Veille effectuée par Albert Kandemir, chargé de mission chez Geopragma.

10/06/2021

Chronologie :

20/07/1974 : invasion turque de Chypre

15/09/1983 : déclaration de l’indépendance de la « République turque de Chypre du Nord », seulement reconnue par la Turquie

24/04/2004 : échec du plan Annan visant à la réunification de l’île

14/06/2006 : conceptualisation de la « Mavi Vatan », une idéologique turque expansionniste violant les ZEE chypriotes

22/07/2010 : la Turquie commence la construction d’une pipeline dédiée à l’acheminement en eau douce de la RTCN

02/28/2018 : un navire de forage Eni est empêché par la Marine turque de forer en eaux chypriotes

20/03/2019 : Israël, la Grèce et Chypre officialisent le gazoduc EastMed, perçu par la Turquie comme une tentative de la contourner

08/08/2019 : le navire de forage turc « Yavuz » a commencé ses activités au large de Famagouste, en RTCN

28/11/2019 : Erdogan et Sarraj signent un accord maritime violant les ZEE grecques et chypriotes

11/08/2020 : la France déploie des Rafales sur l’île de Chypre

26/08/2020 : France, Italie, Grèce et Chypre mènent des exercices militaires conjoints consécutifs aux tensions entre Athènes et Nicosie d’une part, et Ankara d’autre part

23/10/2020 : Ersin Tatar, nationaliste et adoubé par l’AKP, devient le président de la RTCN

15/04/2021 : la Cour constitutionnelle de la RTNC met un coup d’arrêt à la tentative turque de fonder une Commission des affaires religieuses

29/04/2021 : nouveau cycle de discussions sur la question chypriote sous l’égide de l’ONU et durant lequel la Turquie a présenté un plan pour une solution à deux pays

02/06/2021 : la Turquie déploie des drones « Bayraktar TB2 » sur sa base aérienne de Geçitkale, en RTCN

07/06/2021 : Mevlüt Çavuşoğlu effectue une visite à Paris dans le but de « renforcer les relations turco-françaises »

Décryptage :

Depuis 1974, le tiers de l’île de Chypre a été séparé de la partie hellénophone afin de se constituer en tant que « République turque de Chypre du Nord ». Pourtant, excepté la Turquie, aucun autre Etat ne reconnaît cette République. Eu égard à l’importance géostratégique que représente la partie septentrionale de l’île pour la Turquie, il est certain que cette dernière n’abandonnera jamais cet Etat, qui n’est en réalité, du point de vue de l’ONU, qu’un territoire occupé. Les 40 000 militaires turcs y stationnant sont là pour le rappeler.

De fait, dans ce qui s’apparente à un néo-vilayet, le pouvoir réel appartient à l’armée turque, dont le commandant en chef dirige la police et les pompiers. Elle présente ainsi la question de Chypre comme « une cause nationale ». Lorsqu’en février 2007, le président de la RTCN tenta d’ouvrir la rue Ledra, le chef d’Etat-major le convoqua à Ankara et lui rappela que toute question relative à la sécurité de sa république « souveraine » relevait de l’armée turque et d’elle seule.

Pourtant, un certain Recep Tayyip Erdoğan, à l’époque Premier ministre, était favorable au plan Annan (rejeté par référendum par la partie hellénophone en 2004), prévoyant la réunification de l’île et in fine, le départ des troupes turques de l’île. Ainsi les divergences turques concernant l’avenir de l’île étaient à l’image des luttes politiques internes à la Turquie, entre islamo-conservateurs et kémalistes. 

Le 15 avril 2021, alors que la Turquie, sous l’impulsion du président, souhaitait fonder une Commission des Affaires religieuses afin de « former une génération pieuse » selon les propres mots d’Erdogan, la cour constitutionnelle de la RTNC lui a fait défaut, ce qui est vécu par Ankara comme une marque de défiance envers sa stratégie de mettre au pas l’islam chypriote et a ainsi déclaré « le tribunal doit rapidement revenir sur sa décision. Dans le cas contraire, nous prendrons des mesures. La laïcité n’est pas ce qu’ils imaginent et la Chypre du Nord n’est pas la France ».

