ÉTUDE – La “flotte maritime militaire” a reçu l’an passé une frégate de premier rang, un sous-marin nucléaire lanceur d’engins, un grand navire de débarquement et divers autres navires. Les chantiers navals ont aussi commencé la construction de deux sous-marins nucléaires d’attaque, de deux frégates et de deux porte-hélicoptères de 40.000 tonnes. Inédite à plus d’un titre, cette série d’événements dessine les contours d’une marine russe largement renouvelée à l’horizon 2030, analyse Alexis Feertchak.


Diplômé de Sciences Po Paris et licencié en Philosophie de l’Université Paris-Sorbonne, Alexis Feertchak est journaliste au Figaro et membre fondateur de Geopragma.


Héritière de la grande marine soviétique, la VMF (Voïenno-Morskoï Flot, ou flotte maritime militaire) a connu, à l’image de la Russie elle-même, une forte attrition de ses forces dès les années 1990. Ce n’est qu’à partir du début de la décennie 2010 que de nouveaux navires ont commencé d’y faire leur apparition, sans pour autant combler le risque de vide capacitaire d’une flotte qui repose encore largement sur des navires des années 1980 ou de la première moitié des années 1990. Malgré les difficultés structurelles de l’industrie navale russe (retards, sous-investissements, vieillissement de la main-d’œuvre) peu aidée par les financements erratiques de l’Etat, la situation s’améliore nettement et un point d’inflexion pourrait avoir été franchi en 2020. 

L’inertie est inévitable quand sont en jeu des programmes militaires qui s’étendent sur plus d’une décennie. Les progrès de 2020 sont le fruit d’efforts consentis dès la fin des années 2000 et, inversement, l’année passée dessine déjà les contours de ce que sera la Marine russe à l’horizon 2030. Une erreur est cependant couramment commise : la VMF ne doit pas être comparée à l’US Navy ou à la PLAN chinoise. La Russie n’est pas une superpuissance mais une puissance intermédiaire dont le PIB, selon que l’on parle en dollars courants ou en parité de pouvoir d’achat, se situe quelque part entre ceux de l’Espagne et de l’Allemagne. Gardons-nous donc de comparer l’incomparable. Au-delà des questions militaires, ce réflexe persistant hérité de la guerre froide brouille l’étude de l’objet “Russie”. De façon schizophrène, il pousse tantôt à exagérer la menace russe, tantôt à tourner en ridicule une puissance qui ne serait plus que l’ombre d’elle-même. 

Les croiseurs Slava, ou le chant du cygne de la marine soviétique.

La réalité est plutôt celle d’une marine qui, en l’espace d’un tiers de siècle, doit entièrement se réinventer en passant de l’échelle d’une superpuissance à celle d’une puissance intermédiaire. Tout en conservant certaines de ses caractéristiques historiques (primat de sa sous-marinade nucléaire et maintien d’un grand nombre de petites corvettes), la VMF doit redéfinir les contours de sa flotte de surface océanique, dont le format ne peut plus être le même qu’à l’époque soviétique.

Nous passons en revue les principales nouveautés de 2020, notamment les mises sur cale, les mises à l’eau et les mises en service – les trois grandes étapes qui rythment la fabrication d’un navire – pour les sous-marins puis pour les navires de surface. Avant cela, nous présentons les innovations en matière de systèmes d’armes et de capteurs. La chose est technique, mais elle facilitera paradoxalement la compréhension des enjeux liés aux navires eux-mêmes et à ce qu’ils représentent pour la Russie.


Nouveaux systèmes d’armes et nouveaux capteurs


En 2020, la Russie a réalisé les quatre premiers tests de son nouveau missile de croisière Zirkon depuis un navire, la frégate Admiral Gorchkov

Dessin d’illustration d’un missile Zirkon (rien n’indique encore qu’il ressemble exactement à cela).

Il s’agit du premier missile de croisière hypersonique au monde (les missiles balistiques intercontinentaux le sont déjà). Le domaine hypersonique ne représente pas une grandeur physique comme le domaine supersonique (celui des vitesses supérieures à celle du son), mais une simple convention fixée à cinq fois celle-ci (soit Mach 5). En l’espèce, le Zirkon atteindrait Mach 8 voire 9 (plus de 10.000 km/h). Déployé en priorité sur des navires, il pourrait aussi être tiré depuis des batteries terrestres de défense côtière. Il existerait aussi bien en version anti-navire qu’en version de frappe au sol. Sa portée atteindrait entre 1000 et 2000 km selon les versions. Dans la dialectique traditionnelle entre l’épée et le bouclier, le Zirkon est une arme essentielle pour les Russes, qui espèrent pouvoir contourner les systèmes de défense adverses pendant encore de nombreuses années. Experte ès missiles anti-navires supersoniques depuis les années 1970 (domaine dans lequel les Occidentaux n’ont pas investi, sauf les Américains, depuis quelques années seulement), la Russie franchit une nouvelle étape avec le Zirkon qui devrait entrer en service opérationnel en 2022, après de nouveaux essais en 2021, en salves et depuis un sous-marin.

Sous réserve de quelques adaptations, le Zirkon est compatible avec les silos verticaux de missiles appelés UKSK et installés sur la grande majorité des nouveaux navires russes depuis 2012 (il n’est pas encore très clair si le Zirkon nécessite le nouveau UKSK-M évoqué par la Russie, NDLR). Ce VLS (Vertical Launching System) permet déjà de déployer une large panoplie de missiles, dont ceux de la famille Kalibr, qui comprend des missiles anti-navires subsoniques et supersoniques, des missiles de frappes au sol et des missiles de lutte anti-sous-marine. L’UKSK permet aussi d’accueillir l’Onyx, un missile supersonique plus imposant que le Kalibr, destiné principalement à la destruction de navires de fort tonnage comme des porte-avions. Au sein du système UKSK, le Zirkon n’est pas appelé à remplacer les Kalibr et les Onyx mais plutôt à les compléter.

En 2020, la Russie a poursuivi le mouvement de “kalibrisation” de sa flotte avec l’entrée en service de cinq nouveaux bâtiments capables de tirer des missiles Kalibr

Les VLS “UKSK” d’une frégate Grigorovitch.

Il s’agit de la frégate Admiral Kasatonov (16 missiles), de la corvette Gremyashchiy (8 missiles), du petit navire lance-missiles Odintsovo (8 missiles), du patrouilleur hauturier Pavel Derzhavin (8 missiles) et du sous-marin conventionnel d’attaque Volkhov (4 missiles), représentant ensemble une capacité supplémentaire de 44 missiles. De 2019 à 2020, le nombre de navires (surface et sous-marins) équipés de missiles Kalibr est ainsi passé de 26 à 31 (pour un emport total qui passe de 214 à 258 Kalibr). Pour être précis sinon tatillon, précisons trois points. Primo, il faudrait en théorie mieux parler d’”UKSKisation” de la marine russe que de sa “kalibrisation” car ce qui est intéressant n’est pas les missiles Kalibr en tant que tels mais les silos verticaux UKSK qui, comme on l’a vu, peuvent tirer une grande variété de missiles. Secundo, dans le cas des sous-marins, certains d’entre eux (comme le Volkhov de classe de Kilo-M) ne tirent pas leurs missiles Kalibr depuis des VLS mais directement depuis leurs tubes lance-torpilles. Ils n’en restent pas moins des vecteurs importants de la “kalibrisation” russe, comme l’a montré la campagne russe en Syrie, où des sous-marins de cette classe ont été utilisés au combat contre des cibles au sol.

