Les raisons de l’intervention militaire de la Turquie en Libye

Et si son intervention militaire en Libye était d’abord pour la Turquie un moyen de pression pour obtenir la révision du Traité de Lausanne qui fixa ses frontières maritimes en 1923 ?

Communiqué de Bernard Lugan*

Trois événements de grande importance rebattent le jeu géopolitique méditerranéen :

1) Le 7 novembre 2019, afin de contrôler le tracé du gazoduc EastMed par lequel se feront les futures exportations de gaz du gigantesque gisement de la Méditerranée orientale vers l’Italie et l’UE, la Turquie a signé avec le GUN (Gouvernement d’Union nationale libyen), l’un des deux gouvernements libyens, un accord redéfinissant les zones économiques exclusives (ZEE) des deux pays. Conclu en violation du droit maritime international et aux dépens de la Grèce et de Chypre, cet accord trace aussi artificiellement qu’illégalement, une frontière maritime turco-libyenne au milieu de la Méditerranée.

2) La sauvegarde de cet accord passant par la survie militaire du GUN, le 2 janvier 2020, le Parlement turc a voté l’envoi de forces combattantes en Libye afin d’empêcher le général Haftar, chef de l’autre gouvernement libyen, de prendre Tripoli.

3) En réaction, toujours le 2 janvier, la Grèce, Chypre et Israël ont signé un accord concernant le tracé du futur gazoduc EastMed dont une partie du tracé a été placée unilatéralement en zone maritime turque par l’accord Turquie-GUN du 7 novembre 2019.


Ces évènements méritent des explications :

Pourquoi la Turquie a-t-elle décidé d’intervenir en Libye ?

La Libye fut une possession ottomane de 1551 à 1912, date à laquelle, acculée militairement, la Turquie signa le Traité de Lausanne-Ouchy par lequel elle cédait la Tripolitaine, la Cyrénaïque et le Dodécanèse à l’Italie (voir à ce sujet mes deux livres Histoire de la Libye et Histoire de l’Afrique du Nord des origines à nos jours).
Depuis la fin du régime Kadhafi, la Turquie mène un très active politique dans son ancienne possession en s’appuyant sur la ville de Misrata. A partir de cette dernière, elle alimente les groupes armés terroristes sahéliens afin d’exercer un chantage sur la France : « Vous aidez les Kurdes, alors nous soutenons les jihadistes que vous combattez »…
A Tripoli, acculé militairement par les forces du général Haftar, le GUN a demandé à la Turquie d’intervenir pour le sauver. Le président Erdogan a accepté en échange de la signature de l’accord maritime du 7 novembre 2019 qui lui permet, en augmentant la superficie de sa zone de souveraineté, de couper la zone maritime économique exclusive (ZEE) de la Grèce entre la Crête et Chypre, là où doit passer le futur gazoduc EastMed.

En quoi la question du gaz de la Méditerranée orientale et celle de l’intervention militaire turque en Libye sont-elles liées ?

En Méditerranée orientale, dans les eaux territoriales de l’Egypte, de Gaza, d’Israël, du Liban, de la Syrie et de Chypre, dort un colossal gisement gazier de 50 billions de m3 pour des réserves mondiales de 200 billions de m3 estimées. Plus des réserves pétrolières estimées à 1,7 milliards de barils de pétrole.
En dehors du fait qu’elle occupe illégalement une partie de l’île de Chypre, la Turquie n’a aucun droit territorial sur ce gaz, mais l’accord qu’elle a signé avec le GUN lui permet de couper l’axe du gazoduc EastMed venu de Chypre à destination de l’Italie puisqu’il passera par des eaux devenues unilatéralement turques… Le président Erdogan a été clair à ce sujet en déclarant que tout futur pipeline ou gazoduc nécessitera un accord turc !!! Se comportant en « Etat pirate », la Turquie est désormais condamnée à s’engager militairement aux côtés du GUN car, si les forces du maréchal Haftar prenaient Tripoli, cet accord serait de fait caduc.

Recep Tayyip Erdoğan, Président de la République de Turquie

Comment réagissent les Etats spoliés par la décision turque ?

