, pourrait être mis à profit pour proposer la mise en place d’un « reset » constructif et disruptif sur ces dossiers explosifs, en y associant Moscou. Des solutions de sortie de crise existent : arriver devant les acteurs régionaux avec un panier de solutions maison avec Paris, Berlin et Moscou en protagonistes permettrait à Bruxelles de valider, à Ankara d’obtempérer et à Washington de tempérer. 

Car la géopolitique ne ment pas : Iran, Libye et Syrie sont bien aux portes de l’Eurasie, pas de l’Amérique. 

Par Geopragma

Il nous faut retrouver la maîtrise du temps long

Le Billet du lundi du 23/12/2019**, Par Jean-Philippe Duranthon*

La Belgique est sans gouvernement depuis un an (18 décembre 2018). En Espagne les élections législatives du 10 novembre, les deuxièmes de l’année, n’ont pas encore débouché sur la formation d’un gouvernement. Il en est de même en Israël après les élections du 17 septembre, elles aussi les deuxièmes de l’année. En Allemagne, les résultats des élections européennes ont fragilisé la « grande coalition », incité une frange du SPD à vouloir rompre l’alliance et réduit l’influence de la chancelière en Europe. Au Royaume-Uni les parlementaires ont réussi, durant un an, à écarter la mise en œuvre du Brexit alors que celui-ci avait été souhaité, lors du referendum du 23 juin 2016, par le corps électoral et que rien ne laissait supposer qu’il ait changé d’avis, comme les élections du 12 décembre l’ont confirmé. Aux Etats-Unis, les parlementaires démocrates sont parvenus à donner un contenu à leur volonté d’engager une procédure d’impeachment à l’encontre du Président. En Italie, deux partis ont, au mépris de leurs déclarations passées, contracté une alliance parlementaire boiteuse dans le seul but d’empêcher des élections qui, selon tous les sondages, les auraient exclus du pouvoir. En France une partie importante de la population ne fait plus confiance, pour exprimer ses opinions et défendre ses intérêts, aux parlementaires qu’elle a élus et privilégie manifestations et grèves.

Parfois, donc, le processus électoral ne permet pas la formation d’un gouvernement ; parfois les conflits entre institutions perturbent la mise en œuvre des choix électoraux faits ou probables ; parfois les élus sont contestés ou contournés.

Si ces difficultés des gouvernants ne sont pas nouvelles et constituent ce qu’il est de tradition d’appeler « le jeu démocratique », leur concomitance et leur généralisation dans les principales (vraies) démocraties occidentales (hors Europe du Nord) sont troublantes.

Ce qui importe ici, c’est que cette situation signifie un affaiblissement des gouvernants et la nécessité, pour eux, d’agir à courte vue. Pour eux la priorité est aujourd’hui d’affaiblir ou d’étouffer les germes de contestation interne et de déstabiliser ceux qui cherchent à les déstabiliser. Dès lors, gouverner ce n’est plus imaginer et organiser l’avenir, c’est se préparer à l’épreuve du lendemain, voire se tirer de l’embûche du jour.

Ce raccourcissement de l’horizon de l’action publique, cette perte de la dimension temporelle, sont lourds de conséquences pour l’action géopolitique. Celle-ci, en effet, ne peut être menée à bien que si les gouvernants sont crédibles et ont les moyens de leurs discours, et surtout si leur action s’inscrit dans la durée : les orientations diplomatiques peuvent peut-être changer avec les majorités électorales mais l’influence d’un pays, son poids géopolitique et ses atouts ne s’organisent pas aussi vite qu’une alliance électorale ou qu’une manifestation de rue.

Cette incapacité des démocraties électorales à agir dans la continuité temporelle, que l’actualité met en lumière, est d’autant plus frappante que d’autres pays – qui ont choisi d’autres modes de sélection de leurs gouvernants – y échappent : pour ne citer qu’eux, Vladimir Poutine est à la tête de la Russie depuis vingt ans et Xi Jinping de la Chine depuis sept ans, et dans les deux cas tout laisse prévoir que leur « mandat » est loin d’être achevé. Eux ont la possibilité d’inscrire leur politique dans la durée, de prendre des orientations qui nécessitent du temps pour produire leurs effets, de privilégier le temps long et non l’immédiat. 

Carte de l’Indice de Démocratie en 2018

Dans la philosophie institutionnelle occidentale, l’élection a pour vertu de permettre, d’une part à chaque individu d’agir sur son destin, d’autre part à chaque gouvernant de disposer de la puissance que confère l’appui populaire. Il en résulte que, théoriquement, le débat entre gouvernements autoritaires et démocraties électorales oppose la force, souvent brutale, à la légitimité, inspirée par la Raison.

Ne risque-t-on pas qu’il oppose bientôt la force à la faiblesse ? Comment l’éviter ?

L’idéal, bien sûr, serait que le monde entier adopte les mêmes principes de gouvernement que les nôtres. C’était, après la chute du mur de Berlin, la certitude de Francis Fukuyama lorsqu’il écrivit The End of History and the Last Man en 1992 ou, en raison des nouveaux liens que créent, nonobstant les frontières, les technologies digitales, la conviction de Thomas Friedman, exprimée en 2005 dans The World Is Flat : A Brief History Of The Twenty-first Century. Mais l’être humain n’est pas une entité abstraite, il est chargé de culture et d’histoire. Le système politique occidental est l’héritier de la philosophie grecque, qui s’est interrogée sur la place de l’homme dans la société, de la pensée chrétienne, qui a promu le concept de valeurs dépassant les intérêts matériels individuels et collectifs, et des philosophes des Lumières, qui ont laïcisé ces valeurs. Est-il raisonnable d’imaginer que les populations des pays, voire des continents, dont l’histoire, la culture et les valeurs sont autres, abandonneront collectivement leurs systèmes de pensée pour adopter le nôtre (qui, bien sûr, continuera d’évoluer) ? A supposer qu’on confonde réalisme et optimisme, une telle conversion aux valeurs occidentales prendrait du temps, davantage encore que n’en prennent les évolutions géopolitiques.

L’autre voie de progrès serait de chercher à refonder au niveau européen la légitimité électorale occidentale. On pourrait distinguer la gestion du temps court, qui serait confiée aux gouvernants nationaux, et celle du temps long, qui serait traitée à l’échelle européenne qui peut sembler davantage en prise sur les grandes évolutions mondiales. Mais cette répartition des rôles est bien illusoire, car la gestion du temps long a besoin de s’ancrer périodiquement dans le réel. Surtout, les nouvelles instances européennes sont au moins aussi fragiles que les institutions nationales : la Commission n’a pu être constituée que dans la douleur, le Parlement, désormais partagé entre quatre forces politiques, aura du mal à former des majorités stables et le Conseil ne peut que constater la pluralité des conceptions partagées par ses très nombreux membres. Tant que l’Europe n’aura pas de véritable leadership et devra composer avec des procédures bureaucratiques, il est peu probable que ses dirigeants soient en mesure de « voir loin ».

C’est donc nécessairement au sein des Etats qu’il faut chercher aujourd’hui une solution permettant de relever le défi que pose le rapport de forces entre les démocraties électorales et les Etats autoritaires. Il est indispensable que les premières retrouvent la maîtrise du temps long, sortent de la dictature de l’immédiateté. Le sujet, à l’évidence, dépasse la seule problématique géopolitique. Raison de plus pour que le débat soit lancé et pour que ses différents volets – institutionnels, économiques, technologiques, diplomatiques, culturels – soient identifiés et discutés. Cela suppose des analyses évoquant sans fard ni tabous les réalités présentes et futures, auxquelles les think tanks, tel Geopragma, peuvent contribuer. Cela passe par l’élaboration de scénarios concrétisant les conséquences des différents choix possibles. Cela nécessite aussi que d’aucuns, après avoir obtenu qu’on se soucie au moins autant des fins de mois que de la fin du monde, admettent que les fins de mois de demain doivent être préparées dès aujourd’hui.

*Jean-Philippe Duranthon, membre fondateur de Geopragma

**Ce Billet devait être publié le 23 décembre 2019. Le site ayant été en maintenance, il n’a pu l’être que le 28 décembre 2019. Nous vous adressons nos excuses pour ce désagrément.

Macron et l’Otan : “L’Europe demeure mentalement sous tutelle américaine”

Entretien avec Caroline Galactéros réalisé par Kévin Boucaud-Victoire

Dans “Vers un nouveau Yalta” (Sigest), recueil de chroniques publiées dans la presse, Caroline Galactéros trace les contours de l’équilibre géopolitique qui se met peu à peu en place. Entretien avec Caroline Galactéros, spécialiste de géopolitique.

Marianne : La Chine et les Etats-Unis nous mènent-ils à une nouvelle Guerre froide ?