On dirait un banal conteneur, mais en fait non…

Tertio, certains navires de surface (comme les patrouilleurs hauturiers Bikov) ne sont pas équipés de silos UKSK fixes mais sont prévus pour accueillir des conteneurs modulaires amovibles, dont certains emporteront des missiles Kalibr. Ce système innovant est encore en phase d’essais, mais nous avons néanmoins compté ces navires dans notre bilan. Pour y voir un peu plus clair, le tableau ci-dessous présente les navires russes “kalibrisés” en 2020.    

Notons enfin que la “kalibrisation” de la marine russe se poursuivra en 2021 avec l’arrivée possible d’une frégate Gorchkov (16 Kalibr), d’un grand-navire de lutte anti-sous-marine de classe Oudaloï modernisé et requalifié au passage en frégate (16 Kalibr), d’un sous-marin nucléaire d’attaque Yasen-M (32 Kalibr) et d’autres corvettes, patrouilleurs et sous-marins diesel-électrique.

Enfin, les autorités russes ont confirmé en 2020 le développement d’une version très longue portée du missile de frappe au sol de la famille Kalibr, dont la portée pourrait passer de 1500/2500 km à 4000 km. Cette distance considérable associée à la grande précision de ce missile de croisière consacre le Kalibr comme garant de la capacité de dissuasion conventionnelle (non nucléaire, NDLR) de la Russie. 

En 2020, la Russie a achevé les essais du nouveau missile anti-sous-marin Otvet

Illustration générique du fonctionnement d’un missile anti-sous-marin.

Il s’agit d’un système composé d’un missile porteur d’une torpille qu’il lâche à proximité de sa cible. Il aurait une portée d’une cinquantaine de kilomètres, le missile utilisé appartenant à la famille Kalibr. Il fait donc partie de la panoplie d’armes déployées à partir des VLS de type UKSK. L’Otvet vient parfaire les systèmes de lutte anti-sous-marine (ASM) russes, notamment le système de torpilles et de contre-torpilles Paket-NK, qui équipe depuis 2010 une bonne partie des nouveaux navires.

En 2020, la marine russe a mis en service un premier navire équipé du système de défense aérienne de courte portée Pantsir-M

Le système Pantsir-M installé pour la première fois sur l’Odintsovo.

Il s’agit d’un double système possédant deux canons à haute cadence (10.000 coups par minute) et huit missiles d’une portée de 20 km (avec une recharge automatique de 24 missiles en dessous du lanceur, soit 32 au total). Relativement compact puisqu’il peut être déployé sur des navires de seulement 800 tonnes (c’est le cas de l’Odintsovo), il est appelé à se généraliser sur l’ensemble des plateformes de surface russes. Pour les navires de faible déplacement, il représente une capacité de couverture aérienne dont ils étaient jusque-là largement dépourvus. 

En 2020, la Russie a mis en service deux premiers navires équipés du Zaslon MF, un nouveau radar multifonction à antenne active (AESA en anglais)

Illustration du nouveau radar AESA Zaslon MF sur une corvette Steregushchiy.

Appelé à équiper les navires russes de surface les plus sophistiqués, il est capable d’assurer la surveillance des airs et de la surface, aussi bien que la détection, le suivi et la désignation des cibles. Il est notamment prévu pour les nouvelles corvettes lourdes des projets Steregushchiy (projet 20380), Gremyashchiy (projet 20385) et Derzkiy (projet 20386) qui pourront dès lors mettre en œuvre la version à longue portée (150 km) du VLS anti-aérien Redut. Le Zaslon MF, qui pourrait équiper à l’avenir la plupart des navires russes de plus de 2000 tonnes, est une étape cruciale pour la VMF dont, jusqu’ici, seules les récentes frégates Gorchkov étaient équipées d’un radar AESA, le Poliment.

Le VLS anti-aérien Redut dérive du S-350 terrestre qui est lui-même une version réduite du S-400.

A noter en revanche qu’il n’y a guère pour l’instant de nouvelles de la version très longue portée du Redut : il avait été annoncé en 2018 qu’un missile de 400 km de portée viendrait à l’avenir compléter cette famille de missiles . Il s’agirait d’une version navale du missile 40N6E qui est le plus performant des missiles équipant le système terrestre S-400. Or, le Redut est la version navalisée du système terrestre S-350, petit frère du S-400. Ce serait donc assez logique : reste à savoir si le missile 40N6E serait compatible – en termes de taille notamment – avec les silos du Redut (ce qui nous semble ne pas être le cas, mais nous n’en sommes pas certains). Cette annonce, qui pourrait se concrétiser dans les années à venir, confirme en tout cas que le système Redut est en train de devenir le VLS anti-aérien universel de la marine russe (en plus du Pantsir-M réservé à la protection rapprochée).   

En résumé, sur le plan offensif, au mouvement de “kalibrisation” qui se consolide, s’ajoute désormais la perspective d’une entrée prochaine en service du Zirkon. Sur le plan défensif, l’arrivée du Pantsir-M permet de considérablement renforcer la défense aérienne des navires de faible tonnage, jusque-là surtout reconnus pour leur qualité offensive. L’introduction du radar Zaslon MF, couplé au VLS de type Redut, offre à la Russie la possibilité d’étendre ses capacités de défense aérienne à longue portée. Essentielle pour acquérir une profondeur stratégique suffisante, cette mission pourra désormais être dévolue à des unités relativement légères (dès 2000 tonnes) alors qu’elle était jusque-là réservée à des croiseurs lourds et peu nombreux.       


Nouveaux sous-marins 


En 2020, la Russie a mis en service le Kniaz Vladimir, quatrième sous-marin nucléaire lanceur d’engins de classe Boreï et premier de la sous-classe Boreï-A, version modernisée de la première. Elle a également mis à l’eau le Kniaz Oleg, deuxième Boreï-A, qui devrait entrer en service en 2021 (ou en 2022). 

Le SSBN Kniaz Vladimir, premier Boreï-A.

En plus des trois Boreï déjà en service et de ces deux premiers Boreï-A, trois autres unités de cette version modernisée sont en cours de construction et deux devraient encore être mis sur cale en 2021, ce qui portera le nombre de sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SSBN en anglais) de nouvelle génération à 10, avec une mise en service probable d’ici 2030. A cette échéance, la Russie devrait donc avoir renouvelé la composante navale de sa dissuasion nucléaire, qui repose toujours en grande partie sur les SSBN de classe Delta III/IV, mis en service dans les années 1980 (7 toujours en service en 2020). Cette sous-marinade stratégique, garante de la capacité russe de “seconde frappe”, a profité depuis vingt ans d’une part significative des efforts financiers consacrés à la VMF.