Face à cette agression, laquelle, en d’autres temps, aurait immanquablement débouché sur un conflit armé, le 2 janvier, la Grèce, Chypre et Israël ont signé à Athènes un accord sur le futur gazoduc EastMed, maillon important de l’approvisionnement énergétique de l’Europe. L’Italie, point d’aboutissement du gazoduc devrait se joindre à cet accord.
De son côté, le maréchal Sissi a déclaré le 17 décembre 2019 que la crise libyenne relevait de « la sécurité nationale de l’Egypte » et, le 2 janvier, il a réuni le Conseil de sécurité nationale. Pour l’Egypte, une intervention militaire turque qui donnerait la victoire au GUN sur le général Haftar représenterait en effet un danger politique mortel car les « Frères musulmans », ses implacables ennemis, seraient alors sur ses frontières. De plus, étant économiquement dans une situation désastreuse, l’Egypte, qui compte sur la mise en chantier du gazoduc à destination de l’Europe ne peut tolérer que ce projet, vital pour elle, soit remis en question par l’annexion maritime turque.

Quelle est l’attitude de la Russie ?

La Russie soutient certes le général Haftar, mais jusqu’à quel point ? Quatre grandes questions se posent en effet quant aux priorités géopolitiques russes :

1) La Russie a-t-elle intérêt à se brouiller avec la Turquie en s’opposant à son intervention en Libye au moment où Ankara s’éloigne encore un peu plus de l’OTAN ?
2) A-t-elle intérêt à voir la mise en service du gazoduc EastMed qui va fortement concurrencer ses propres ventes de gaz à l’Europe ?
3) Son intérêt n’est-il pas que la revendication turque gèle la réalisation de ce gazoduc, et cela, pour des années, voire des décennies, compte tenu des délais impartis aux cours internationales de justice ?
4) A-t-elle intérêt à affaiblir le partenariat qu’elle a établi avec la Turquie à travers le gazoduc Turkstream qui, via la mer Noire, contourne l’Ukraine et qui va prochainement être mis en service. ? D’autant plus que 60% des besoins en gaz de la Turquie étant fournis par le gaz russe, si Ankara pouvait, d’une manière ou d’une autre profiter de celui de la Méditerranée orientale, cela lui permettrait d’être moins dépendante de la Russie…ce qui ne ferait guère les affaires de cette dernière…

Et si, finalement, tout n’était que gesticulation de la part du président Erdogan afin d’imposer une renégociation du Traité de Lausanne de 1923 ?

La Turquie sait très bien que l’accord maritime passé avec le GUN est illégal au point de vue du droit maritime international car il viole la Convention des Nations Unies sur le Droit de la Mer (CNUDM) que la Turquie n’a pas signée. Cet accord est également illégal au regard des Accords de Skrirat du mois de décembre 2015 signés sous les auspices des Nations Unies et qui constituèrent le GUN car ils ne donnent pas mandat à son chef, Fayez el-Sarraj, de conclure un tel arrangement frontalier. De plus, n’ayant que le Qatar pour allié, la Turquie se trouve totalement isolée diplomatiquement.
Conscient de ces réalités, et misant à la fois sur l’habituelle lâcheté des Européens et sur l’inconsistance de l’OTAN effectivement en état de « mort cérébrale », le président Erdogan est soit un inconscient jouant avec des bâtons de dynamite soit, tout au contraire, un calculateur habile avançant ses pions sur le fil du rasoir.
Si la seconde hypothèse était la bonne, le but de la Turquie serait donc de faire monter la pression afin de faire comprendre aux pays qui attendent avec impatience les retombées économiques de la mise en service du futur gazoduc EastMed, qu’elle peut bloquer le projet. A moins que l’espace maritime turc soit étendu afin de lui permettre d’être partie prenante à l’exploitation des richesses du sous-sol maritime de la Méditerranée orientale. Or, pour cela, il conviendrait de réviser certains articles du Traité de Lausanne de 1923, politique qui a déjà connu un début de réalisation en 1974 avec l’occupation militaire, elle aussi illégale, mais effective, de la partie nord de l’île de Chypre.
Le pari est risqué car la Grèce, membre de l’OTAN et de l’UE et Chypre, membre de l’UE, ne semblent pas disposées à céder au chantage turc. Quant à l’UE, en dépit de sa congénitale indécision, il est douteux qu’elle acceptera de laisser à la Turquie le contrôle de deux des principaux robinets de son approvisionnement en gaz, à savoir l’EastMed et le Turkstream.

*Bernard Lugan : contributeur invité

Source : http://bernardlugan.blogspot.com

L’Ange du Bien

Ce billet ne fait pas consensus au sein de Geopragma. Cependant, il nous a semblé intéressant de le publier pour enrichir le débat et nourrir le questionnement sur la politique française en Syrie. 