Caroline Galactéros : Il me semble que poser la question en ces termes nous fragilise et nous empêche – nous, Européens, mais aussi les autres parties du monde, l’Afrique, l’Asie, l’Amérique latine -, de voir la réalité dans sa complexité et ses opportunités. Cela nous emprisonne dans une prétendue alternative où nous n’aurions le choix qu’entre un “maitre” et un autre. Certes, le nouveau duo-pôle stratégique de tête entre Washington et Pékin – qui est autant un duel qu’un duo -, surdéterminera de plus en plus la vie internationale comme les chaines d’influence, d’intérêts et de dépendances. Cependant, le nombre des acteurs, comme l’intrication des intérêts et des enjeux font que le paysage international a profondément changé par rapport à celui qui prévalait durant la Guerre froide jusqu’au tournant du XXIe siècle, avec les attentats du 11 septembre 2001.

D’un point de vue stratégique, cette tragédie fut un coup de semonce aux dimensions telluriques. L’étoile américaine a dès lors commencé à pâlir en termes de crédit moral (discrédit aggravé à partir de 2003 et de l’invasion de l’Irak), mais aussi en termes de suprématie militaire et de crédibilité perçue. On a assisté à l’émergence de nouveaux modèles de puissance et de nouvelles ambitions jusqu’alors bridées, qui se consolident depuis, à la faveur des calculs hasardeux de l’Occident en matière d’intervention (Libye, Syrie, Yémen), de fiascos sécuritaires (Afghanistan, Irak), de nos graves inconséquences ou complaisances catalysées en terreur islamiste menaçant la cohésion des sociétés européennes. Sans parler des ingérences vécues comme de moins en moins justifiables, quelles que soient les parties du monde ciblées comme devant bénéficier de notre martiale bienveillance démocratique.

Le Sahel est un autre de ces théâtres immenses où se répand le désordre du monde et révèle notre difficulté croissante à y faire converger développement et lutte contre le terrorisme. Dans cette immensité, la France porte quasi seule le fardeau d’une mission retardatrice de la déstabilisation djihadiste sur fond d’États faillis et de menace migratoire. Elle vit, dans la chair de ses enfants tombés au combat, une impuissance structurelle que masquent de moins en moins l’excellence et l’héroïsme de nos armées. Ce drame se noue tandis que l’Amérique, avec l’Otan, y est en embuscade, et lorgne ce considérable marché sécuritaire et d’armements, et tandis que la Chine et la Russie sont elles aussi en lice. Moscou notamment, forte de ses succès syriens dans la lutte anti-djihadiste, commence à trouver un écho à ses propositions d’appui auprès de populations qui se sentent abandonnées, quand ce n’est pas flouées, par leurs pouvoirs comme par l’approche militaire française qui leur semble insuffisante face à la recrudescence de la violence et des effectifs des groupes armés. Ici comme ailleurs, l’urgence s’impose d’une réflexion désinhibée et sans tabous sur la sécurité de la région, loin des pressions américaines pour y installer l’Alliance ou de celles de Pékin. Seul un tel effort nous permettra de défendre notre crédibilité militaire, mais aussi nos intérêts et nos principes démocratiques.

Quoi qu’il en soit, pour l’heure, mis à part en Europe, qui peine décidément à sortir de sa gangue et à grandir enfin, il n’existe plus de réflexe ni de volonté de s’aligner sur l’un ou l’autre “camp”, même si Washington comme Pékin essaient évidemment, chacun à leur manière, de rallier des clientèles anciennes ou nouvelles et de sécuriser leur contrôle politique, militaire ou économico-financier sur le maximum possible d’acteurs. Des puissances régionales telles que la Turquie, l’Iran, ou même l’Inde, poussent chacune leur agenda. C’est évidemment aussi le cas de l’ancien deuxième “Grand”, la Russie, qui est toujours demeurée une puissance globale, mais peut désormais le réaffirmer pleinement depuis ses succès militaires et diplomatiques en Syrie et dans tout le Moyen-Orient. Plus généralement, le caractère totalement décomplexé des actes comme des paroles de tous ces acteurs illustrent les effets délétères de la destruction méthodique des règles et structures du multilatéralisme et le boomerang de la promotion détabouisée de l’intérêt national, grand vainqueur de ce jeu de massacre. Les Etats-Unis eux, ne se résolvent pas à voir émerger un autre empire et menacer leur préséance. D’où les crispations au sein de l’ONU, de l’OMC, la remise en cause de presque tous les accords et traités multilatéraux (et bilatéraux comme avec la Russie en matière de désarmement), et naturellement la crise de l’Otan, qui n’est pas en état de mort cérébrale mais souffre de fortes migraines depuis que certains alliés ont réalisé, à la faveur des agissements turcs en Syrie avec aval américain, que leur avis comptait décidément pour du beurre. Ce n’est pourtant pas un scoop !

France’s President Emmanuel Macron (2nd L) and Germany’s Chancellor Angela Merkel (R) look at US President Donald Trump (front L) and Turkey’s President Recep Tayyip Erdogan (front R) walking past them during a family photo as part of the NATO summit at the Grove hotel in Watford, northeast of London on December 4, 2019. (Photo by CHRISTIAN HARTMANN / POOL / AFP)

Avec la Russie, n’existe-t-il finalement pas une tripolarisation ?

La Russie est une puissance globale qui a subi depuis 30 ans des coups de boutoir incessants de la part de l’Occident. Mais elle en a vu d’autres… Moscou a parfaitement mesuré, au contraire de l’Europe qui veut ignorer qu’elle est un simple outil d’affaiblissement de l’Eurasie voire une proie industrielle et technologique pour son grand Allié, qu’elle devait consolider sa puissance et son influence sous peine d’écrasement progressif entre la vindicte américaine et le “baiser de la mort” chinois. Puissance eurasiatique par excellence elle est plus que jamais l’acteur pivot de cet immense espace. Elle y poursuit méthodiquement l’intégration économique culturelle et sécuritaire autour de l’Union économique eurasiatique (l’UEE) et de l’Organisation de Coopération de Shanghai (OCS) notamment. L’UE ignore superbement (comme elle le fit pour les Nouvelles routes de la Soie chinoises) cette dynamique florissante à ses portes. Pourtant, l’UEE est la matrice d’un pendant à l’UE.

C’est évident. C’est en cours. Moscou recherche “l’intégration des intégrations” et à terme, souhaite inscrire son rapprochement avec l’Europe communautaire dans un schéma très gaullien d’une Europe l’atlantique à Vladivostok voire au-delà. Au lieu de persister dans notre sidération et notre complexe de l’orphelin transatlantique, nous aurions tout intérêt à inscrire le futur de l’Europe dans cette nouvelle dimension eurasiatique. Les opportunités économiques industrielles de coopération mais aussi sécuritaires nous donneraient une masse critique incontournable entre Chine et Etats-Unis. L’Eurasie est pour moi la « Nouvelle frontière » de l’expansion vers l’Est de l’ensemble européen. Et la prise de conscience de cette évidence pourrait permettre à la France de jouer un rôle moteur dans cette projection d’influence et de puissance.

Ce n’est pas pour rien que Zbigniew Brezinski dans Le Grand échiquier, a ingénument rappelé l’obsession américaine d’une fragmentation de l’Eurasie et d’une division de l’Europe de l’Ouest avec l’instrumentation de la “menace russe” comme vecteur d’un affaiblissement durable de l’ensemble européen. Cette ligne stratégique américaine est toujours à l’œuvre et totalement transpartisane. La pression pour l’élargissement de l’UE et de l’Otan à tous les anciens satellites soviétiques, la guerre contre la Serbie, la déstabilisation de la Géorgie et de l’Ukraine, la diabolisation de plus en plus ridicule de la figure de Vladimir Poutine : tout cela vise à rendre impossible – car dangereux pour la domination américaine sur le Vieux Continent -, un rapprochement de l’Europe avec la Russie qui signifierait la fin de la vassalisation pour nous et l’émergence d’un ensemble centrasiatique intégré selon des cercles concentriques et des coopérations sectorielles multiples, à géométrie variable, plus à même de résister aux offensives commerciales ou normatives américaines et chinoises. Seul peut-être Donald Trump avait-il compris l’intérêt de se rapprocher de Moscou contre Pékin et contre l’Europe. On sait ce qu’il lui en a coûté politiquement avec un Russia gate interminable et désormais la curée pour l’impeachment

Quel rôle peut jouer l’Union européenne dans tout cela ?