Si les SSBN sont le premier vecteur de cette composante, les “engins” qu’ils déploient comptent autant. On notera en 2020 que, pour la première fois, un Boreï de la flotte du Pacifique a tiré une salve de missiles balistiques mer-sol Boulava, lesquels semblent arriver à maturité après un développement fastidieux. Si des tirs depuis la flotte du Nord ont déjà eu lieu plusieurs fois depuis l’entrée officielle en service de ce missile en 2013, cette nouvelle étape – sur la façade Pacifique cette fois – permet de deviner que la modernisation de la base de sous-marins nucléaires de Vilyuchinsk (Kraï du Kamtchatka) est en bonne voie (jusqu’à maintenant, elle n’était pas équipée pour le rechargement des missiles Boulava, d’où l’absence d’essais). Les conditions sont derechef réunies pour un équilibre en matière de dissuasion nucléaire entre les deux grandes flottes stratégiques du Nord et du Pacifique.

La Russie a mis sur cale deux sous-marins nucléaires d’attaque de classe Yasen-M, version plus aboutie de la classe Yasen, qui ne comprend qu’un unique exemplaire. En comptant ce dernier, il s’agit des unités n°8 et n°9 de la classe Yasen/Yasen-M. Par ailleurs, la Russie a presque achevé les tests d’État du Kazan, premier des huit Yasen-M, sans réussir néanmoins à le mettre en service en décembre 2020, comme il était prévu.

Le SSGN Kazan, premier Yasen-M.

Dans la mesure où ils possèdent des silos de missiles, il s’agit en fait de sous-marins nucléaires lanceurs de missiles de croisière (SSGN en anglais) et non de simples sous-marins nucléaires d’attaque (SSN en anglais), différence atténuée par la possibilité de tirer des missiles depuis les tubes lance-torpilles des SSN. Notons qu’avec ces deux nouveaux SSGN mis sur cale, sept Yasen-M sont actuellement en construction au chantier naval de Sevmash à Severodvinsk (là où sont également construits les Boreï, ce qui porte à plus d’une dizaine le nombre de sous-marins nucléaires simultanément en construction dans un même lieu). En 2021, la VFM devrait recevoir le Kazan, qui viendra s’ajouter à l’unique Yasen. Au total, d’ici 2030, elle pourra donc compter sur au moins 9 SSGN de nouvelle génération (on peut imaginer de nouvelles mises sur cale de Yasen-M dans les prochaines années), ce qui lui permettra de commencer à renouveler cette partie essentielle de sa sous-marinade nucléaire. Ce renouvellement est loin d’être anecdotique puisque chaque Yasen coûterait environ 1,5 milliards de dollars. Essentiels pour assurer la protection des SNLE, ils jouent un rôle primordial en matière de lutte anti-navires tout en représentant une puissante capacité de dissuasion conventionnelle grâce à leur capacité de frappe au sol à longue distance (les 32 missiles du système UKSK leur permettent de déployer toutes les armes des familles Kalibr, Onyx et bientôt Zirkon). Précisons enfin que, pour les Boreï, les Yasen comme pour d’autres navires, la mise en service de navires de tête de classe ou de sous-classe indique que la Russie est parvenue, en matière de substitution aux importations, à pallier les principales difficultés nées de la crise ukrainienne (l’Ukraine ayant suspendu en 2014 les exportations de technologies militaires vers la Russie).

En 2020, la Russie a (re)mis en service le Vepr, SSN de classe Shchuka-B partiellement modernisé, et a (re)mis à l’eau le Leopard, premier Shchuka-B à faire l’objet d’une modernisation complète. 

Le Vepr, SSN Shchuka-B partiellement modernisé.

Sans trop entrer dans les détails, le Vepr n’a été que partiellement modernisé et ne pourra pas emporter de Kalibr. Ce sera en revanche le cas du Leopard qui pourrait être remis au service actif en 2021. En 2023, il est prévu la réception de deux autres Shchuka-B complètement modernisés, le Samara et le Volk. Depuis la fin des années 1980, les SSN Shchuka-B du projet 971 (plus connus sous leur nom otanien Akula, qui prête néanmoins à confusion car Akula est le nom russe des SSBN dont le nom otanien est Typhoon – oui, c’est compliqué les navires russes…) représentent l’épine dorsale de la sous-marinade russe d’attaque. Officiellement, dix sont toujours en service, mais la réalité est toute autre : depuis des années, seule une poignée sont réellement opérationnels. Longtemps annoncée, leur remise en état, qui traînait depuis des années au chantier naval de Zvezdochka situé dans le nord de la Russie, s’accélère.

Les très imposants SSGN Oscar-II, pour certains également en modernisation.

Leur modernisation, ainsi que celle de certains SSGN Oscar-II (beaucoup plus imposants, ils pourraient emporter 48 Kalibr après leur modernisation) en cours au chantier naval de Zvezda sur la côte Pacifique, devraient permettre à la Russie de disposer d’une flotte d’une grosse dizaine de SSN/SSGN certes déjà anciens mais parfaitement opérationnels durant encore dix voire quinze ans. Ces navires mis en service pour la quasi-intégralité d’entre eux entre 1990 et 1995 ont passé le plus clair de leur temps au port, ce qui laisse augurer d’un potentiel opérationnel encore important. Cela laisse le temps à la Russie de terminer sa série d’une dizaine de Yasen et de lancer la construction d’un nouveau SSGN (connu sous les noms de Husky ou de Laïka) durant la décennie 2030 tout en conservant jusque-là un format d’une vingtaine de SSN/SSGN modernes ou modernisés (et réellement opérationnels, contrairement à aujourd’hui), ce qui est loin d’être négligeable (pour mémoire, la France, l’un des cinq pays à posséder de tels navires, disposent de 6 SSN).

En 2020, la Russie a mis en service le Volkhov, huitième sous-marin diesel-électrique d’attaque de classe Kilo-M, et a annoncé la construction d’un treizième, pour la flotte de la mer Baltique

Le Volkhov, au chantier naval de l’Amirauté à Saint-Pétersbourg (on notera derrière la présence d’un nouveau brise-glace nucléaire).

Le Volkhov est le deuxième Kilo-M à rejoindre la flotte du Pacifique (sur 6 prévus) tandis que la flotte de la mer Noire en possède déjà six (mis en service entre 2014 et 2016). Cette version modernisée des sous-marins Kilo lancés dans les années 1980 – ils étaient surnommés “trous noirs” pour leur silence – sont économiques, rapides à construire (deux ans en moyenne) et permettent à la Russie de renouveler rapidement sa sous-marinade conventionnelle. Contrairement aux Etats-Unis, à la France ou au Royaume-Uni, la Russie et la Chine ne disposent pas seulement de sous-marins nucléaires d’attaque, mais aussi de sous-marins diesel-électrique d’attaque (SSK en anglais) dédiés à la protection des littoraux.

La vidéo, datant de 2017, permet d’observer des tirs de Kalibr depuis un Kilo-M en plongée, mais aussi depuis une frégate Grigorovitch.

Les Kilo-M déploient les missiles Kalibr, participant ainsi à renforcer la capacité de dissuasion conventionnelle de la Russie. Depuis 2015, ils en ont tiré plusieurs fois contre des cibles terrestres en Syrie. Déjà présents dans deux flottes (mer Noire et Pacifique), ils devraient aussi faire leur apparition en mer Baltique, a-t-on appris en 2020 (un seul exemplaire commandé pour l’instant). 