 

Billet d’Humeur, par Jean-Philippe Duranthon*

 

« La France a décidé de suspendre tout projet d’exportation vers la Turquie de matériels de guerre susceptibles d’être employés dans le cadre de l’offensive en Syrie ». 

Nul doute qu’une telle posture, qui fait de la France un Ange du Bien, satisfera de beaux esprits et les cœurs tendres.

Le souhait d’être cohérent avec la réprobation publique d’une initiative militaire que l’on dénonce est compréhensible. Limiter cette « suspension » aux matériels « susceptibles d’être employés » en Syrie – mais la plupart des matériels militaires ne sont-ils pas « susceptibles » de l’être ? – est cohérent.  Cette décision n’est donc pas surprenante, d’autant que, la France n’étant pas un grand fournisseur de l’armée turque, le sacrifice financier immédiat est limité.

Mais cette décision aura-t-elle le moindre effet ? Imagine-t-on M. Erdogan demander à ses chars de rentrer dans les casernes dont on les a sortis, parce qu’il a peur d’être privé de quelques armes, que l’on veut bien lui vendre mais à la condition qu’il ne s’en serve qu’avec notre accord ?  

D’ailleurs, M. Erdogan est-il pire que tous les autres dirigeants à qui l’on accepte de vendre nos armements ? Nous sommes-nous assurés que nos clients d’Afrique, du Moyen-Orient ou du Golfe, entre autres, sont tous, comme nous, des Anges du Bien ?

Et comment peut-on participer à une alliance militaire – et l’OTAN en est une belle – aux côtés d’un pays auquel on refuse de vendre des armes ? Veut-on lui faire comprendre qu’on aimerait bien qu’il quitte cette alliance ? A-t-on bien mesuré toutes les conséquences d’un tel choix ?

Tout cela risque plutôt d’inciter M. Erdogan à se rapprocher plus encore de la Russie, qui n’a sans doute pas les mêmes scrupules que nous et qui sera ravie, elle, qu’on fasse la promotion des produits issus de ses arsenaux en reconversion. M. Trump, qui a vivement reproché à la Turquie de se doter de missiles anti-aériens russes S 400, devra vraisemblablement bientôt tweeter contre l’achat par la Turquie d’autres matériels russes, à commencer par des Soukhoï à la place des F35 américains.

 

 

La morale de cette histoire, si l’on veut vraiment parler de morale, est que la France, qui disposait d’atouts historiques considérables dans cette région du monde, renforcés par son refus de l’aventure en Irak, semble tout faire pour ne plus y jouer un grand rôle. En rentrant dans le rang en Irak elle a disparu dans un paysage dominé par les Américains ; en voulant en Syrie faire le gendarme mais en se trompant d’analyse elle s’est sortie du jeu ; en se drapant dans ses ailes d’Ange du Bien en Turquie elle s’empêche d’influencer un pays certes complexe et incertain, mais qui joue et jouera un rôle fondamental pour l’équilibre d’une région qui nous est proche et qui peut influencer fortement notre approvisionnement énergétique et notre équilibre démographique.

La ministre des armées a, le 7 mai dernier, prononcé devant la commission de la défense et des forces armées de l’Assemblée nationale un très beau discours exposant, de manière extrêmement claire et franche, la politique française en matière d’exportation d’armes. Il s’agissait alors des ventes à l’Arabie Saoudite d’armes susceptibles, ou non, d’être utilisées au Yémen, mais certains passages du discours pourraient s’appliquer à la Turquie : « Que se passerait-il si la France rompait ses liens avec les pays dont nous parlons ?… Ce serait priver la France de partenaires stratégiques qui, à ses côtés, ont su jouer, jouent encore aujourd’hui et joueront peut-être encore à l’avenir un rôle positif dans le règlement de certaines crises… Ce serait porter un coup sérieux à la réputation de la France auprès de ses clients, en donnant l’impression qu’elle peut lâcher ses partenaires en cours de route si elle désapprouve telle ou telle de leurs actions. » Pourquoi ce qui était valable pour l’Arabie Saoudite ne l’est pas pour la Turquie ?

N’oublions pas que, comme le disait la ministre dans son discours, « les Européens sont les derniers végétariens dans un monde de carnivores » : les Européens, et tout particulièrement les Français.