L’Europe demeure mentalement, plus encore qu’économiquement, sous tutelle américaine. Elle peine à sortir de son immaturité stratégique consentie. Elle a peur de devoir penser et plus encore se penser par elle-même. Trump ou pas Trump, les fondamentaux de la puissance et de l’impérialisme américain n’ont de fait pas bougé d’un iota. C’est la méthode qui a changé, et le gant de velours qui s’est simplement transformé en gant de crin…. Nous devons en tirer les conséquences et saisir cette opportunité pour nous penser en temps qu’ensemble de nations souveraines ayant des intérêts économiques, sécuritaires migratoires, stratégiques, technologiques, industriels et de défense propres. Il nous faut redéfinir l’intérêt national, ne plus opposer la souveraineté des nations européennes à la sauvegarde de l’ensemble européen, oser désobéir, refuser l’imposition destructive pour nos sociétés et nos économies d’une extraterritorialité injustifiable, et ne pas craindre de riposter. Le temps est venu d’une rébellion concrète non pour plastronner mais pour survivre. La France semble en passe de prendre, pour l’heure encore bien seule, la tête de cette croisade salutaire. Il faut juste du courage et tenir, car les représailles, pressions, chantages, intimidations vont pleuvoir pour tester notre détermination. Mais il en va de notre avenir commun.

L’OTAN nous range-t-elle forcément dans le camp des Etats-Unis ? 

Le sommet des soixante-dix ans de l’Alliance a mis en valeur l’ampleur de la discorde interne des visions, et surtout la prise de conscience française qu’il est temps de regarder la réalité en face. L’OTAN est en échec sur tous ses théâtres d’action. Nous ne contrôlons ni ne décidons rien en cette enceinte. Notre président a le courage de le dire et de briser une omerta embarrassée qui n’a que trop duré. L’OTAN, de fait, entretient les tensions et n’a à son bilan que des échecs à mille lieues de l’effet stabilisateur annoncé. Car son rôle est de persister dans l’être, de justifier un contrôle politique américain sur ses membres, de geler l’Europe au plan stratégique et de vendre des armes. Elle empêche structurellement l’Europe de s’émanciper alors que celle-ci en a les moyens, et que les “garanties otaniennes” -notamment le fameux « parapluie nucléaire américain »- ne sont plus crédibles à l’heure d’un pivot décisif et durable des préoccupations stratégiques américaines vers l’Asie et la Chine. Washington ne veut simplement plus payer pour la sécurité des Européens ni intervenir à leur profit, mais entend continuer à les diriger et à leur faire rendre gorge au nom du “partage du fardeau” … et au profit des marchands d’armes américains. Le reste est du decorum. Comment faire sans l’OTAN ? C’est assez simple en fait : commencer par renforcer considérablement notre “outil militaire” pour faire face au spectre élargi des menaces qui pèsent sur la sécurité de nos concitoyens et de nos intérêts, au loin comme sur le territoire national ; élargir notre vision à la dimension eurasiatique en termes sécuritaires et de défense ; initier des coopérations avec ceux qui le souhaitent sans exclusive ni naïveté ; enfin appuyer les efforts de ceux des États que l’unilatéralisme américain cible et affaiblit. Ils sont extrêmement nombreux. Alors le leadership français rêvé prendra corps et inspirera confiance et espoir.

Le Moyen-Orient est-il encore au centre de l’attention ? 

Il semble en effet sorti du scope en ce moment, mais c’est l’effet déformant du zapping médiatique et politique comme de la densité de l’actualité internationale. Je pense aussi que l’on se tait car on n’a plus grand-chose à dire ni de discours victorieux ou seulement martiaux à mettre en scène sans rougir. Les masques sont tombés. La France a été progressivement sortie du jeu moyen-oriental. Nos calculs politiques indéfendables moralement ont de plus échoué pratiquement. La Syrie a échappé au démembrement et est en passe de recouvrer son intégrité territoriale. Mais ce n’est pas fini pour autant. Les Etats-Unis nous ont laissé, avec la Turquie autorisée à agir à sa guise dans le Nord-Est syrien, une bombe à fragmentation redoutable. Grand allié du flanc sud de l’Alliance c’est-à-dire de Washington, Erdogan la représente de fait sur le théâtre syrien. Il sait à merveille jouer de son double positionnement stratégique pour Washington contre Moscou, et tout aussi important pour Moscou contre Washington…

Les Kurdes ont parié et perdu, mais leur sens pratique et leur instinct de survie les rallient à la cause syro-russe qui seule peut leur épargner la fureur ottomane. L’Iran, essaie en dépit de toutes les pressions de consolider son arc d’influence régional. Quant à Israël, il vient, après Jérusalem, de récupérer le Golan avec la bénédiction américaine (ce qui, au passage, remet la question de la Crimée en perspective) : Une provocation considérable pour les Libanais comme pour les Jordaniens et un nouvel encouragement à la déstabilisation régionale.

Et puis il y a le Yémen. L’inhumanité de cette guerre ingagnable où nous avons si coupablement joué les utilités et la folie saoudienne sont en passe de lasser même le parrain américain. Les Emirats Arabes Unis adoptent une attitude prudente…. Peut-être une brèche vers la sortie d’un conflit désastreux pour l’image moderniste du royaume wahhabite ? Rien n’est réglé et il est à parier que des scénarii guerriers occupent des centaines de planificateurs militaires au Pentagone.

Le “processus de Genève”, dédié à la sortie politique du conflit syrien et vicié dans son essence, est un échec flagrant. Mais la Russie, pragmatique et habile, a admis son “couplage” symbolique avec le Processus d’Astana dirigé par Moscou et bien plus efficace. Peut-être l’embryon d’une solution politique acceptable pour ce pays martyr qui a échappé à l’emprise islamiste radicale ? Les anathèmes contre « Bachar bourreau de son peuple » et les accusations d’usage d’armes chimiques de moins en moins étayées contre le régime syrien, tout cela doit nous faire réaliser que nous l’avons échappé belle. Que serait aujourd’hui le Moyen-Orient s’il était passé sous la coupe des Frères musulmans en Égypte, en Syrie avec les parrains qataris et turcs et les innombrables surgeons terrifiants d’Al-Qaida ? La France doit sortir de cette compromission criminelle et si dangereuse pour son propre équilibre national.Notre président pourrait exprimer, au nom de la France, un mea culpa sincère pour nos errements passés. Ce serait un coup de tonnerre diplomatique. Une renaissance. Un geste d’honneur que seul un homme d’État ayant une hauteur de vue et de cœur suffisantes peut faire sans crainte.

Un geste qui change la donne, libère les consciences. Rien à voir avec la repentance ridicule, tout avec l’honneur d’un chef d’Etat capable de reconnaitre que son pays s’est trompé, qu’il l’a lui compris et que tout peut être différent à l’avenir. Nous ne sommes pas frappés à jamais d’une malédiction et il est grand temps pour notre pays de définir une nouvelle politique étrangère indépendante et libre, qui nous sorte des fourvoiements moraux, des complaisances électoralistes ou des préoccupations mercantiles si peu à la hauteur des enjeux du monde et de ce que nous voulons être. Nous vendons des armes certes, et elles sont excellentes. Parmi les meilleures au monde. Notre industrie de défense est un pan important de notre socle d’emploi et d’excellence technologique. Mais nous ne devons plus être des proxys américains ou saoudiens qui vendent leur âme pour quelques contrats. Nous pouvons vendre à des Etats qui se défendent, plus à ceux qui mettent la planète à feu et à sang.

Sur tous ces sujets, l’inflexion présidentielle sensible, observable depuis quelques mois doit être saluée, car elle rompt avec des années de servitude volontaire à contre-emploi de nos intérêts comme de nos principes. Il faut réinventer notre politique étrangère, introuvable depuis 15 ans au moins, et prendre nos distances à l’intérieur ou en dehors s’il le faut, d’une Alliance atlantique dont le bilan est catastrophique mis à part celui de sa persistance dans l’être et de l’entretien de menaces inexistantes.

Source : https://www.marianne.net/debattons/entretiens/macron-et-l-otan-l-europe-demeure-mentalement-sous-tutelle-americaine

Désastre pour l’Europe, le rapprochement militaire entre Moscou et Pékin s’accélère

Le Billet du Lundi du 7 octobre 2019, par Alexis Feertchak* : Vladimir Poutine a annoncé que la Russie allait aider la Chine à construire un système de détection avancée, qui permet de suivre le tir et la trajectoire de missiles balistiques.

Le président Emmanuel Macron a indéniablement raison de marteler la nécessité d’un dialogue ambitieux avec la Russie. Pour l’heure, il ne s’agit cependant que de mots et d’images fortes, qui ont certes le mérite d’énerver les « néoconservateurs » de « l’Etat profond » – pour reprendre une formule désormais présidentielle – mais qui n’apportent pas le moindre début de commencement de réponse concrète à la question naguère lancée par Mitterrand et Gorbatchev : comment construire une « maison commune » européenne qui contienne Moscou ? Autrement dit, comment faire rentrer politiquement la Russie en Europe alors même que l’Europe demeure dans un état de soumission envers les Etats-Unis qui, eux, continuent follement de définir la Russie comme leur ennemi éternel ? Peut-on imaginer voir cohabiter, sous le toit d’une même maison, deux adversaires aussi résolus ? Certes, on peut attendre de ce rapprochement une avancée sur le dossier ukrainien, mais celle-ci serait plus conjoncturelle que structurelle. Le format Normandie pourrait bien aboutir à une percée diplomatique (tous les acteurs y ont aujourd’hui intérêt), mais les raisons anciennes et profondes de la défiance qui ont conduit à la crise ukrainienne demeureraient intactes.