En 2020, la Russie a commencé les essais en mer du Kronshtadt, deuxième sous-marin diesel-électrique de classe Lada, et a annoncé la commande du 6e. 

Le Kronshtadt, deuxième SSK du projet Lada.

Il s’agit de la nouvelle génération de SSK dont le développement a été pour le moins laborieux. En cause, l’échec de la mise au point d’une propulsion anaérobie (ou AIP, abréviation de Air Independent Propulsion en anglais), système qui permet de se passer d’un apport en air extérieur pour faire fonctionner la propulsion thermique du navire. Cela leur permet de tenir plus longtemps en plongée (plusieurs jours avec AIP, contre quelques dizaines d’heures sans). Dans un premier temps, les Lada ne recevront pas cette propulsion car elle est loin d’être au point. Cette nouvelle classe représente malgré tout une amélioration générale par rapport au Kilo-M, avec notamment des batteries au lithium à la place de celles au plomb. La tête de classe, le Sankt Peterburg, mis en service officiellement en 2010, est plutôt un navire expérimental. Le deuxième, le Kronshtadt, qui a commencé ses essais en mer en 2020, devrait entrer en service en 2021, tout comme peut-être (mais c’est improbable) le troisième, le Velikie Luki, en construction depuis 2015.  Alors que l’on pensait que la Russie allait finir par abandonner ce projet, il semble relancé, avec deux nouveaux exemplaires (les 4e et 5e) commandés en 2019 puis encore un autre (le 6e) en 2020. D’ici 2027, la marine russe devrait compter sur au moins 13 Kilo-M et 6 Lada, soit près d’une vingtaine de SSK modernes. L’enjeu reste la mise au point d’une propulsion anaérobie, technologie maîtrisée par plusieurs acteurs dans le monde (Allemagne, France, Japon, Chine). A cet égard, on retiendra en 2020 l’annonce par Moscou d’un projet commun de sous-marin conventionnel avec Pékin. S’il faut considérer cette annonce avec beaucoup de prudence, une collaboration entre la Russie et la Chine est envisageable, Moscou pouvant rechercher l’aide en matière de propulsion anaérobie de Pékin qui, en échange, pourrait profiter de la longue expérience sous-marine russe, par exemple pour améliorer la furtivité de ses propres navires.

En 2020, contrairement à ce qui était prévu, la Russie n’est pas parvenue à mettre à l’eau un sous-marin nucléaire destiné aux missions spéciales, le Khabarovsk, qui emportera la torpille autonome nucléaire Poséidon. Son lancement devrait néanmoins intervenir au début de l’année 2021.  

Illustration du Khabarovsk et des torpilles Poséidon qu’ils emportent (dessin réalisé par l’un des meilleurs spécialistes en sous-marins, l’Américain H.I. Sutton).

Peu d’éléments circulent sur ce navire sinon qu’il est destiné à servir de lanceur au futur drone-torpille, l’une des “armes de pointe” présentée par Vladimir Poutine dans son discours annuel du 1er mars 2018. Capable de frapper des villes côtières, cette arme à propulsion et à tête nucléaires représente un nouveau vecteur en matière de dissuasion nucléaire. Le Khabarovsk dériverait dans sa structure du programme Boreï, mais serait raccourci par rapport à ce dernier en raison de l’absence des silos de missiles. Il sera le second sous-marin nucléaire servant à accueillir des Poséidon. Le premier est le Belgorod, mis à l’eau en 2019 et dérivé d’un SSGN Oscar-II inachevé mais profondément modifié. Plus long sous-marin au monde (184 mètres), le Belgorod n’accueillerait pas seulement des Poséidon, mais servirait aussi plus classiquement de “sous-marin mère” pour déployer de petits sous-marins nucléaires de recherche en eau profonde (comme le Locharik, victime d’un grave incendie en 2019 et qui est en réparation).

Pour résumer, l’année 2020 aura vu :

  • la (re)mise en service de 3 sous-marins (dont 2 nucléaires) : un SSBN Boreï-A, un SSN Schuchka-B partiellement modernisé, un SSK Kilo-M ;
  • la (re)mise à l’eau de 2 sous-marins nucléaires : un SSBN Boreï-A et un SSGN Schuchka-B modernisé ;
  • la mise sur cale de deux sous-marins nucléaires : des SSN Yasen-M ;
  • la commande de deux sous-marins : 1 SSK Lada et 1 SSK Kilo-M. 

Sept sous-marins (dont six nucléaires) ont donc été mis sur cale, (re)mis à l’eau ou (re)mis en service en une seule année. Concernant les bâtiments nucléaires, il s’agit d’imposants navires dont le déplacement en plongée varie entre 13.000 tonnes (Schuchka-B) et 30.000 tonnes (Belgorod). Pour avoir un ordre de grandeur, un navire de combat de surface de premier rang (frégate ou destroyer) déplace entre 5.000 et 10.000 tonnes. Beaucoup d’observateurs ont noté que, depuis la chute de l’URSS, la Russie n’avait pas réellement produit de navires de guerre de fort tonnage mais en majorité des corvettes. Cette quasi-absence de nouveaux navires russes de premier rang est une réalité, mais elle s’explique aussi par l’effort considérable consenti dans la construction de sous-marins nucléaires, qui a nécessité de sacrifier en partie la flotte de surface. Or, malgré ce sacrifice, les résultats peinaient à se concrétiser (en partie en raison des difficultés de substitution aux importations) avec seulement 3 nouveaux SSBN et 1 nouveau SSGN mis en service entre 2013 à 2019. L’année 2020 montre à cet égard un point de bascule assez notable, annonciateur de mises en service régulières dans les prochaines années. Entre les SSBN, les SSGN, les SSN et les sous-marins dédiés aux missions spéciales, la Russie devrait disposer d’ici 2030 d’environ 35 sous-marins nucléaires opérationnels modernes ou modernisés. Et ce sans compter la sous-marinade conventionnelle de SSK, qui se renouvelle à un bon rythme, malgré les difficultés rencontrées dans le développement d’une propulsion anaérobie. Voici une situation possible pour la sous-marinade russe à l’horizon 2030 (hors flotte dédiée aux missions spéciales) : 

Nouveaux navires de surface

En 2020, la Russie a mis sur cales deux porte-hélicoptères amphibies (UDK en russe) de classe Ivan Rogov (projet 23900) dont le déplacement unitaire, d’abord estimé à 25.000 tonnes, devrait finalement atteindre les 40.000 tonnes, un record dans l’histoire navale post-soviétique.

Rare illustration du projet 23900 : il est probable que le dessin évolue.