Si elle n’accepte désormais de vendre des armes qu’aux dirigeants qui ont le look du gendre idéal et qu’à la condition que ces armes fassent parler, non la poudre, mais la naphtaline, la France ne pourra plus guère utiliser l’outil diplomatique fort dont elle dispose grâce à son industrie de l’armement.  

 

Jean-Philippe Duranthon, membre fondateur de Geopragma 

La tragédie des Kurdes, fruit douloureux de notre irreal politik

Déclaration conjointe du Conseil d’administration de Geopragma, le 10 octobre 2019 : 

 

La situation des Kurdes syriens est tragique. Elle illustre les souffrances d’un peuple sans Etat éparpillé aux quatre coins de plusieurs pays. Mais se lamenter n’est pas suffisant. Le réalisme nous impose de voir que la situation actuelle découle en partie de la stratégie floue et hasardeuse des puissances occidentales dans le conflit syrien depuis 2011.

 

Depuis 2011 une absence d’analyse stratégique

 

Voici ce que nous pouvions savoir dès 2011 :

  • Membre de l’OTAN, la Turquie n’accepterait jamais l’existence d’un Kurdistan syrien autonome ou pire, indépendant, si celui-ci venait à être parrainé par les Kurdes turcs du PKK ;
  • Les Kurdes sont des alliés militaires extrêmement utiles contre notre ennemi principal que sont les différents avatars du djihadisme sunnite, qu’il s’agisse de l’Etat islamique ou d’autres groupes dits « rebelles » ;
  • Le seul Kurdistan existant pour l’instant de façon autonome est celui d’Irak : sa viabilité tient d’une part à son maintien au sein des frontières irakiennes, d’autre part à ses relations pacifiées avec la Turquie, lesquelles sont fondées sur l’exportation des hydrocarbures vers Ankara et le non-soutien au PKK ;
  • Le djihadisme et plus globalement le chaos politique prospèrent notamment sur la déréliction des structures étatiques. La création de vastes zones sans réelle et solide gouvernance doit être évitée au maximum ;
  • Les opérations de « nationbuilding » fonctionnent mal, plus encore si l’Etat nation à construire est vu comme une menace par la plupart de ses voisins. Elles exigent par ailleurs un coût financier et une durée d’intervention qui sont absolument incomparables avec ceux d’une opération militaire classique.

Nous pouvions dès lors tirer plusieurs conclusions négatives :

  • Créer une enclave kurde de facto dissociée du gouvernement syrien et dominée par le PKK amènerait inéluctablement à une intervention turque ;
  • Les puissances occidentales n’auraient pas réellement les moyens de s’opposer à une telle intervention menée par un membre de l’OTAN ;
  • Plus largement, la création d’un Kurdistan syrien viable représenterait un projet économique et politique excédant les capacités des puissances occidentales, d’autant que le modèle économiquement collectiviste et politiquement autoritaire du PKK empêcherait tout développement harmonieux.

Etant donné cela, associer les Kurdes à la lutte contre Daech était une nécessité à la condition que cette association se fasse dans le cadre d’une coordination minimale avec le gouvernement syrien et avec ses alliés russe et iranien. Au début du conflit, un accord tacite a d’ailleurs été passé entre les Kurdes syriens et le gouvernement de Damas : il s’agissait d’une sorte de pacte de non-agression, l’armée syrienne et les milices chiites laissant le champ libre aux Kurdes pour s’occuper d’eux-mêmes.

 

 

L’utilisation des Kurdes par les Américains dans une logique de containment à courte vue

 

Mais cet accord tacite est progressivement tombé avec la création des Forces démocratiques syriennes sous l’égide des Américains : les objectifs de la coalition arabo-kurde, mais dominée par les Kurdes, était d’une part de lutter contre Daech, mais d’autre part d’endiguer la reconquête par Damas des zones djihadistes, notamment à l’Est de l’Euphrate. Si le premier objectif était évidemment des plus louables, ce second objectif, jamais clairement assumé, condamnait les Kurdes à devenir les supplétifs des Etats-Unis et à voir leur territoire servir de point d’appui depuis lequel Washington pouvait espérer continuer d’exercer une certaine pression sur l’ensemble des acteurs régionaux. L’espace conquis par les FDS descendant bien au sud des zones de peuplement kurdes pour couvrir tous les territoires syriens à l’est de l’Euphrate entrait dans une logique de « containment » pour empêcher la structuration d’un axe Téhéran-Bagdad-Damas-Beyrouth.