Le temps presse pourtant car, entre Moscou et Pékin, les signes d’une relation de plus en plus rapprochée se font sentir. Il ne s’agit certes pas encore d’une alliance, mais, dans un contexte d’antagonisme croissant entre la Chine et les Etats-Unis, plus ce partenariat sino-russe sera solide, moins Moscou disposera de latitude pour faire, le jour venu, un pas vers l’Europe, quand bien même celle-ci le souhaiterait. Autrement dit, si une rebipolarisation du monde (quoiqu’incomplète) se dessine dans les prochaines années et que la Russie s’ancre dans le bloc mené par Pékin, le mur de l’Est, dont la logique aurait voulu qu’il tombât réellement en 1991 pour raccrocher la Russie au continent européen, se reformera pour de bon. Ironie de l’histoire : les Etats-Unis, à force de considérer à tort que le mur n’était pas réellement tombé, pourraient finir par avoir raison. C’est le propre des prophéties de malheur auto-réalisatrices, dont les Etats-Unis se sont fait une spécialité. Comme l’avait prédit John Keenan, pourtant père du concept de containment, l’avancée de l’OTAN dans les années 1990 allait nécessairement pousser les Russes à réagir… L’histoire ukrainienne a montré la justesse de ce raisonnement décrit dès 1998 dans Foreign Policy.   

Si demain, le mur de l’Est était réellement reconstitué, son tracé serait peu ou prou le même que pendant la Guerre froide, mais le bloc qu’il délimiterait serait différent, puisque son centre ne serait plus à Moscou, mais à Pékin. Raison pour laquelle, à moyen terme, la Russie n’a aucun intérêt à voir se reconstituer de tels blocs. Les Européens sauront-ils le voir ? Mais, même s’ils le voient, sauront-ils quoi faire ?

Le dernier signal faible de ce rapprochement sino-russe touche – et c’est l’une des premières fois – à un domaine par nature stratégique puisqu’il a trait, indirectement, à la dissuasion nucléaire. La Russie a en effet annoncé cette semaine qu’elle va aider la Chine à développer un « système d’alerte avancée », technologie dont seuls Washington et Moscou disposent depuis les années 1970 et qui permet de détecter et de suivre le tir d’un missile balistique (notamment intercontinental) afin d’avoir le plus de temps possible pour l’intercepter. En pratique, ce système repose à la fois sur des radars particulièrement puissants et sur des satellites d’alerte qui, au moyen de détecteurs infrarouges, peuvent détecter la chaleur dégagée par un missile lors de sa phase propulsée.

« Nous sommes en train d’aider nos collègues chinois à créer un système d’alerte d’attaque par missile. C’est quelque chose de très sérieux, ce qui va fondamentalement, drastiquement muscler la défense de la République populaire. Parce qu’aujourd’hui, il n’y a que les États-Unis et la Russie qui disposent de ce type de système », a déclaré Vladimir Poutine. S’exprimant lors de la seizième édition du Club Valdaï, à Sochi, le président de la Fédération de Russie n’a pas donné davantage de précisions techniques sur l’objet de cette collaboration.

En 1972, l’URSS avait signé avec les Etats-Unis un traité bilatéral encadrant très fortement le développement de systèmes d’interception d’engins balistiques. Poussée trop loin, la création d’un bouclier antimissiles peut en effet affaiblir la dissuasion nucléaire si la « destruction mutuelle assurée » n’est plus garantie ou seulement plus ressentie par tous les acteurs. Le Traité ABM offrait le choix aux deux signataires entre deux protections possibles : la protection d’un site de lancement de missiles (solution choisie par les Américains) ; la protection de leur capitale (solution choisie par Moscou). 

En pratique, le Système d’alerte d’attaque de missile (SPRN) russe se compose de radars d’alerte précoce de nouvelle génération dite «Voronezh» (actuellement installés sur huit sites) qui sont en train de remplacer les radars plus anciens «Dnper» (toujours en service) et «Daryal» (retirés du service en 2011). En matière de satellite d’alerte précoce, la Russie disposerait d’au moins deux « Toundras » lancés en 2015 et 2017, nouvelle génération de satellites de cette catégorie chargés de remplacer les anciens «Oko», dont le dernier exemplaire lancé est hors service depuis 2014.  

Pour l’interception, la Russie possède aujourd’hui un système anti-balistique A-135 qui remplace depuis 1995 l’A-35 mis en service en 1971. Ce système relativement récent, qui fonctionne en tandem avec le système d’alerte avancée, repose sur un radar de gestion de combat « Don-2N » et sur deux types de missiles. Le premier, le 53T6 (ou Gazelle), est un missile à courte portée (80 km) chargé d’intercepter des missiles balistiques une fois que ceux-ci sont rentrés dans l’atmosphère (autrement dit dans la dernière phase de vol). Le second, le 51T6 (ou Gorgon), est un missile à plus longue portée (350 km) capable d’intercepter des missiles balistiques en dehors de l’atmosphère. Particularité : ces deux types de missiles disposent tous les deux de têtes nucléaires… En matière d’ABM russe, le nucléaire arrête en quelque sorte le nucléaire ou, comme il est écrit dans la Bible, « Satan expulse Satan ». Il y a actuellement cinq sites mettant en œuvre un total de 68 53T6 qui assurent la protection de Moscou. Le 51T6, lui, a été retiré du service, mais les Russes travaillent sur un nouveau système, l’A-235 (ou «Samolet-M»).

Pour les Russes, le maintien de leur capacité de détection avancée et d’interception est une nécessité stratégique alors que les Etats-Unis se sont retirés du traité ABM (désormais caduque) en 2003, qu’ils déploient progressivement leur propre bouclier anti-missiles aussi bien en Europe de l’Est qu’en Asie et que leurs capacités de frappes stratégiques s’améliorent (systèmes de plus en plus sophistiqués de mirvage des missiles intercontinentaux à têtes nucléaires) et se diversifient avec le développement d’une dissuasion également conventionnelle (planeurs hypersoniques et autres engins à très haute vélocité). Les Chinois eux-mêmes sont en pointe en la matière, comme l’a montré le défilé militaire de la semaine dernière pour l’anniversaire des 70 ans de la République populaire de Chine, avec la mise en avant de missiles balistiques à portée intermédiaire (y compris anti-navires, ce qui représente une menace mortelle pour les porte-avions américains) et le dévoilement d’un planeur hypersonique, le DF-17. Il faut maintenant aux Chinois exceller aussi en matière de détection avancée, ce qu’une coopération avec les Russes leur permettra de faire plus rapidement. Déjà, contrairement aux années 1990, en matière d’exportations, Moscou n’hésite plus à livrer en premier à Pékin ses armements les plus sophistiqués : chasseurs Su-35 et systèmes anti-aériens S-400. Jeté dans les bras des Chinois par Washington, Vladimir Poutine pousse désormais son amitié avec Xi Jinping sur des terrains qui ont trait indirectement à la dissuasion nucléaire. La maison commune européenne, qui aurait pu être construite dans les années 1990, a fait long feu. En la matière, aucun système de détection avancée ne permet d’observer de mise à feu sérieuse, sinon le filet de mots prononcés par le président Macron, qui ne permettent pas, à eux seuls, de calculer une trajectoire réellement ambitieuse. 

*Alexis Feertchak, membre fondateur de Geopragma 

Une coopération européenne industrielle de défense? Oui, mais pas à n’importe quel prix !

Par Arthur de Castelnau*

À l’ouverture du Salon du Bourget, la Ministre des armées, Madame Florence Parly, a annoncé en grandes pompes la signature du contrat cadre du programme SCAF : système de combat aérien du futur. Derrière ce nom savant se cache en fait un programme de coopération avancée, voire d’intégration, entre les industries d’aéronautique militaire française et allemande pour mettre au point tout un système de combat aérien (avec des avions de chasse, des drones…) appelé à remplacer les chasseurs de cinquième génération. Ce programme s’inscrit dans une politique plus large de rapprochement des industries militaires française et germanique appelées à former le socle de la Base industrielle et technologique de défense européenne tant souhaitée par les adeptes de l’Europe de la Défense. 

Ces coopérations, présentées comme la solution à tous les maux capacitaires et au manque de coopération en matière de défense à l’échelle européenne, ont certes des atouts non négligeables mais comportent aussi de nombreux risques d’atteinte à notre souveraineté auxquels il convient d’être très attentif. 

La coopération européenne en matière d’armement, une contrainte devenue une nécessité. 

