« Happy Birthday Mr. President »

Le billet du lundi 4 juillet rédigé par Jean-Philippe Duranthon, membre fondateur et membre du conseil d’administration de Geopragma.

Marilyn Monroe n’est plus là pour le susurrer suavement et ce n’est pas tout à fait votre anniversaire. Mais ce 4 juillet est le jour de la fête nationale des Etats-Unis, qui commémore la déclaration d’indépendance du 4 juillet 1776, et vous-même, Joseph Robinette Biden Jr[1], fêterez bientôt les 18 mois de votre accession au pouvoir. Ces deux anniversaires sont l’occasion de noter quelques réflexions sur la politique des Etats-Unis, votre politique, vis-à-vis du conflit russo-ukrainien. 

Alors qu’avec votre piteux retrait d’Afghanistan vous aviez, Mr. President, démarré votre mandat en ajoutant la débandade tactique à l’échec stratégique, vous avez su tirer profit de l’invraisemblable erreur que Vladimir Poutine a commise en envahissant l’Ukraine, pour redonner à votre pays l’image de défenseur du Monde Libre contre les Dictatures. Il a fallu pour cela enjoliver quelque peu la victime, ne montrer que les horribles cadavres et les absurdes destructions et oublier que Transparency International classait l’Ukraine au 142ème rang (sur 175) par l’indice de corruption[2], que les oligarques ukrainiens n’avaient pas grand-chose à envier à leurs voisins russes ou que les réseaux ukrainiens de prostitution étaient aussi efficaces que ceux des exportateurs de blé. Il est vrai que vous avez été le premier à crier au loup (à l’ours, en l’occurrence), sans toutefois faire grand-chose pour inciter ce dernier à rester dans sa tanière. Ce rétablissement de la posture internationale des Etats-Unis, vous l’avez obtenu, certes en bourse déliant (ce qui peut accessoirement aider à lutter contre les menaces de récession), mais sans envoyer, du moins officiellement, le moindre GI sur la ligne de front.

Vous avez également, Mr. President, su ressusciter l’OTAN qu’en novembre 2019 Emmanuel Macron voyait en état de « mort cérébrale » et qui maintenant se porte à merveille, accueille aujourd’hui la Finlande et la Suède et accueillera demain l’Ukraine : les pays de l’ancienne Yougoslavie seront bientôt, avec la Suisse et l’Autriche, les seuls en Europe à ne pas s’abriter sous la bannière à la rose des vents. Les bases accueillant, dans divers pays européens, des forces armées d’autres pays membres de l’Alliance sont en nombre croissant, vous-même avez porté à plus de 100 000 hommes le nombre de soldats américains stationnés en Europe et l’Alliance va élaborer et coordonner un plan visant à prépositionner soldats et armes. Aussi avez-vous pu, lors du récent sommet de l’OTAN à Madrid, déclarer que « Vladimir Poutine voulait la finlandisation de l’Ukraine, mais… il obtient l’otanisation de l’Europe ». La Russie et les pays de l’Alliance ont désormais plusieurs milliers de km de frontières communes ; jusqu’à présent les empires potentiellement antagonistes avaient tendance à éviter une telle mitoyenneté, considérant que celle-ci accroissait le risque de transformer un banal incident de frontière en conflit de plus grande ampleur, et l’on peut se demander s’il est aujourd’hui raisonnable d’estimer que ce risque est négligeable. 

Vous avez même réussi, Mr. President, à ce que l’Alliance s’intéresse désormais à l’Asie puisqu’au récent sommet de l’OTAN ont participé les dirigeants de l’Australie, du Japon, de la Nouvelle Zélande et de la Corée du Sud. qui sont davantage préoccupés par la Chine que par la Russie et qui ne sont pas riverains, même éloignés, de l’Atlantique Nord ; certes, tous les océans communiquent, mais écrire que la Chine menace « les intérêts, la sécurité et les valeurs » de l’Alliance signifie-t-il que vous voulez étendre le champ d’intervention de cette dernière ? La création de l’AUKUS[3], qui a torpillé les sous-marins franco-australiens, ne suffirait-elle pas pour contrer les velléités chinoises ? 