La tragédie que les Kurdes vivent découle largement de cette situation. Ceci est d’autant plus cynique que les Etats-Unis savaient dès le début, qu’ils ne resteraient pas éternellement en Syrie, qu’ils ne mettraient pas les milliards nécessaires à la reconstruction du Kurdistan syrien et qu’en cas de conflit entre les Kurdes et la Turquie, ils choisiraient (certes en protestant) Ankara, membre de l’OTAN.

Nous y sommes, pour le plus grand malheur des Kurdes. La situation des Kurdes syriens est le fruit de l’irreal politik occidentale qui sévit, pour le cas de la France, depuis le tournant atlantiste de notre diplomatie et l’abandon des principes gaulliens qui, en matière de politique étrangère, ont été jusqu’en 2003 un socle commun partagé tant par la droite que par la gauche. Cette époque révolue nous manque. Elle manque aussi aux peuples du Moyen-Orient.

 

Que peut faire la France  pour les Kurdes?

 

Même si la résistance kurde apparaît réelle, il est probable que Recep Erdogan finisse par obtenir, peu à peu, le corridor d’une trentaine de kilomètres de large qu’il souhaite établir le long de la frontière syro-turque pour installer les centaines de milliers de migrants syriens, dont la population turque ne veut plus. Cette dimension migratoire n’est pas sans représenter, pour nos pays occidentaux, une menace mortelle en matière de risque terroriste. Le Kurdistan syrien ne peut demeurer ce qu’il a été trop longtemps, pour le malheur des Kurdes eux-mêmes, une enclave occidentale visant à endiguer le trio Damas-Téhéran-Moscou.

La seule option qui permettrait d’éviter ce scénario du pire et qui préserverait la sécurité  des Kurdes est une solution à l’irakienne :  une région kurde disposant d’une large autonomie au sein d’une Syrie unitaire mais fédéralisée. Mais ceci exige d’abandonner la politique irréaliste de suivisme des Etats-Unis conduite depuis 2012, de favoriser un dialogue entre le gouvernement syrien et les représentants kurdes de Syrie. 

Nous en sommes très loin tant, dans chaque camp, les positions sont aujourd’hui opposées… Seuls contre tous et forts de notre seul soutien moral, les Kurdes ne survivront pas longtemps. Il existe néanmoins aujourd’hui un dialogue régional entre les principales puissances (Turquie, Iran, Irak, Syrie) coordonné par la Russie. La France ne peut retrouver une influence dans cette région qu’en s’inscrivant dans ce contexte. Nier l’existence de cet espace de discussion serait une aberration, même s’il nous énerve naturellement car il symbolise l’ampleur de l’affaiblissement de notre influence au Levant. En tenant compte des équilibres locaux et régionaux plutôt qu’en privilégiant  une internationalisation du conflit, la France pourrait à la fois être fidèle à ses alliés kurdes contre l’islamisme radical, restaurer une présence en Syrie et retrouver petit à petit le rôle de médiateur qu’elle a abandonné pour un suivisme contraire à ses intérêts et à son rôle dans le monde.

 

S-400 contre F-35 : la Turquie et la question du monde multipolaire

S-400 arrivant en Turquie

ANALYSE : Après le début de la livraison des S-400 russes à la Turquie, les Etats-Unis ont décidé d’exclure Ankara du programme de chasseur F-35. Ces deux événements consécutifs sont loin d’être anecdotiques, selon Alexis Feertchak, membre fondateur de Geopragma*.    

L’affaire des S-400 et des F-35 n’est pas qu’une affaire de gros sous, ni d’armements. Très symboliquement, les premiers éléments du système défensif russe à longue portée sont arrivés sur le sol turc le 12 juillet, soit 72 heures avant la date anniversaire de la tentative de putsch contre Recep Erdogan (15-16 juillet 2016). Pour de nombreux experts, le président turc et ses proches considèrent, sans le dire formellement, que la tentative de coup d’Etat a au moins été avalisée par les Etats-Unis (ce qui a été le cas pour tous les coups d’Etat en Turquie depuis 1945).