Ces navires, qui pourraient venir alimenter les flottes de la mer Noire et/ou du Pacifique, se substitueront aux Mistral achetés à la France par la Russie en 2010, mais dont Paris a décidé d’annuler la livraison en 2014 en raison de la crise ukrainienne, les revendant à l’Egypte. Vladimir Poutine a même déclaré, en restant évasif, que d’autres commandes d’UDK (visiblement d’un projet légèrement différent) pourraient suivre pour la flotte du Nord. La Russie aura mis du temps à développer une solution indigène de remplacement, mais cela devrait être chose faite d’ici la mise en service de ces deux premiers UDK, respectivement en 2025 et en 2027 (cet objectif est néanmoins assez ambitieux…). Notons qu’avec 40.000 tonnes, les Ivan Rogov seront deux fois plus lourds que les Mistral français et se rapprocheront des LHD américains et chinois de classe America et de Type 075. En déplacement, ils ne seront d’ailleurs guère loin du porte-avions  Charles-de-Gaulle (46.000 tonnes). En matière de moyens amphibies, ces UDK représentent un saut qualitatif et quantitatif inédit dans l’histoire navale russe et même soviétique. Dans les années 1970/1980, l’URSS a mis en service plusieurs porte-hélicoptères (classe Kiev) dédiés non pas aux missions amphibies mais à la lutte anti-sous-marine. Les Soviétiques en ont dérivé le projet 11780, un navire expéditionnaire mais qui n’a jamais vu le jour en raison de la chute de l’Union soviétique. 

Le porte-hélicoptères d’attaque Dixmude de la Marine nationale. Deux unités de la classe aurait pu rejoindre la VMF.

C’est un chantier naval criméen, celui de Zaliv (Kertch), qui réalise leur construction à partir d’un projet conçu par le bureau d’études de Zelenodolsk. Outre la dimension patriotique du choix criméen, on peut penser qu’il s’agit d’un moyen pour l’exécutif de faire pression sur la holding navale russe OSK, qui regroupe les principaux chantiers navals russes (mais pas ceux de Zaliv et de Zelenodolsk) et qui tient rarement les délais de construction prévus. Zaliv a au contraire la réputation d’être ponctuel. Ce choix peut encore s’expliquer par la présence dans ce chantier naval d’une très grande cale sèche de plus de 200 mètres de long, particulièrement adaptée aux UDK. Or, les chantiers navals russes manquent cruellement de ce type d’installation, en tout cas à court terme. A ce sujet, on pourra lire les excellents articles de Benjamin Gravisse sur son blog Red Samovar ou dans la revue Défense Sécurité Internationale

Photographie ancienne de l’Admiral Kouznetsov.

Notons au passage que la modernisation du seul porte-avions russe, l’Amiral Kouznetsov, se poursuit au 35e chantier naval à Mourmansk, et ce malgré la disparition en 2019 du pont flottant sur lequel il se trouvait, qui a coulé (énième péripétie concernant ce bâtiment maudit…). A défaut d’être très performant (il s’agit d’un STOBAR utilisant un tremplin pour le décollage des avions et non de catapultes comme les CATOBAR), ce navire de 67.000 tonnes devrait retourner au service actif en 2022 (et plus certainement en 2023) et sera enfin opérationnel (ce qu’il n’a jamais réellement été depuis sa mise en service officielle en 1990). Avec deux porte-hélicoptères lourds et un porte-avions dans ses rangs d’ici 2027, la Russie retrouvera des capacités aéronavales dont elle ne disposait plus vraiment depuis la chute de l’URSS.  

En 2020, la Russie a mis en service le grand navire de débarquement Petr Morgunov, deuxième unité de la classe Ivan Gren (projet 11711). 

L’Ivan Gren, sister-ship du Petr Morgunov.

Mis sur cale en 2015, déplaçant 6600 tonnes, ce navire participe aussi à l’entreprise de renouvellement de la flotte amphibie russe, laquelle repose encore sur une vingtaine de grands navires de débarquement de classe Alligator et Ropucha construits des années 1960 aux années 1980. Ces navires, certes rustiques et faciles d’entretien, sont soumis à rude épreuve depuis la Guerre en Syrie où ils assurent le ravitaillement des forces. Avec les deux Ivan Gren, qui ont rejoint la flotte du Nord, le renouvellement est loin d’être achevé. Mais les choses avancent : en plus des deux porte-hélicoptères Ivan Rogov, la Russie a lancé la construction en 2019 de deux Ivan Gren modernisés dont le déplacement devrait approcher les 10.000 tonnes.

Un dessin de la version modernisée des Ivan Gren.

Beaucoup plus modernes, ils gagneront une large plateforme pour 4 ou 5 hélicoptères, ce qui en fera, dans le langage otanien, des Landing Platform Dock. En nombre de navires, la Russie est encore loin de pouvoir remplacer les Alligator et Ropucha, mais, en termes de tonnage, les quatre Ivan Gren ainsi que les deux Ivan Rogov déplaceront ensemble quelque 110.000 tonnes, soit plus que la vingtaine de Ropucha/Alligator (80.000 tonnes environ).   

En 2020, la Russie a mis en service l’Admiral Kasatonov, deuxième frégate de la classe Admiral Gorchkov (projet 22350), a mis à l’eau la troisième, l’Admiral Golovko, et a mis sur cale deux nouvelles unités, l’Admiral Yumashev et l’Admiral Spirodonov, soit les n°7 et n°8.

L’Admiral Kasatonov, deuxième frégate Gorchkov.

Cette série d’événements représente un grand coup d’accélérateur pour la classe des “Amiraux” qui semble enfin arriver à maturité. Déplaçant 5400 tonnes, mettant en œuvre les capteurs et les systèmes d’armes russes les plus sophistiqués, les Gorchkov représentent une vitrine technologique et sont les premiers navires de combat russes de premier rang construits depuis la chute de l’URSS. Leur arrivée en nombre dans la VMF relève de l’urgence pour un pays qui dépend en la matière de destroyers et de croiseurs datant de la fin des années 1980 ou du début des années 1990. Étant donné que deux exemplaires (au moins) pourraient encore être mis sur cale dans les toutes prochaines années, la Russie disposera ainsi d’une dizaine de frégates multimissions modernes un peu avant 2030, première étape vers la reconstruction d’une flotte à vocation océanique.

Une belle vue des VLS Redut d’une Gorchkov.

On peut détailler brièvement l’étendue de leur armement et les comparer par exemple à leur excellent équivalent français, les FREMM (classe Aquitaine). Sur le plan offensif, les Gorchkov disposent de 24 silos verticaux UKSK (16 pour les 4 premières unités) pouvant accueillir les missiles Kalibr, Onyx et bientôt Zirkon, permettant un panachage entre missiles subsoniques, supersoniques, hypersoniques anti-navires, missiles de frappes au sol et missiles de lutte anti-sous-marine. Sur le même plan, les FREMM françaises disposent de 16 missiles de croisière navals (frappes au sol) dans des silos verticaux spécifiques, ainsi que de 8 missiles anti-navires subsoniques Exocet tirés depuis des lanceurs inclinés. On le voit : côté français, pas d’armes supersoniques et hypersoniques, pas de missile ASM, pas de panachage possible entre les différents armements. Côté défensif, les Gorchkov disposent de 32 silos verticaux Redut pouvant emporter chacun un missile à longue portée (150 km) ou quatre missiles à courte portée (20 km), ce qui permet d’atteindre théoriquement un nombre maximum de 128 missiles, avec là encore une forte capacité de panachage. Côté français, les FREMM disposent de 16 silos verticaux pouvant emporter pour les plus anciennes 16 missiles Aster-15 à courte portée (30 km) ou pour les plus récentes 16 Aster-30 à longue portée (150 km). Sur le papier au moins, les frégates françaises sont malheureusement distancées en quantité et en diversité d’armements, ainsi qu’en modularité.