Les pays de l’Union Européenne, s’ils ont su réagir de manière conjointe à la nouvelle situation internationale résultant de la guerre en Ukraine, l’ont fait en se calant sur vos propres souhaits, sous votre leadership de fait.

– C’est vous, Mr. President. qui avez donné l’exemple d’un embargo sur les importations d’hydrocarbures russes, avec d’autant moins de scrupules que celles-ci ne vous sont guère nécessaires puisque votre production couvre l’essentiel de vos besoins nationaux, contrairement aux pays européens qui, globalement, en sont étroitement dépendants ; vos industriels en ont d’ailleurs profité pour accroître sensiblement leur part de marché dans les livraisons de gaz à l’Europe et la concomitance entre, d’une part, l’annonce fin avril du triplement des livraisons de gaz américain à l’Europe d’ici 2030 et, d’autre part, l’acceptation par la Commission européenne d’un accord sur le transfert de données personnelles qu’elle refusait jusqu’alors, ressemble fort à un chantage réussi. 

– C’est vous qui avez poussé l’Europe à s’engager avec la Russie dans une escalade de rétorsions énergétiques et de sanctions diverses aboutissant à couper tous les liens financiers, industriels, énergétiques, culturels, avec la Russie (parfois en cédant ses actifs russes aux oligarques tant décriés, pour seulement quelques roubles symboliques) ; l’Union Européenne s’est empressée de vous suivre, voire maintenant de vous précéder, alors même que les sanctions ne semblent pas trop gêner, pour l’instant du moins, la Russie, alors qu’en Europe elles accroissent les risques de stagflation, contrecarrent la politique de transition énergétique[4] et qu’elles font peser sur de nombreux pays émergents un risque de famine. 

– C’est vous qui, avec l’approbation de vos alliés, avez mis en place l’étrange dispositif qui, en interdisant aux banques américaines d’accepter tout virement provenant de Moscou, place l’Etat russe en défaut de paiement alors même qu’il souhaitait et pouvait acquitter sa dette. 

– L’Europe a décidé de se réarmer, mais c’est vous qui fournissez la plupart des matériels : les Allemands commandent des F35 et des Chinook et ne montrent guère d’empressement à faire avancer le projet SCAF ou la version modernisée du Tigre ; les Turcs auront finalement les F16 qu’ils demandaient.

Vous avez donc bien servi les intérêts de votre pays.

Rien ne saurait justifier l’invasion de l’Ukraine par la Russie, et celle-ci doit bien sûr être combattue. Mais, Mr. President, vous savez d’expérience – au Viêt-Nam, en Irak, en Afghanistan – qu’on ne sort pas toujours aisément et victorieusement d’un conflit qui s’éternise. Il est donc urgent de réfléchir à la suite. Vous pensiez que les déboires militaires et les sanctions économiques et financières entraîneraient un changement de pouvoir à Moscou[5] ; aujourd’hui, si la frange occidentalisée de la population russe est extrêmement critique à l’égard de son dirigeant, la grande majorité du pays le soutient ; imaginer qu’avec le temps les effets des sanctions modifieront ce constat serait un pari hasardeux. Il faut donc trouver autre chose, réfléchir à ce que pourrait être un équilibre européen acceptable par toutes les parties ; ce sera malaisé, il est donc urgent d’y travailler sans attendre. Emmanuel Macron l’a compris avant vous.  