F-35A

Que ces rumeurs soient véridiques ou non, cette lecture du mystérieux putsch manqué produit une réelle cassure dans la relation entre Ankara et Washington. Nous assistons depuis lors à un rapprochement accéléré de la Turquie avec la Russie, dont l’ampleur a peut-être été sous-estimée. Ce sont visiblement des renseignements russes (et iraniens) transmis rapidement à Erdogan qui lui ont permis d’échapper au putsch alors qu’il se trouvait le 15 juillet 2016 dans un hôtel à Marmaris, où le commando putschiste est arrivé trop tard. L’avion dans lequel le président turc a quitté en urgence son lieu de villégiature aurait aussi été « verrouillé » par des F-16 putschistes, illustration de la place particulière qu’a occupée l’Armée de l’air turque dans la tentative de coup d’Etat. Le message turc envoyé aux Etats-Unis en déployant des S-400 est donc clair puisque, selon toute vraisemblance, ces missiles seront déployés autour du palais présidentiel.

Et ensuite, des chasseurs russes pour la Turquie ?

La décision des Etats-Unis, le 22 juillet 2019, d’exclure la Turquie du programme F-35 prend un sens très particulier dans ce contexte car Ankara pourrait décider de se tourner vers la Russie pour équiper son aviation de chasse. Ce scénario est, à l’heure actuelle, possible si la pression américaine se maintient (avec des sanctions financières attendues). Depuis plusieurs mois, les Turcs feraient d’ores et déjà le plein de pièces détachées pour leurs F-16, le chasseur américain de 4ème génération [1] constituant aujourd’hui le principal appareil de l’Armée de l’air turque (entre 200 et 250 appareils). Il leur faudra tenir le temps de trouver une alternative au F-35, chasseur américain de 5ème génération qui devait remplacer les vieux F-4 puis les F-16.

Su-35S

Le jour de la décision américaine d’exclure la Turquie du programme F-35, le ministre turc des Affaires étrangères, Mevlüt Çavuşoğlu, a tenu ce propos, beaucoup plus précis qu’il n’en a l’air à première vue : «Si les F-35 ne sont pas livrés, la Turquie peut répondre à ses besoins par d’autres sources en attendant de produire ses propres avions». Ces mots renvoient à la proposition russe de fournir à la Turquie des Su-35. Il s’agit de l’ultime évolution du Su-27, chasseur russe de 4ème génération (qui a fait son premier vol en 1977, trois ans après le F-16 américain). En service dans les forces russes depuis 2012, le Su-35 est un point d’étape entre les chasseurs de la fin de la Guerre froide et l’avion de 5ème génération, le Su-57, encore en phase d’essai, mais qui devrait entrer en service au sein des forces russes cette année (dans une version provisoire équipée du système propulsif du Su-35 dans la mesure où le nouveau moteur nommé « Izd. 30 » n’est pas encore au point). La Russie a par ailleurs présenté fin mars le Su-57E, version destinée à l’export, ce qui n’est pas anodin vu le contexte (même si, comme le rappelle l’excellent blogueur Red Samovar, le nouveau chasseur russe n’est pas encore ouvert officiellement à l’exportation).

La Turquie dans l’OTAN, jusqu’où ?

C’est donc assez logiquement que d’aucuns s’interrogent sur la possibilité pour la Turquie de se doter du Su-57 ou d’un chasseur dérivé de celui-ci. En réalité, la Turquie aura peu d’alternatives si son exclusion du programme F-35 se confirme à l’avenir. Dans son propos, Mevlüt Çavuşoğlu n’évoque pas seulement le Su-35 mais aussi le programme turc d’avion de 5ème génération dit TF-X qu’Ankara mène de façon indigène, en l’occurrence à travers Turkish Aerospace. Soyons néanmoins clair sur ce point : la Turquie n’est pas en mesure de concevoir et produire un tel chasseur de A à Z sans une aide étrangère. Après la solution transitoire des Su-35, on peut donc envisager, encore une fois comme hypothèse, que Moscou et Ankara s’associent pour développer conjointement un nouveau projet de chasseur pour la Turquie en partant du Su-57 russe. Mais ce scénario est en revanche militairement et politiquement très lourd car il implique qu’un pays membre de l’OTAN – stratégique puisque verrouillant le flanc sud de l’Alliance – se dote d’avions non compatibles avec les standards otaniens. L’interopérabilité avec les autres forces armées de l’Alliance et même avec les matériels turcs d’origine occidentale s’en trouverait réduite drastiquement, d’autant que les Russes n’accepteraient jamais une telle porosité entre leur matériel et ceux de l’OTAN. Un tel scénario pourrait correspondre au souhait d’Erdogan de gagner en autonomie (un peu comme les Egyptiens qui se dotent de MiG-29 et de Su-35 pour ne pas dépendre uniquement des F-16 américains), mais les conséquences stratégiques pour un membre de l’Alliance seraient bien plus grandes que dans le cas égyptien.