L’industrie d’armement est historiquement un domaine stratégique et sensible, que les Etats rechignent à partager avec des entités étrangères. Cependant, le contexte récent dans lequel s’inscrivent les pays européens ne leur laisse pas vraiment d’autre choix. En effet la France et ses partenaires européens ne disposent plus des moyens d’avoir une BITD indépendante et crédible compte tenu d’un marché mondial de l’armement en pleine expansion et d’une accélération technologique constante. Tout d’abord les budgets sont largement insuffisants par rapport à nos concurrents : entre 1985 et 1989, les Etats d’Europe occidentale dépensaient en moyenne 3,1% du PIB pour leur budget de défense. En 2008 ce chiffre était tombé à 1,7%, loin derrière les budgets américain, russe voire chinois. De plus la commande publique intérieure est devenue très insuffisante pour amortir les coûts de développement, amplifiant par la même des coûts d’échelle. L’Etat français n’a en fait plus les moyens de remplir les carnets de commandes de sa BITD et doit donc trouver une solution par maintenir son niveau d’excellence. La baisse drastique des budgets militaires a entrainé l’arrêt de plusieurs programmes d’armement (comme le remplacement des blindés de l’Armée de Terre), et le non renouvellement de matériels vétustes. Ces carences se sont révélées catastrophiques lorsque face à la remontée des menaces il a fallu engager l’armée et donc utiliser ces armes. Comme le dit le Général Jean-Paul Thonier : « l’Europe découvre qu’elle est dans la situation d’un nain militaire dans un monde qui se réarme.» Face au paradoxe d’une baisse des moyens militaires et d’une nécessaire remontée en puissance des armées européennes, la mutualisation des moyens et connaissances en matière d’armement au niveau européen est apparue comme la solution optimale. Pourtant celle-ci n’a pas toujours été une réussite comme le montre le fiasco de l’A400M.

Des enjeux importants de souveraineté et de d’indépendance militaire à préserver contre vents et marées

Les programmes SCAF et MGCS (Main Ground Combat System : le système de combat terrestre futur) avec l’Allemagne prennent en compte des enjeux cruciaux : rien de moins que la supériorité aérienne et blindée française sur tous les théâtres de guerre futurs. Comme l’a justement dit Madame Parly, la coopération doit absolument se faire de façon égalitaire entre les deux partenaires. Aujourd’hui, malgré la bonne entente affichée, c’est loin d’être le cas, la France étant pour l’instant la grande perdante de l’affaire. 

Sur le programme SCAF tout d’abord. La France possède dans le domaine aéronautique une véritable industrie de pointe mondialement reconnue avec ses groupes internationaux comme Thales, Safran ou Dassault. L’Allemagne, elle, ne dispose pas de toutes ces technologies et bénéficiera donc d’importants transferts technologiques sans aucune contrepartie pour la France. Pire, le Bundestag a rechigné à débloquer le financement du programme et a exigé pour le faire des garanties pour l’industrie allemande notamment en termes de supply chain. Ainsi, en plus de fournir des avantages technologiques, la France et son industrie vont probablement perdre une part de la production et donc la gestion de tout un pan de la production industrielle militaire. Dans le programme MGSC la situation est encore plus alarmante. Tout d’abord, si l’Allemagne dispose d’une industrie puissante en la matière avec KMW et Rheinmetall, la France n’est pas en reste avec notamment Nexter ou Arquus. Mais nous ne gagnons aucun avantage comparatif dans cette coopération qui doit donc être à ce titre parfaitement égalitaire. Or, ce n’est pas le cas, mais alors pas du tout ! Par diverses manœuvres, l’Allemagne prend une position dominante dans le projet et la France risque de perdre beaucoup. En effet, une entreprise commune, KDNS, a été créée entre Nexter et KMW, et appartient en principe à 50/50 à chacun. Cependant, la famille Bode-Wegmann qui détient des parts de Nexter et est propriétaire de Rheinmetall, a annoncé son intention de racheter KMW. Le projet ne serait évidemment plus du tout égalitaire mais largement contrôlé par les Allemands. De plus le prototype présenté par Eurosatory est essentiellement germanique, ce qui ne laisse rien présager de bon pour la place des Français dans le projet. Enfin, les Allemands ne veulent pas du programme Scorpion (programme de modernisation des blindés français mis en œuvre actuellement), ce qui veut dire que la prochaine génération de blindés français serait, du fait de la coopération, moins performante que ceux en train d’être fournis à nos armées. Dans le programme MGSC, la France risque de perdre tout contrôle sur l’affaire ainsi que son savoir-faire pour construire ces blindés du futur, ce qui serait évidemment catastrophique. Enfin, de façon globale, une coopération avec l’Allemagne va poser problème en matière d’exportation de ces armes futures, les entreprises françaises étant d’ores et déjà obligées de se plier à la politique du German free, qui n’est autre qu’une restriction allemande sur les exportations d’armement,  notamment sur les blindés vendus à l’Arabie Saoudite.

En conclusion, les coopérations en matière d’armement peuvent être intéressantes pour pallier un manque de moyens des armées, mais ils comportent de nombreux risques d’atteinte à notre souveraineté. Dès lors, la solution ne serait-elle pas d’augmenter sensiblement le budget des armées pour enfin avoir un appareil militaire à la hauteur de nos ambitions stratégiques ?

*Arthur de Castelnau 

Jeune contributeur pour Geopragma.

A. Feertchak : “Europe : de la stratégie du cabri à celle du castor”

Le Billet du Lundi du 20/05/2019, par Alexis Feertchak*

Il fut une époque pas si lointaine où, pour paraphraser de Gaulle, l’on sautait sur sa chaise comme un cabri en disant l’Europe, l’Europe, l’Europe ! Du temps de sa superbe, Emmanuel Macron s’est lui-même frotté à l’exercice. Il cabriola ainsi à la Sorbonne, puis à Athènes et enfin à Aix-la-Chapelle lors de ses trois discours sur l’Europe. Mais, « en même temps » oblige, il ajouta à ses appels le mot de « souveraineté ». Trouvaille rhétorique habile qui consistait à piquer le mot de ses adversaires pour le retourner contre eux. Certes, la formule n’était pas définie, mais elle était du plus bel effet. La Chine et les Etats-Unis pouvaient trembler devant tant d’audace. Les Européens allaient retrouver le chemin du « rêve carolingien » – à vous de deviner qui devait jouer le rôle de Charlemagne… – pour tourner la page de la « division lotharingienne ». Là encore, belle trouvaille stylistique. Que notre Constitution considérât que la souveraineté appartient en bloc à la nation et que l’on retrouvât une telle idée dans chaque Etat-nation qui compose l’Union européenne n’était qu’un argument de souverainiste grognon, tout recroquevillé sur lui-même. Autant laisser de telles pensées constitutionnelles mais nauséabondes aux héritiers de l’arrière-petit-fils de Charlemagne, Lothaire 1er.

Et pourtant, la jolie description que De Gaulle fit des défenseurs béats de « l’Europe, l’Europe, l’Europe » a vieilli. Ceux qui sautent réellement sur leur chaise comme un cabri se font rares depuis le soir du 29 mai 2005. Ce jour-là, le référendum imperdable fut perdu. Il fallait de toute urgence trouver une nouvelle stratégie. Ce fut celle du castor. Dire « l’Europe, l’Europe, l’Europe » n’avait visiblement pas suffi à créer un « peuple européen ». Au contraire, désormais, ceux qui crient « l’Europe, l’Europe, l’Europe » le font avec un brin d’agressivité dans la voix. Ils appartiennent à la catégorie des « europhobes », exprimant dans la répétition du mot magique leur rejet radical de la « commission européenne » qui décide de la taille, de la couleur, et de la texture de nos fruits et légumes, mais qui n’empêche pas les plus fortunés des citoyens européens de jouer à fond la carte de la concurrence fiscale pour payer moins d’impôts. Il fallait donc se faire plus discret, construire de hauts barrages pour empêcher la vague souverainiste de tout emporter et attendre discrètement que la tempête passe. 

Le castor européen ne rêve pas. Il n’est plus question de promouvoir l’idéal européen, en tout cas en direction de l’avenir. En direction du passé en revanche – avec le fameux « L’Europe, c’est la paix » – le cabri fait de la résistance. C’est l’argument ultime quand la digue du castor menace de tomber. Mais, hormis cette arme de dernier recours, ne parlons pas trop d’Europe. C’est tabou. Ce fut globalement, déjà, la stratégie de François Hollande qui n’a pas brillé par sa stratégie européenne, même s’il eut l’audace, candidat, d’annoncer qu’il renégocierait le Pacte budgétaire européen. Mais il ne le fit pas. Une stratégie qui convint à la chancelière allemande, Angela Merkel, qui préfère laisser les sauts de cabri aux Français pendant qu’elle gouverne avec la prudence d’un castor.      