Il apparaît de toute évidence qu’alors qu’Ankara reconnaît l’indépendance de la RTNC, il cherche en même temps à faire du micro-Etat laïc une extension de ses velléités islamo-conservatrices. Il est tout à fait révélateur que la réaction véhémente de la Turquie a eu lieu quelques jours avant un cycle de discussion sur la question chypriote sous l’égide de l’ONU et durant lequel Ankara y a présenté son plan pour une solution à deux pays (alors qu’Erdogan souhaitait la réunification il y’a presque vingt ans). Beaucoup d’experts, aussi bien hellénophones que turcophones, interprètent le plan turc comme une tentative d’annexer, in fine, la RTNC, si elle ne l’est pas déjà dans les faits… et si les Chypriotes turc sont pour beaucoup sensibles à l’idéal d’Etat-nation kémaliste et laïc, 25% de la population de la RTNC (215 000 habitants) sont des immigrés turcs, alignés à la politique de l’AKP. Les dizaines d’associations d’immigrés et de confréries religieuses présentes sur l’île sont d’ailleurs là pour y veiller.

Cette force démographique semble d’ailleurs avoir joué en faveur de l’AKP puisque le 18 octobre 2020, Ersin Tatar, aligné au parti islamo-nationaliste, a été élu président de la RTNC. Ainsi, Erdogan comme Tatar défendent la solution à deux Etats, contre la volonté d’un Etat fédéral soutenu par l’Union européenne et l’ONU. Cette divergence structurelle explique principalement l’échec des négociations qui se sont tenues à Genève le 29 avril 2021.

Il y a alors plusieurs raisons de croire qu’ « au mieux », la RTNC restera encore longtemps un vilayet d’Ankara, ou qu’ « au pire », la partie septentrionale de l’île sera tout simplement annexée, si aucune pression sérieuse n’est exercée contre la Turquie dont le président ne connaît que les rapports de force.

Il n’est pas exagéré de qualifier Chypre d’ « eldorado gazier » . Or nous savons l’enjeu vital qu’implique une autonomie énergétique, au moins partielle, pour Ankara. La Turquie ne reconnaît que la RTCN sur l’île de Chypre, et de ce fait, elle refuse de reconnaître la ZEE de la République de Chypre, envoyant ainsi des navires d’exploration pour y exploiter les ressources en énergie fossiles. C’est pourquoi Ankara doit maintenir un pouvoir pro-AKP sur l’île afin d’empêcher toute solution négociée avec la partie hellénophone, car un tel accord forcerait la Turquie à reconnaître la ZEE du nouvel Etat unifié. La politique de « Taksim » se retrouve alors plus que jamais appliquée par la Turquie, laquelle politique consistant à acter une séparation nette entre les communautés hellénophones et turcophones. Ainsi, en se faisant passer pour les protecteurs des Chypriotes turcs, Ankara se réserve le droit de protéger « sa » ZEE, et en février 2018, lorsqu’un navire de forage affrété par l’italien Eni a pénétré cette zone, des navires militaires turcs l’ont obligé à faire demi-tour.

Cette position, à la fois nationaliste et irrédentiste, défendue par la Turquie n’était pas originellement celle de l’AKP, dans un premier temps enclin à la réunification. Cependant, depuis que l’intégration de la Turquie à l’Union européenne apparaît de plus en plus chimérique, depuis la tentative de coup d’Etat et depuis l’alliance entre l’AKP et le MHP (Parti d’action nationaliste), la Méditerranée apparaît comme le terreau propice à l’affirmation de la Turquie en tant que puissance régionale. Encore plus s’agissant de la Méditerranée orientale, parce que se situant à l’embouchure du canal de Suez, elle est le point de passage obligatoires des routes commerciales reliant l’Europe à l’Asie et Chypre, au cœur de la ZEE revendiquée par Ankara et devient d’emblée un espace géostratégique majeur. Cihat Yaycı, l’un des amiraux à l’origine de la « Mavi Vatan » la présente lui-même comme « l’île la plus importante de la Méditerranée en termes géopolitiques » et un « porte-avions ». C’est pourquoi la Turquie doit coûte que coûte sanctuariser sa position en RTCN afin de contrôler le bassin est-méditerranéen et de surveiller les grandes lignes maritimes.  

Dans cette perspective, quel rôle pourrait jouer la France et par extension, l’Union européenne ? Il faut concéder à Macron qu’il est le seul dirigeant européen à s’être sérieusement démarqué et opposé à la politique expansionniste turque, en ayant vendu des avions de combat Rafale à la Grèce, en envoyant le Charles de Gaule en Méditerranée orientale ou en menant des exercices militaires conjoints avec Athènes et Nicosie. Néanmoins, au-delà du cadre de l’Union européenne, il apparaît de toute évidence qu’Ankara tente de contrecarrer l’influence de Paris en mettant à mal ses intérêts dans la région, hier en Syrie, aujourd’hui en Lybie, demain en Méditerranée. La France doit donc de toute urgence consolider ses alliances avec les Etats méditerranéens (Grèce, Chypre et Egypte entre autres), d’autant qu’elle est la première puissance militaire et économique de la région.

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