Su-57

Le scénario du Su-35 puis d’un projet conjoint partant du Su-57 n’est pas sans rappeler non plus les relations entre la Russie et l’Inde, autre pays à cheval entre Moscou et Washington du point de vue de ses armements. Au début des années 2000, la Russie a autorisé l’Inde à produire localement sous licence une version modernisée du Su-27, le Su-30, devenu pour l’occasion le Su-30MKI. C’est aujourd’hui le principal appareil de l’aviation indienne (272 exemplaires commandés au total). En 2009, Moscou et New Delhi se sont associés dans le projet FGFA destiné à produire en Inde et pour l’Inde un chasseur de 5e génération ayant pour base le Su-57 russe, mais avec certaines technologies indiennes. En 2018, New Delhi a décidé de se retirer du projet, de nombreux désaccords existant entre les deux pays (sur le coût, les retards du côté russe, les insuffisances industrielles du côté indien, etc.). Mais, ce mois-ci, le chef de l’Armée de l’air indienne, B.S. Dhanoa, a expliqué que l’Inde pourrait finalement décider de se doter d’une version indienne du Su-57 une fois que celui-ci serait entré en service au sein des forces russes. Ce possible retour du projet FGFA se double d’une éventuelle modernisation des Su-30MKI annoncée ce lundi par l’Armée de l’air indienne dans un média russe. En l’état actuel des choses, le plus probable pour les vingt prochaines années est que l’Inde dispose de Su-30MKI modernisés dans un standard qui les rendrait très proches des Su-35, puis qu’elle opte pour une version indienne du Su-57 (sans compter l’achat de Rafale et d’autres appareils, qui ne constitueraient pas l’épine dorsale de l’aviation indienne, mais qui viendraient la renforcer). Une solution qui ressemble trait pour trait au scénario de plus en plus ouvertement évoqué aujourd’hui à Moscou et Ankara pour les forces aériennes turques.

Turquie-Russie : un rapprochement durable ?

Le Juan Carlos

Reste à savoir si cette évolution est viable pour la Turquie. Ankara possède en effet une puissante industrie d’armements, intimement liée aux technologies occidentales, que ce soit avec les Etats-Unis ou l’Allemagne. Une redirection industrielle vers la Russie aurait un coût économique certain, au moins transitoire et peut-être même durable. Par exemple, la Turquie souhaitait ces dernières années devenir la première puissance musulmane dotée d’un porte-avions (d’un porte-aéronefs pour être plus précis). Son exclusion du projet F-35 devrait enterrer ce rêve. La Turquie construit en effet sur son sol un navire amphibie d’assaut, le TCG Anadolu, dérivé des navires espagnols de classe Juan Carlos. Ces navires multirôles, sorte de gros Mistral (26.000 t de déplacement contre 20.000), disposent en plus d’un tremplin qui leur permet de déployer le chasseur F-35B prévu pour des décollages courts et des atterrissages verticaux (type d’avions que les anglo-saxons nomment STOVL). Avec ce chasseur, l’Anadolu serait ainsi devenu une sorte de petit «porte-avions».

Si les Soviétiques étaient en pointe en matière d’avions STOVL (le projet de Yak-141, dont les plans ont été transmis aux Américains en 1991, a même servi au développement du F-35B), les Russes n’en produisent plus et sont loin d’en mettre de nouveau en service. Des rumeurs persistantes font état d’un projet chinois en cours de conception, mais si celui-ci s’avère bien réel, il faudra des années avant de pouvoir observer un tel chasseur déployé sur les porte-hélicoptères de Type 75, actuellement en construction en Chine. D’ici la prochaine décennie, l’Anadolu devrait donc se satisfaire d’hélicoptère et de drones, mais ne pourra pas déployer d’aéronefs à voilure fixe.

Pour Moscou, offrir ses meilleures technologies à un pays membre de l’OTAN représente aussi un risque qui nécessite des garanties quant à la pérennité de son rapprochement avec Ankara. Pour cela, Recep Erdogan doit pouvoir se maintenir fermement au pouvoir. Rien n’indique que son autorité soit suffisamment étendue, son horizon suffisamment dégagé, comme l’ont montré les élections municipales à Istanbul et à Ankara. La profonde crise économique qui secoue la Turquie ne devrait rien arranger et devrait même empirer si des sanctions américaines sévères étaient votées.