Justement, Angela Merkel vit venir Emmanuel Macron avec inquiétude. Il suffisait de l’entendre s’époumoner en criant « C’est notre projet » pour comprendre que le président français n’allait pas tarder à cabrioler. Ce qui ne manqua pas. Emmanuel Macron partit au combat pour la refondation de l’Europe. Un, deux, trois discours et puis ce fut tout. Les dirigeants européens virent le président français se prendre les pieds dans le tapis face à « Jojo le gilet jaune ». La France est ingouvernable et il voudrait s’occuper de l’Europe ?, maugréent aujourd’hui ses acolytes du Conseil européen. Plus encore, il fallait d’urgence passer la stratégie du castor à son niveau maximal en raison de ces félons d’Anglais. Un Etat membre avait franchi le pas de trop en juin 2016 en ouvrant la longue liste des mots en «exit». Le meilleur des castors, Michel Barnier, fut envoyé monter la digue. Durant la Guerre froide, on aurait parlé de politique de « containment » pour éviter un effet domino. Theresa May s’y casse encore les dents.

Une autre raison nécessitait que la stratégie du castor reprît son cours. Les élections européennes arrivaient ! Or, paradoxe étonnant : on parle tout le temps d’Europe, sauf pendant les élections européennes. Les fédéralistes ont fait long feu depuis longtemps. Ceux qui souhaitent pousser plus loin l’intégration européenne ont compris qu’il ne fallait pas trop s’en vanter. D’autant que le prochain stade de cette intégration passe logiquement par la création, au moins au niveau de la zone euro, d’un budget européen digne de ce nom. Pour les Allemands, c’est une impossibilité catégorique. Qu’une part du PIB germanique renfloue la Grèce n’est pas envisageable. L’intégration ne peut donc se faire que par la rigueur budgétaire, qui ne fait guère rêver par temps d’élections. Nathalie Loiseau, tout à son «blitzkrieg» électoral, s’attèle donc à l’autre versant de la stratégie du « castor ». Comme il ne faut pas parler d’Europe mais qu’il faut bien dire quelque chose, on crie au nationalisme. Et si le point Godwin n’est plus très à la mode, on a heureusement trouvé une méthode beaucoup plus efficace, car d’actualité. Il s’agit en plus de la seule théorie du complot qui passe en dessous des radars de la loi anti-Fake News. C’est bien sûr le complot russe. Vladimir Poutine est partout. Avec cette stratégie, la digue devrait résister. Les « nationalistes » ne prendront pas le contrôle du Parlement.

Dans un retournement ironique de l’histoire, les « nationalistes », qui ont compris dans les années 1990 que la stratégie souverainiste du castor ne fonctionnait pas pour empêcher les Etats-nations d’être grignotés par l’Union européenne, ont décidé de tenter, à fronts renversés, celle du cabri. Voici Salvini et Le Pen qui crient « Europe, Europe, Europe » pour vendre leur projet d’Europe des nations. Les éléments rhétoriques s’enchaînent. On parle d’Europe des coopérations à la carte. On vante le modèle intergouvernemental d’Airbus. On vante la souveraineté retrouvée. On assure que l’on peut désormais changer l’Europe de l’intérieur puisque Salvini et consorts ont pris le pouvoir.

Cette stratégie inversée du cabri n’est qu’un leurre. De même que l’on répétait comme un mantra le mot d’Europe dans les années 1990 en rêvant d’un continent Erasmus, le camp nationaliste parle beaucoup d’Europe, mais ne précise jamais comment ils veulent réformer l’Union européenne. Nous aurons suffisamment de députés pour faire bouger les lignes au Parlement européen, annonce fièrement la tête de liste RN, Jordan Bardella. Mais quand on lui réplique que les orientations stratégiques (dont la révision des traités) se décident au niveau du Conseil européen (réunion des chefs d’Etat et de gouvernement) à l’unanimité, le jeune frontiste se tait et passe à un autre sujet.

Cabris et castors se regardent en chiens de faïence. Dans le débat des élections européennes, aucun des deux camps mis en avant – « progressistes » et « nationalistes » pour les uns, « mondialistes » et « patriotes » pour les autres – n’a de solution à la réforme de la gouvernance européenne. Comme à chaque élection, les citoyens ne sont pas dupes. Et, plus qu’à toute élection, ce sera le camp de l’abstention qui l’emportera largement. L’Europe a avancé trop longtemps sans le dire. A force de creuser l’écart entre le registre de l’action et celui de sa légitimation, elle se retrouve bloquée. Ce seront de nouveau des élections qui ne serviront à rien, sauf à confirmer une fois de plus qu’au clivage entre la gauche et la droite s’ajoute un nouveau clivage entre les heureux de la mondialisation, qui ne jurent que par l’ouverture, et les malheureux, qui voudraient des digues pour les protéger de la pauvreté, du chômage, de l’insécurité et des grandes menaces politiques, idéologiques et climatiques qui pèsent sur notre continent. Mais plutôt que de construire de tels murs et faire à cet égard une Europe réaliste, nos castors préfèrent construire de tels murs à l’intérieur même de nos pays en montant les citoyens les uns contre les autres.

*Alexis Feertchak, membre fondateur de Geopragma 

C. Galactéros : “Éloge de la réciprocité”

Tribune GEOPOLY du 23 avril 2019 dans Le Courrier de Russie, par Caroline Galactéros* 

Moscou commence à se lasser des leçons de démocratie dispensées par Paris ; notamment au regard de la gabegie « Gilets jaunes », de l’autorité de l’État bafouée et des sommets de démagogie que notre démocratie pontifiante et irréprochable déploie pour sortir de cette ornière et espérer laver aux yeux du monde cette humiliation.

Et puis, à force d’erreurs de jugement, de fautes morales et d’entêtement, nous comptons si peu désormais sur la scène du monde. Au Moyen-Orient comme en Afrique, où nous souffrons d’une telle schizophrénie sécuritaire et d’un suivisme atlantiste aggravé, nous commençons à susciter la pitié plus que la crainte ou l’espoir. A minima, on ne nous attend plus. On discute, on négocie, et on décide sans nous. Qui « On » ? Qui sont ces impudents ? Les États-Unis, la Russie, la Chine, la Turquie, Israël, l’Iran, et même, en Europe, l’Italie ou la Hongrie… Tous ceux qui ne se paient plus de mots depuis longtemps déjà, qui ont décidé de prendre leur avenir et leurs intérêts en main, et nous jugent sans aménité. La France parle toujours haut et fort, mais elle agit peu et mal. Les pays précités lui rappellent que le temps de la préséance occidentale est révolu, que l’Hexagone n’a plus vraiment de poids sur la scène du monde, que l’injonction universaliste ne passe plus et que notre prêchi-prêcha moralisateur est devenu inaudible et même complètement ridicule.

Pour la Russie – qui voit que Paris reste arcbouté sur ses postures malheureuses concernant l’Ukraine ou la Syrie – est venu le temps des réponses « du berger à la bergère » et de l’application du principe de réciprocité. Puisque les journalistes russes accrédités en France se voient interdits d’Élysée et que Spoutnik comme Russia Today (RT) sont diabolisés et réduits au statut de purs canaux de propagande poutiniens, Moscou envisage de rendre la pareille à Paris en interdisant certains médias français de couverture d’événements en Russie ou en suspendant leurs accréditations. Dans la même veine, il se dit que le Kremlin aurait eu l’audace de faire prévenir Paris que la France ne devait pas s’ingérer dans la situation inflammable en Algérie… L’alliance Moscou-Alger est ancienne, mais une telle audace exprime sans équivoque un nouveau rapport de force régional clairement en notre défaveur. Cela nous apprendra à boire la « repentance » comme du petit lait.

Quoi qu’il en soit, nous affirmons lutter vaillamment contre la propagande et les fake news, pardon « l’infox ». Mais qui décide de ce qui est vrai ou faux, lisible ou devant faire l’objet d’autodafés ? De quelle légitimité supérieure peut-on se revendiquer ? Quand on voit les conclusions du rapport Mueller et le « pschitt » retentissant du Russia Gate ouvrant une phase de représailles vengeresses du président Trump, bien décidé à « enquêter sur les enquêteurs » ; quand on se remémore l’unanimisme médiatique délirant et l’hystérie russophobe qui, pendant deux ans, ont nourri la farce d’un président américain agent du Kremlin pour expliquer l’inexplicable, l’insupportable défaite de l’immaculée Hillary Clinton, on se demande qui, finalement, relaie le mieux l’intox, la manipulation et le complot ?