Votre inévitable compétition, économique, politique, géopolitique, avec la Chine devrait aussi vous inciter à réfléchir au-delà du court terme. D’ores et déjà les dirigeants russes et chinois affichent leur liens et, si les déclarations d’amour doivent toujours être entendues avec mesure[6], les actes sont plus engageants : à cet égard les manœuvres militaires et les patrouilles aériennes communes ou le renforcement des échanges économiques sont significatifs d’un rapprochement qui peut être lourd de conséquences. Vous avez, Mr. President, voulu isoler la Russie, mais vous allez obtenir la constitution d’une alliance, certes ambigüe et incomplète, des puissances non occidentales que la Chine, en raison de sa posture géostratégique et de sa puissance économique[7], dominera. L’Inde est devenue un partenaire important de la Russie[8] et aucun des BRICS n’a condamné l’invasion de l’Ukraine. Cette nouvelle bipolarisation est peut-être de votre intérêt car elle renforce votre leadership sur l’Europe. Mais à l’heure de la globalisation et d’une nouvelle confrontation des idéologies institutionnelles, l’Occident doit-il se replier ainsi sur lui-même ? Etes-vous désormais mieux préparé pour affronter les ambitions chinoises dans le Pacifique ? En accroissant l’activité de leurs avions et de leurs navires dans les zones sensibles ou litigieuses les Chinois semblent ne pas le penser et les cafouillages auxquels a donné lieu votre déclaration, à Tokyo, selon laquelle les Etats-Unis interviendraient militairement si Pékin attaquait Taïwan[9] ont davantage jeté le trouble que rassuré.

La façon dont vous avez géré la guerre russo-ukrainienne, Mr. President, si elle est bénéfique à votre pays à court terme, fait naître quelque inquiétude pour l’avenir. Cette nouvelle bipolarisation sert-elle les intérêts des Européens, qui seront engagés dans un dialogue inégal exclusif avec votre pays ? Est-elle la meilleure façon de préserver la paix mondiale et de favoriser le développement des pays émergents et de ceux qui peinent à émerger ? On peut s’interroger.

Dans le discours que vous avez prononcé après votre élection vous avez, Mr. President, énoncé un joli chiasme : « Nous serons jugés, non par l’exemple de notre puissance, mais par la puissance de notre exemple ». Avez-vous tenu votre promesse ?

Happy Birthday, Mr. President !


[1] Votre état civil officiel, si j’en crois Wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Joe_Biden

[2] https://fr.wikipedia.org/wiki/Mod%C3%A8le:Classement_de_l%27indice_de_corruption

[3] L’AUKUS est une alliance militaire formée par l’Australie, les États-Unis et le Royaume-Uni, formée en septembre 2021 pour contrer l’expansionnisme chinois dans la zone Indo-Pacifique.

[4] Au point de reporter la fermeture de centrales à charbon (Pays-Bas, Allemagne, France) ou d’en rouvrir certaines fermées récemment (Autriche, peut-être Danemark et Suède demain). Par ailleurs, la majeure partie du gaz américain livré à l’Europe est produit par fracturation hydraulique (gaz de schiste), technique considérée par l’Europe comme une abomination écologique et de ce fait interdite.

[5] Dans un discours prononcé le 26 mars J. Biden a indiqué que V. Poutine « ne pouvait pas rester au pouvoir ».

[6] Xi Jin Ping a déclaré en février que l’amitié entre les deux pays était « éternelle » et « infinie ». 

[7] 25 % du commerce extérieur des pays de l’ASEAN (qui regroupe 10 pays du Sud-Est asiatique) se fait avec la Chine, 42 % des exportations de Taïwan et 31 % de celles de Corée du Sud sont destinées à la Chine.

[8] La Russie est désormais le premier fournisseur de pétrole de la Chine mais aussi de l’Inde – qui exporte une partie du pétrole russe après l’avoir raffiné.

[9] Les porte-parole de la Maison Blanche ont aussitôt indiqué que les Etats Unis restaient fidèles à la doctrine antérieure dite d’ « ambiguïté stratégique ».

Partager cet article :

1 Comment

  1. Chevrotin

    Répondre

    Tout cela commence à dater un peu. On aurait pu l’écrire il y a deux mois. Encore  » l’invraisemblable erreur que Vladimir Poutine a commise en envahissant l’Ukraine ». Non, sans blague? Ces articles mi-figue – mi-raisin sont bel et bien décevants….

Leave a comment

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

Geopragma