Tête de classe des “Amiraux”, l’Admiral Gorchkov : il n’y a pas de doute, le dessin est réussi. On peut voir les 48 silos UKSK et Redut derrière le canon de 130 mm.

Les Gorchkov reviennent pourtant de loin. Le système anti-aérien Redut a mis de longues années à être mis au point, si bien que la première unité, l’Admiral Gorchkov, mise sur cale en 2006 et mise à l’eau en 2010, n’a été mise en service qu’en 2018, douze ans après le début de sa construction. Par ailleurs, le bloc propulsif de ces frégates, constitué de deux turbines à gaz, était construit en Ukraine, lequel pays a bloqué les exports de technologies militaires vers la Russie dès 2014 (seules les deux premières frégates ont pu recevoir leurs turbines ukrainiennes). Moscou a alors lancé un processus de substitution aux importations et ce n’est que cette année que l’industriel Saturn a lancé la construction en série de turbines à gaz et de boîtes de transfert 100% russes, ce qui a permis de mettre à l’eau en 2020 l’Admiral Golovko, troisième Gorchkov. Il est prévu que celle-ci soit mise en service en 2021 (ce qui est un brin optimiste).

Dessin d’illustration des frégates (destroyers ?) “Super-Gorchkov“.

En 2020, les Russes ont confirmé travailler à une frégate Super-Gorchkov de 8000 tonnes environ, qui serait équipée de 48 Kalibr. Ce nouveau projet, dont l’unité de tête de classe pourrait être mise sur cale vers 2025, représentera un nouvelle avancée pour la Marine russe : il s’agira d’un navire à vocation océanique capable de remplacer les destroyers soviétiques encore en service que les simples Gorchkov, en termes d’endurance et d’autonomie, ne peuvent prétendre réellement égaler.  

En 2020, la Russie a mis en service la Héros de la Fédération de Russie Aldar Tsydenzhapov (ouch !), septième corvette lourde du projet 20380, et la Gremyashchiy, première corvette lourde du projet 20385, une version plus lourdement armée que les 20380. La Russie a également commandé quatre nouvelles unités du projet 20385 et cinq à huit nouvelles unités du projet 20380, ce qui devrait porter d’ici 2030 le nombre total d’unités de ces deux classes à plus de 20.

La Héros de la Fédération de Russie Aldar Tsydenzhapov, septième corvette du projet 20380 et première à arborer le nouveau mas unique avec le radar AESA Zaslon MF.

Ces navires sont peut-être les plus symboliques de l’évolution de la Marine russe depuis ces dix dernières années. La première Steregushchiy a été mise en service en 2010 dans la flotte de la mer Baltique : il s’agissait de créer un navire de 2200 tonnes à vocation anti-sous-marine équipé du nouveau système de torpilles et de contre-torpilles Paket-NK et pouvant accueillir un hélicoptère. La corvette était aussi dotée de huit missiles anti-navires subsoniques Uran (l’équivalent du Harpoon américain ou de l’Exocet français). Avec ses lignes furtives, le projet 20380 était le premier projet moderne de la Marine russe depuis la chute de l’URSS.

La Steregushchiy, la tête de classe du projet 20380 : on remarque la présence des deux mâts et, derrière le canon, celle du système anti-aérien Kashtan ensuite remplacé par des VLS Redut.

Cinq autres unités modernisées ont suivi jusqu’en 2019 : venaient s’ajouter 12 VLS du système anti-aérien Redut, déjà mentionné dans cet article. Bien que qualifiées de corvettes, les Steregushchiy devenaient, au regard de leurs capacités, plutôt des frégates légères, quasiment multi-missions. Une première limite subsistait : elles ne pouvaient pas mettre en œuvre la version longue portée (150 km) des missiles Redut. C’est désormais chose faite avec l’Aldar Tsydenzhapov (raccourcissons un peu son nom…), septième Steregushchiy et première Steregushchiy Block 3 pour utiliser une méthode de classification américaine. Elle dispose d’un nouveau mas unique (contre deux auparavant) intégrant le nouveau radar Zaslon MF et peut emporter un panachage de missiles anti-aériens Redut, allant d’une configuration à 12 missiles (que des longue portée) jusqu’à un configuration à 48 missiles (que des courte portée). Soit une sacrée puissance de feu ! En revanche, les Steregushchiy Block 3, dont la mission première est toujours la lutte ASM, ne disposent pas de silos UKSK. Non “kalibrisées”, elles se limitent toujours à 8 Uran pour la lutte anti-navires et n’ont aucune capacité de frappe au sol. L’intérêt en revanche est qu’elles coûtent ainsi moins cher à fabriquer.  

La Gremyashchiy (projet 20385) : les 8 silos UKSK pour les missiles Kalibr sont situés derrière le canon. Les 16 silos Redut sont eux situés à la poupe du navire.

Pour remédier à cette limite, les Russes ont créé le projet 20385, une version améliorée et légèrement agrandie du projet 20380 : déplaçant 2500 tonnes au lieu de 2200, les Gremyashchiy ont vu les 8 Uran remplacés par 8 silos UKSK et le nombre de silos Redut passer de 12 à 16, ce qui en font des “demi-Gorchkov”. Mise sur cale en 2012, la Gremyashchiy, première corvette de ce nouveau projet, n’a pu être mise en service qu’en 2020 car les Russes ont aussi rencontré un problème de substitution aux importations. Contrairement aux projets 20380 équipés de moteurs diesel russes Kolomna, les projets 20385 devaient recevoir un moteur allemand MTU plus performant. Rebelote : les sanctions ont empêché cette remotorisation et les Russes ont choisi d’équiper la Gremyashchiy d’une version améliorée du moteur Kolomna. Mais la principale faiblesse des 20380 est leur sous-motorisation, qui limite leur vitesse à seulement 27 nœuds (pour de tels navires, la vitesse de pointe est généralement plutôt de 30 nœuds). Ceci peut poser problème si elles accompagnent un groupe naval ou surtout si elles chassent un sous-marin… La motorisation des Steregushchiy Block 3 comme des Gremyashchiy reste probablement un point noir. Reste que les Russes semblent satisfait de l’amélioration progressive de cette classe de navires qui, dix ans après la mise en service de la première unité, va continuer d’être produite. En 2020, le ministère russe de la Défense a fait plusieurs déclarations concernant un contrat passé pour 4 nouvelles Gremyashchiy ainsi que pour 2 nouvelles Steregushchiy Block 3 (certaines annonces semblaient suggérer le chiffre de 8). Ces nouveaux navires viendront surtout abreuver la flotte du Pacifique au cours de la décennie 2020, le nombre total d’unités de 20380 et de 20385 devant finalement approcher voire dépasser les 20 – un record pour la marine post-soviétique – ce qui devrait permettre de réaliser des économies d’échelle en évitant le drame financier des trop petites séries. 

La corvette (très) lourde (3400 tonnes) Derzkiy du projet 20386 : impossible de reconnaître la filiation avec les 20380 et les 20381.