LE PROCUREUR SPÉCIAL ROBERT MUELLER APRÈS AVOIR REMIS SON RAPPORT SUR L’INGÉRENCE RUSSE DANS L’ÉLECTION AMÉRICAINE DE 2016. CRÉDIT : NEW YORK TIMES

Au-delà du tragicomique de nos errances, nous devons prendre garde à cette décrédibilisation massive des médias occidentaux, car elle porte celle des politiques éponymes et sert les desseins de leurs rivaux chinois, russes ou turcs. Le chantage d’Erdoğan envers Washington à propos des Kurdes syriens, envers Paris avec l’affaire du génocide arménien ou envers l’Allemagne avec les migrants n’a plus de limites. Mais nous ne pouvons nous en prendre qu’à nous-mêmes, victimes de nos inconséquences. On ne peut exiger de la Turquie qu’elle intervienne en Syrie contre le gouvernement de Bachar el-Assad soutenu par Moscou, qu’elle achète des armes américaines plutôt que russes, qu’elle conserve les centaines de milliers de réfugiés syriens sur son territoire et, « en même temps », lui interdire de consolider son influence locale, de rivaliser avec Ryad via Doha, moins encore de réduire l’abcès kurde à ses frontières alors que c’est sa préoccupation sécuritaire et politique n° 1.

Le néo-sultan mégalomane n’a que faire de nos problèmes et de la dévalorisation stratégique de nos proxys. Il se livre à notre égard, et depuis des années, à un chantage permanent. Nous l’avons laissé faire en toute connaissance de cause, sans jamais l’arrêter, persuadés ainsi de gêner Moscou et impatients de faire tomber la malheureuse Syrie dans l’escarcelle américano-israélo-saoudienne. Nous payons aujourd’hui cette complaisance insensée, cette indulgence a minima envers l’engeance islamiste, envers Daech même, envers Al-Qaïda et ses succédanés, ainsi qu’envers leurs sponsors saoudiens, irakiens, qataris et turcs. Il est un moment où les masques tombent. Ni Washington ni l’Otan ne font plus peur à Ankara qui sait bien que jamais les États-Unis ne l’expulseront de l’Alliance. Quant à nous, Français, nous n’aurions jamais dû en rejoindre le Commandement militaire intégré ni nous soumettre à ses oukases pour quelques étoiles et postes ronflants ; un marché de dupes évident que pourtant, à Paris comme au Quai d’Orsay, on jugea logique et souhaitable puisque l’Amérique a toujours raison, nous protège et ne veut que notre bien… Nous en sommes donc à payer sans délai ni crédit le prix de nos accommodements immoraux, exposés à l’effet boomerang de notre moralisme à géométrie variable.

RENCONTRE ENTRE VLADIMIR POUTINE ET XI JINPING EN MARGE DU SOMMET DES BRICS À BENAULIM EN OCTOBRE 2016. CRÉDIT : KREMLIN

Et la Russie dans tout cela ? Contrairement à ce que l’on veut nous faire croire, elle ne se frotte pas les mains face au champ de ruines de son rapprochement (mort-né ?) avec l’Union européenne. Son dépit amoureux face à cette part d’elle-même, qui la relie à l’âme et à l’histoire du Vieux Continent, est toujours là, tout comme son complexe obsidional que nous nous obstinons à nourrir par nos incessantes provocations. Alors, peut-être voit-elle avec une satisfaction amère le village Potemkine européen s’écrouler ; non parce qu’elle l’attaque (en cette matière, l’action d’un Steve Banon est bien plus efficace que celle des pires « idiots utiles » de Moscou), mais parce que ses fondations se révèlent chaque jour plus friables. Une sorte de victoire posthume et triste sur l’adversité. Les avanies, les humiliations, les anathèmes dont elle fait l’objet depuis bientôt vingt ans, depuis qu’elle a repris, contre toute attente, son destin en main, ne sont certes pas réparés. Et la mutation mentale des Européens vis à vis de Moscou n’est pas pour demain. L’Europe ne veut décidément pas de la Russie. Fort bien. Celle-ci s’en passera donc, et se consolera dans une bascule forcée vers l’Asie et Pékin dont nous ferons les frais lorsque la Chine et l’Amérique se disputeront nos reliefs ou s’entendront à nos dépens. Mais cette ostracisation ne portera pas chance aux États européens qui, pour complaire au suzerain américain, tiennent la dragée haute à Moscou sans comprendre l’évidente nécessité et la logique géopolitique d’un rapprochement sur des domaines d’intérêt commun (sécuritaire, migratoire, énergétique, culturel…)

Sans se penser de façon autonome et sans la Russie, l’Europe n’est pas en mesure de faire masse critique entre les deux nouveaux môles stratégiques mondiaux. La Chine comme l’Amérique appuient sur ses plaies avec une commisération jubilatoire. Ni l’une ni l’autre ne l’aideront jamais pour rien. Les inquiétudes des peuples européens face à la menace migratoire, à l’insécurité culturelle et identitaire, au libre-échange érigé en idole, aux inégalités fiscales entre États et à la béance sociale, sont telles que la mascarade de l’unanimité et de la convergence ne tient plus. Il devient urgentissime de réformer de fond en comble tous les attendus et postulats européens, de même que les mécanismes institutionnels. Les « éléments de langage » d’une technocratie hors sol et autres postures ne suffisent plus. Il faut une évaluation froide et sans concessions de nos intérêts communs véritables et une définition chirurgicale, et non « attrape-tout », des domaines de coopération souhaitables et accessibles. Il faut arrêter de se mentir, de croire aux éléphants roses que sont « le couple franco-allemand », « l’ogre russe » et le gentil génie américain. Il faut cesser aussi de faire comme si une somme de renoncements ou de faiblesses faisait une force collective. Il faut passer aux coopérations renforcées, aux coalitions de projet, au lieu de chercher une unanimité qui produit inertie et paralysie. Il faut qu’à l’intérieur de l’Europe, chacun se mesure pour imposer ses vues et entraîner. La rivalité n’est pas la guerre ! On nous mène, en revanche, une guerre sans merci depuis l’extérieur de l’Union en jouant de notre phobie collective du conflit. Chercher chacun notre place dans la construction européenne provoquera non une guerre, mais un échange infiniment plus sain que ce mensonge permanent de chacun envers tous qui postule l’harmonie et l’identité d’intérêts.

En conséquence, au lieu de pleurer son couple mythifié avec Berlin, qui n’a jamais vraiment existé que dans son regard embué, Paris doit se lier avec les puissances du sud et de l’est de l’Union (pour chasser sur les plates-bandes allemandes), telle l’Italie, l’Autriche ou la Hongrie, au lieu de les insulter et d’en faire des pestiférés rétrogrades. Il faut enfin oser et non plus procrastiner. Décider par exemple, que l’Europe n’est pas là pour fixer le gabarit de nos fromages de chèvre ou la taille de nos fenêtres, mais pour tenir nos frontières, instaurer une réciprocité commerciale stricte vis à vis de ceux qui prétendent atteindre notre grand marché, faire de l’euro et de la Banque centrale européenne les outils d’une croissance et d’une protection monétaire véritables qui ne se réduisent pas à la lutte contre l’inflation, faire grandir sans états d’âme des champions industriels, technologiques et numériques européens, assumer un « patriotisme économique» sourcilleux, au lieu de laisser des loups entrer dans une bergerie pour la détruire.

CONFÉRENCE DE PRESSE ENTRE ANGELA MERKEL ET VIKTOR ORBAN À BERLIN EN JUILLET 2018. CRÉDIT : DAILYNEWS

Il faut enfin cesser de rêver à une « armée européenne » ou à un siège européen de membre permanent au Conseil de sécurité des Nations unies ‒ ce qui revient simplement à donner le nôtre à l’Allemagne et à ses affidés, en espérant que Berlin nous en saura gré. Outre le fait que l’on brade avec une désinvolture inouïe l’un de nos derniers avantages relatifs en termes d’influence, c’est parfaitement irresponsable envers la nation comme envers notre Histoire.

Pour finir ‒ ou pour commencer ‒ il faut dire que la souveraineté n’est pas un gros mot, qu’à l’instar du « populisme » violent, l’européisme béat est une impasse, une imposture de la « modernité », une fuite en avant suicidaire et infantile. Nous ne parviendrons pas longtemps encore à bâillonner les peuples européens qui refusent leur perdition et la négation dogmatique de leur substrat culturel chrétien et humaniste. Pour survivre face aux ambitions dévorantes des autres, l’Europe doit réarmer tous azimuts, au sens mental, culturel et symbolique du terme. Qu’elle commence par s’affirmer en éliminant les sanctions contre la Russie et en réengageant ses projets d’échanges commerciaux avec l’Iran ! Qu’elle accepte de grandir et de s’affirmer !

*Caroline Galactéros, présidente de Geopragma 

Source : https://www.lecourrierderussie.com/opinions/2019/04/eloge-de-la-reciprocite/

J.-P. Duranthon : “Mais où donc est passé le « conflit israélo-arabe » ?”