Les armes russes et le monde multipolaire

S-400

Reste que, pour l’instant, la Turquie semble ne pas hésiter dans son bras de fer avec Washington et son flirt avec Moscou. Ce jeu de billard à trois bandes permet aussi de mesurer la dimension stratégique et politique des exportations d’armements pour Moscou. Pour l’Inde et la Turquie, pourtant alliés des Etats-Unis, l’achat de telles armes leur permet à la fois de marquer leur indépendance vis-à-vis de Washington et d’améliorer leur propre industrie (les Russes étant plus enclins aux transferts de technologie que les Américains). Le combo S400 comme système de défense aérienne stratégique et Soukhoï Su-35 voire demain Su-57 (ou dérivés) comme chasseur multirôles apparaît comme un idéal-type de ce positionnement géopolitique, qui n’est pas non plus étranger à la Chine, encore légèrement dépendant de Moscou pour certaines technologies militaires.

Pékin est ainsi doté du S-400 et du Su-35, mais a revanche choisi de développer son propre chasseur de 5ème génération (non sans « emprunts » technologiques à la Russie et aux Etats-Unis…), le J-20, qui dispose encore, pour l’instant, d’un moteur russe (celui du Su-35). Quant à l’Iran, qui ne dispose pas vraiment d’une réelle aviation (à part les reliquats de F-4, F-5 et F-14 américains datant d’avant 1979), il a en revanche reçu de la Russie le système S-300PMU2 (version la plus moderne du système antérieur au S-400) en 2018. Des similitudes qui disent beaucoup de l’état du monde multipolaire, où certains Etats s’appuient sur la Russie, puissance de taille intermédiaire, pour jouer les médiateurs entre les deux géants américain et chinois. Pour notre plus grand malheur, ce rôle de médiation, les Etats européens ne le jouent que très marginalement dans la mesure où ils ne réagissent que faiblement aux débordements de Washington et sont en l’occurrence incapables de répondre à l’extraterritorialité du droit américain. La crise américano-iranienne reflète plus que tout cette perte d’influence européenne, Téhéran formant aujourd’hui un véritable trio régional avec la Russie et la Turquie sous l’œil bienveillant de la Chine. Il fait peu de doute que les prochains contrats d’armements avec Téhéran seront signés à Moscou et à Pékin.

[1] Les avions de chasse font l’objet d’une classification en générations, qui vaut ce qu’elle vaut. Comme toute classification, elle a quelque chose de réducteur, mais permet de s’y retrouver simplement. La quatrième génération recouvre les chasseurs supersoniques apparus à la fin des années 1970 et au début des années 1980. Les principaux représentants sont, du côté américain, les F-15 et les F-16, du côté soviétique, les Su-27 et MiG-29. Les chasseurs dits de cinquième génération, qui font actuellement l’objet d’une course entre les Etats-Unis, la Russie et la Chine, réunissent plusieurs critères supplémentaires : furtivité, hypermaniabilité, multirôles, fusion des données, etc. Les deux plus connus aux Etats-Unis sont les F-22 et F-35. Les Chinois ont mis en service en 2018 le Chengdu J-20 et les Russes devraient mettre en service cette année le Su-57. De même que le F-35 américain, le russe et le chinois sont néanmoins loin d’être pleinement opérationnels. Entre ces deux générations, certains avions sont à mi-chemin, empruntant seulement certaines caractéristiques à la 5ème génération, à l’image du Dassault Rafale français ou des Su-35 et MiG-35 russes, qui ne sont pas furtifs. On parle parfois de génération 4+, 4++ ou 4.5 pour les caractériser. Il faut garder à l’esprit que tout ceci reste théorique. Par exemple, le F-35 est souvent critiqué pour son manque de maniabilité, qui s’explique en partie par sa grande furtivité. Avec leur Su-57, les Russes privilégient eux la première variable et moins la seconde. Bref, il est toujours difficile d’installer les voyageurs sur le lit de Procuste.

* Diplômé de Sciences Po Paris, Alexis Feertchak est membre fondateur de Geopragma, journaliste au Figaro et rédacteur en chef d’iPhilo.