Pour finir sur ces classes de corvettes lourdes, en 2020, les Russes se sont faits en revanche très discrets sur la première unité du projet 20386, la Derzkiy, version tant modernisée du projet 20380 que les deux navires ne se ressemblent plus du tout : déplaçant 3400 tonnes (soit moitié plus), équipé d’une turbine à gaz et non d’un moteur diesel, conçu comme modulaire (grâce à des conteneurs amovibles), ce nouveau projet semble rencontrer des difficultés dans sa production et dans l’augmentation de ses coûts. Le prolongement des projets 20380 et 20385 augure mal de son avenir, mais qui sait avec les Russes ! La Derzkiy servira peut-être de navire expérimental pour préparer d’ici quelques années un nouveau projet qui viendrait en termes de déplacement s’intercaler entre les Steregushchiy et les Gorchkov. L’idée est loin d’être saugrenue : ces deux dernières classes de navires, arrivées à maturité, ne seront pas produites éternellement. Construire à partir de la fin des années 2020 une frégate légère en parallèle des SuperGorchkov n’aurait rien d’absurde. 

En 2020, la Russie a mis en service le Pavel Derzhavin, troisième patrouilleur hauturier de la classe Bikov (projet 22160) et a mis à l’eau le quatrième, le Sergeï Kotov.

Le Pavel Derzhavin, magnifique patrouilleur hauturier de la classe Bikov.

Ces navires, peut-être esthétiquement les plus beaux de la VMF, déplacent 1500 tonnes, sont faiblement armés (conformément à leur fonction de patrouilleurs) et accueillent un hélicoptère. La production, débutée en 2014, se poursuit avec un léger retard, mais les six unités prévues (toutes pour la flotte de la Mer noire) devraient pouvoir être mises en service d’ici 2022 ou 2023. Ces navires innovent grâce à l’emploi de “conteneurs modulaires” de différentes sortes et amovibles, qui peuvent, selon les versions, accueillir des missiles Uran, des missiles Kalibr, des missiles anti-aériens Shtil, des systèmes de torpilles et de contre-torpilles Paket-NK voire des installations médicales. Pour la première fois, en novembre 2020, ces conteneurs ont fait l’objet de tests dans la flotte du Nord, le Vassily Bikov ayant pour l’occasion fait le voyage jusque dans l’Arctique russe.

Pensé pour l’Arctique, le patrouilleur brise-glace Ivan Papanin en construction à Saint-Pétersbourg.

Cette logique modulaire profitera aussi aux corvettes lourdes Derzkiy (projet 20386), ainsi qu’aux patrouilleurs brise-glace de classe Ivan Papanin (projet 23550) dont deux unités ont été mises sur cale en 2018 et en 2019 pour la VMF. En 2020, une nouvelle unité a été mise sur cale. Néanmoins, elle ne rejoindra pas la marine russe mais les garde-côtes, dépendants du FSB (ministère de l’Intérieur).

En 2020, la Russie a mis en service l’Odintsovo, troisième petit navire lance-missiles de classe Karakurt (projet 22800) et premier à recevoir le système anti-aérien Pantsir-M. Elle a également mis à l’eau le 8e (le Tsiklon) et mis sur cale le 16e (le Pavlovsk).

L’Odintsovo, bien reconnaissable par rapport aux deux premiers petits navires lance-missiles du projet 22800 grâce à son système Pantsir-M (en rouge). Les 8 UKSK sont derrière le mas.

Les Karakurt ne font que 800 tonnes, mais possèdent une impressionnante puissance de feu. Certes privés de moyens de lutte ASM, ils disposent en revanche d’un canon de 76 mm, de 8 silos UKSK pouvant emporter autant de missiles Kalibr et Onyx et, à partir de l’Odintsovo, d’un système Pantsir-M (32 missiles anti-aériens à courte portée et deux canons à haute cadence). Ils sont la plus pure incarnation de ce que les Russes nomment des “petits navires lance-missiles”, traditionnellement dédiés à la lutte anti-navires. Alors que la construction du premier Karakurt n’a commencé qu’en 2015, 3 sont actuellement en service, 5 mis à l’eau et 9 mis sur cale, soit un total de 16. Ce projet qui avait commencé sur les chapeaux de roue est néanmoins ralenti car Zvezda, le producteur des moteurs diesel M507, rencontre des difficultés pour les produire suffisamment vite. Malgré tout, la construction de nouvelles unités pourrait se poursuivre dans les années qui viennent, soit dans la configuration actuelle, soit dans une autre configuration dédiée à la lutte anti-sous-marine (il faudrait alors ajouter un sonar et le système de torpilles/contre-torpilles Paket-NK). Un tel projet ASM a été annoncé en 2019, sans grande précision depuis.

Un petit navire lance-missiles de classe Buyan-M, également équipé de 8 silos UKSK.

D’ici 2025, la Russie devrait compter au moins 16 Karakurt, qui viendront épauler les 12 unités d’une autre classe de petits navires lance-missiles modernes, les Buyan-M, dont huit exemplaires ont été mis en service depuis 2013 (le 9e, le Grayvoron, aurait dû être mis en service en décembre 2020, mais ses essais ont visiblement été retardés). Ces navires de 950 tonnes sont aussi équipés de 8 missiles Kalibr, mais disposent de moins bonnes capacités de navigation hauturière que les Karakurt, tout en coûtant plus chers, ce qui explique que ce dernier projet ait désormais la préférence de la marine. La VMF se dote ainsi d’une flotte imposante d’une trentaine de petits navires surarmés de nouvelle génération qui participent – dans une logique défensive – à transformer les littoraux russes en bastions. A cette logique de déni d’accès déjà ancienne et qui repose principalement sur la puissance de leurs missiles supersoniques anti-navires, vient s’ajouter une autre dimension : avec leurs Kalibr aussi destinés aux frappes au sol (de 1500 à 2500 km de portée), cette “mosquito fleet” – jolie formule utilisée notamment par l’historien Igor Delanoë – participe directement à la dissuasion conventionnelle de la Russie. Les 11 Buyan-M/Karakurt actuellement en service disposent ensemble de 88 missiles : en passant à 28 navires, le nombre de missiles qu’ils déploieront passera à 224, à comparer par exemple à la dissuasion conventionnelle française (qui incombe principalement aux 6 FREMM équipées du MdCn, qui totalise ensemble 96 missiles).       

En 2020, la Russie a mis en service le Yakov Balyaev, quatrième chasseur de mines de la classe Alexandrit (projet 12700), a mis à l’eau le cinquième, le Georgiy Kurbatov, et a mis sur cale le huitième, le Lev Chernavin

Un chasseur de mines Alexandrit : le dessin ne paraît guère moderne, mais sa coque est pourtant en composite.

La construction de ces chasseurs de mines de 900 tonnes, qui innovent par leur coque en composite, se déroule à un rythme soutenu au chantier naval Sredne-Nevsky à Saint-Pétersbourg. Au total, près de 12 de ces navires de nouvelle génération devraient être construits d’ici 2027, ce qui ne sera certes pas suffisant pour renouveler l’ensemble de la flotte de chasseurs de mines, mais représente néanmoins un bon début. Certaines déclarations officielles estimaient à 40 le nombre de navires de cette classe qui pourraient être construits d’ici 2030. Soit, pourquoi pas, mais cela paraît très peu crédible (voire absolument impossible) ! On a là une illustration classique des effets d’annonce contre-productifs de la Russie qui pèsent lourdement sur la crédibilité de sa communication.