Le Billet du Lundi du 15/04/2019, par Jean-Philippe Duranthon*

Mardi dernier, des élections se sont déroulées en Israël. L’objet de ce billet n’est pas de comparer les mérites respectifs de Benyamin Netanyahu et de Benny Gantz. Il n’est pas non plus de se demander, à l’aune de notre IVème République, comment un pays qui cumule un éparpillement partisan (47 listes s’affrontaient mardi) et un système électoral fondé sur la proportionnelle intégrale peut connaître une stabilité politique peu courante : le pays n’a connu que 12 chefs de gouvernement depuis sa création en 1948.

L’objet de ce billet est de noter, à l’occasion de cet évènement, que désormais plus personne ne parle de ce qui a longtemps figuré sur les manchettes des journaux sous l’appellation de « conflit israélo-arabe », lequel constituait alors l’un des éléments qui structuraient les relations internationales. Plusieurs faits auraient pourtant pu, durant la campagne électorale israélienne, provoquer des débats laissant penser que le dossier était toujours ouvert. Or, la déclaration de Benyamin Netanyahu en faveur de l’annexion des colonies juives de Cisjordanie et la reconnaissance par Donald Trump de l’annexion du Golan par Israël n’ont donné lieu qu’à quelques dépêches aussi vite oubliées qu’écrites. Les affrontements, parfois meurtriers, à la frontière séparant Israël et la Bande de Gaza suscitent peu d’émotion ou d’inquiétude, comme s’ils étaient « normaux » et faisaient partie du bruit de fond.

Ce constat de la « disparition » du « conflit israélo-arabe » dans l’actualité internationale n’est pas en lui-même surprenant puisqu’il peut être dressé depuis de nombreux mois, voire de nombreuses années.

Les causes de cette situation sont diverses et se cumulent. Israël a intérêt au maintien du statu quo ; les autorités et organisations palestiniennes sont largement décrédibilisées ; les pays arabes voisins d’Israël sont, soit en proie à des conflits internes (Syrie, Irak, Libye), soit soucieux d’éviter tout ce qui est susceptible de menacer leur stabilité toujours fragile dans un contexte régional explosif (Jordanie, Egypte) ; la rivalité entre l’Iran et l’Arabie Saoudite est désormais trop forte pour pouvoir être masquée ou tempérée par la reconnaissance d’un ennemi commun, d’autant plus que le rôle régional croissant de la Turquie vient compliquer les choses ; les « grandes puissances » sont préoccupées avant tout par la nécessité d’endiguer un islamisme conquérant ou terroriste qui les menace directement, et par la volonté de retirer leurs troupes de la région en conservant quelques bienfaits de leur engagement ou sans perdre la face, selon les cas. Seul le Liban pourrait être las de servir de théâtre de l’ombre pour les affrontements entre les uns et les autres, puis les autres et les uns, mais il a désormais l’habitude de ce rôle et a perdu moyens d’action et autonomie politique, voire identité.

Ce constat suscite quelques remarques.

À l’heure où il est de bon ton de reprocher au méchant Vladimir Poutine et au méchant Donald Trump de critiquer le multilatéralisme et de ne pas se plier aux desiderata des organisations internationales, n’oublions pas, tout d’abord, que le conflit israélo-arable a donné lieu à de fort nombreuses résolutions de l’ONU qui sont restées lettres mortes. N’imaginons donc pas les décennies passées comme un modèle de gouvernance mondiale dans lequel aucun pays n’osait résister au consensus global. Remarquons au passage que le modèle onusien, à l’œuvre au Moyen-Orient, reconnaît et légitime la prééminence des grands Etats disposant de responsabilités spécifiques au sein du Conseil de Sécurité, et est donc bien différent de celui de l’OMC ou des COP environnementales dans lesquelles tous les Etats ont juridiquement le même poids, modèle que certains voudraient aujourd’hui voir reconnaître comme le parangon unique et absolu du mode de gouvernance mondiale.

Constatons aussi que l’Europe et, en particulier, la France sont totalement absentes du débat. Lorsque Benyamin Netanyahu a voulu, pour grappiller quelques voix supplémentaires, montrer qu’il côtoyait les « grands de ce monde », il est allé à Moscou et à Washington mais pas à Bruxelles, Berlin ou Paris. Voilà qui confirme à la fois que l’Europe institutionnelle ne joue aucun rôle diplomatique et que les choix régionaux de la France ne lui rapportent rien : le rôle de « gardien de la moralité » que nous avons voulu jouer, en le confortant par un engagement dans les combats en Syrie, ne nous aura pas permis de gagner de la crédibilité et du poids dans les relations internationales, bien au contraire. Faut-il s’en étonner ?

Reste la question fondamentale : l’« effacement » du « conflit israélo-arabe » est-il transitoire ou pérenne ? Le problème est-il réglé ou bien le conflit refera-t-il surface lorsque le contexte régional aura évolué, lorsque certaines des causes de son effacement, précédemment relevées, auront disparu ?

Si les motifs du conflit sont inchangés, le temps qui passe modifie les réalités et les mentalités. Il sera de plus en plus difficile, pour ceux qui le souhaiteraient, de faire évoluer ou de supprimer les situations de fait, particulièrement en Cisjordanie ; l’écart de richesse entre Israël et ses voisins s’accroît chaque année du fait des écarts de croissance économique, ce qui a des conséquences directes sur le potentiel militaire et technologique des deux camps ; inversement, l’évolution du rapport démographique entre les différentes populations ne peut pas ne pas avoir de conséquences à terme.

Observons aussi que, si la « communauté internationale » a depuis longtemps considéré qu’un règlement durable nécessitait la reconnaissance de deux Etats, la solution a été clairement écartée par Benyamin Netanyahu lors de la campagne électorale et n’a pas été défendue par son concurrent. Un règlement diplomatique futur suppose donc, soit un changement de pied du chef du gouvernement israélien très probablement reconduit, ce qui ne correspond ni à ses habitudes ni à l’interprétation logique du scrutin, soit l’abandon, par la communauté internationale, du schéma sur lequel elle fondait ses espérances. Au profit de quoi ?

Mais le principal facteur d’évolution est sans doute le renouvellement récent et futur de la problématique régionale, sur laquelle il faut revenir : les pays voisins d’Israël (l’Egypte, la Syrie, la Jordanie), ceux qui ont jusqu’ici porté le « conflit israélo-arabe », sont affaiblis et seraient incapables, si jamais ils le souhaitaient, de prendre la moindre initiative, diplomatique ou militaire, vis-à-vis d’Israël. Ce sont aujourd’hui les pays « de l’arrière », l’Arabie saoudite, l’Iran, la Turquie désormaissans doute, qui détiennent les clefs des relations avec Israël. Leurs objectifs géopolitiques sont beaucoup plus vastes que la seule relation avec Israël, qui n’est désormais qu’un dossier parmi d’autres et sans doute pas le plus important à leurs yeux : c’est le contrôle de la communauté musulmane et de l’ensemble de la région qui, pour eux, est l’enjeu majeur. D’ores et déjà ces pays ne traitent plus Israël comme un ennemi mais cherchent chacun à faire de lui, au moins implicitement, un allié potentiel dans cette confrontation à trois de moins en moins feutrée ; de même les jeux politiciens et les affrontements physiques n’opposent plus, au Liban, partisans et adversaires des liens avec Israël, ni même pro et anti Syriens, mais ceux qui sont proches de l’Iran et ceux qui le sont de l’Arabie Saoudite.

Les grandes puissances, bien sûr, ne se contentent pas de regarder ces trois puissances régionales agir. Les Etats-Unis ont clairement choisi de conforter leurs positions traditionnelles en Arabie Saoudite, ils cherchent à affaiblir l’Iran par tous les moyens et à contenir les incartades d’une Turquie remuante mais jugée nécessaire au sein de l’OTAN ; la Russie, après avoir réussi, grâce à son pragmatisme et à sa détermination (et aux maladresses stratégiques et tactiques des occidentaux), à reprendre pied dans une région dont elle avait été écartée, veut consolider ce nouvel avantage et rendre durable sa présence ; la Chine, qui a désormais des intérêts économiques notables en Afrique et dans le Golfe, surprendrait si elle demeurait longtemps totalement muette. Et l’Europe, que veut-elle ? La paix, oui, bien sûr, mais comment et grâce à quelles alliances ?

Le « conflit israélo-arabe » n’a pas disparu, mais il est désormais un élément parmi d’autres d’une problématique géopolitique régionale beaucoup plus complexe. Reste à savoir si cette complexité est un facteur de stabilité ou accroît les risques de déséquilibre.

Quelle vision stratégique la France et l’Europe ont-elles de ce contexte régional, Ô combien fondamental pour l’équilibre géopolitique et la prospérité économique du monde ? À l’évidence, une réflexion s’impose, pour laquelle elles auraient tout intérêt à conjuguer leurs efforts.

*Jean-Philippe Duranthon, membre fondateur de Geopragma