En 2020, la Russie a achevé la modernisation d’un premier grand navire de lutte anti-sous-marine de classe Oudaloï (projet 1155), le Maréchal Chapochnikov, qui a été requalifié pour l’occasion en frégate. Le navire de 7500 tonnes a commencé ses essais en mer, mais n’a pas pu être remis en service en décembre 2020 comme il était prévu.

Le (et maintenant la) Maréchal Chapochnikov, premier Oudaloï à avoir été modernisé : derrière le nouveau canon, on observe les 16 silos UKSK et, encore derrière, les lanceurs inclinés des 8 Uran. A froid, les turbines à gaz font de la fumée blanche…

La flotte océanique russe va principalement reposer pendant la prochaine décennie sur les frégates Gorchkov, qui ne peuvent pas être construites en suffisamment grand nombre pour couvrir les besoins en la matière de la VMF. D’ici là, la Russie a décidé de moderniser certains de ses grands navires datant de la fin de l’ère soviétique, selon le principe de “nouveau navire dans une ancienne coque”. Après des années d’hésitation, il semble désormais acté que ce sera le cas de tout ou partie des grands navires de lutte anti-sous-marine Oudaloï (projet 1155). Mis en service entre 1980 et 1996, ils forment jusqu’à maintenant l’épine dorsale de la flotte hauturière russe (huit sont en service, mais tous ne sont pas opérationnels). Fiables, les Oudaloï sont appréciés des marins russes même si leur armement, orienté vers la lutte ASM, est largement obsolète. Leur modernisation et leur requalification en frégate en feront des navires de premier rang presque multimissions avec 16 silos UKSK pour des missiles Kalibr, Onyx et Zirkon auxquels viennent s’ajouter 8 missiles anti-navires Uran tirés depuis des lanceurs inclinés. De même, quasiment tous les capteurs du Maréchal Chapochnikov (il faudrait dire “la” maintenant qu’il s’agit d’une frégate) ont été remplacés. Son seul défaut majeur demeure sa défense aérienne, inchangée, qui repose toujours sur 64 missiles Kinzhal à courte portée, version navalisée du système terrestre Tor. C’est un peu mince pour un tel navire. Néanmoins, selon certaines sources, le prochain Oudaloï à être modernisé, l’Amiral Vinogradov, pourrait recevoir un armement supérieur. L’avenir le dira, mais, en attendant, le Maréchal Chapochnikov, mis en service en 1985 et qui retournera au service actif en 2021 à l’âge vénérable de 36 ans, a déjà gagné un punch offensif indéniable. Si la Russie parvient dans les prochaines années à moderniser une partie – disons entre 4 et 6 – de ses Oudaloï, elle comblera en partie le fort risque d’attrition de sa flotte hauturière.

Les croiseurs atomiques Kirov sont les plus grands navires de surface de combat au monde, hors porte-aéronefs.

D’autant qu’elle peut également compter sur une poignée d’autres grands navires : si les 4 destroyers Sovremenny (7900 tonnes) et les trois croiseurs Slava (12.500 tonnes) n’ont pas été modernisés en profondeur et ne devraient pas l’être, la Russie prévoit en revanche de moderniser ses deux plus beaux fleurons, deux croiseurs lourds à propulsion nucléaire de classe Kirov (234 mètres et 24.000 tonnes).

L’Admiral Nakhimov, en cours de modernisation à Sevmach, a retouché l’eau en 2020.

L’Amiral Nakhimov, mis en service en 1988, devrait sortir de modernisation en 2022 (avec 80 silos UKSK pour autant de missiles Kalibr, Onyx ou Zirkon !), il a déjà été (partiellement) remis à l’eau en 2020. Le Pierre le Grand, mis en service en 1998 et toujours opérationnel, devrait suivre avec un retour en service à la fin des années 2020. Assez symboliquement, la Russie conservera ainsi deux navires qui n’ont aucun équivalent dans le monde ; au-delà de leur taille imposante, ils sont – hors porte-avions – les seuls navires de combat de surface atomiques.

Pour résumer, voici une situation possible pour la flotte de surface russe à l’horizon 2030, en ne tenant compte que des navires modernes ou modernisés :  

Entre les frégates Grigorovitch, Gorchkov et Oudaloï-M et les croiseurs Kirov-M, la Russie devrait conserver un format d’une vingtaine de navires de combat de premier rang modernes ou modernisés d’ici 2030. C’est évidemment peu comparé à la PLAN chinoise (actuellement plus de 30 frégates et plus de 30 destroyers, et probablement le double d’ici quelques années) ou à l’US Navy (70 destroyers et 22 croiseurs), mais c’est en revanche assez similaire à la Marine nationale française (objectif, non atteint pour l’instant, de 15 frégates de premier rang), à la Royal Navy britannique (une vingtaine de frégates et destroyers) ou à la Marine Militare italienne (idem), la force maritime d’autodéfense japonaise se situant pour sa part entre ces deux formats (avec près d’une quarantaine de frégates et destroyers). En outre, la VMF ne repose pas seulement sur sa flotte océanique, mais également sur une “mosquito fleet” légère et nombreuse d’une cinquantaine de nouveaux petits navires lance-missiles (Buyan-M, Ouragan) et de nouvelles corvettes (Steregutschiy, Gremyashchiy) tous très lourdement armés qui sont, depuis l’époque soviétique, une particularité russe. Enfin, le renouvellement de la flotte amphibie s’accélère nettement avec la mise sur cale très attendue de deux grands porte-hélicoptères. On le voit, une première étape devrait ainsi s’achever d’ici 2030 : à défaut de pouvoir renouveler entièrement sa VMF, la Russie devrait réussir à construire en assez grande série plusieurs classes de navires (SNLE, SSGN, SSK, corvettes, frégates, navires amphibies) tout en réussissant à moderniser certains navires soviétiques (SSN, SSGN, destroyers, croiseurs, porte-avions), dont le renouvellement pourra intervenir, avec moins de précipitation, à partir de 2030. Avec ses projets en pagaille, ses retards légendaires, ses annonces aussi grandiloquentes que fantaisistes, ses incidents industriels répétés, la Marine russe donne parfois l’impression de voyager dans une Absurdie encore toute soviétique. Il y a indubitablement de cela : l’inertie de l’histoire est une force puissante mais, malgré celle-ci, la Russie parvient en fin de compte à reconstituer une flotte à la fois proportionnée et moderne, deux adjectifs que l’on associe pourtant rarement au plus grand pays du monde.

Note bene : sur les questions navales russes, nous vous invitons vivement à suivre les travaux de Benjamin Gravisse (Red Samovar/DSI), d’Igor Delanoë (Observatoire franco-russe/RusNavyIntelligence), mais aussi de Rob Lee, de Dmitry Gorenburg (RussianMilitaryReform), de Frederik Van Lokoren et, sur les sous-marins en général, de H. I. Sutton (CovertShores).

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