Les Voiles Ecarlates de la jeunesse russe

Le Billet du lundi 27 juin 2022 rédigé par Héléna Perroud, membre du Conseil d’administration de Geopragma.

Ce n’est pas seulement le titre d’un album de Largo Winch. « Les Voiles Ecarlates », qui ont encore été déployées sur la Néva la nuit du 24 au 25 juin dernier, sont une des plus belles manifestations destinées à la jeunesse russe : une grande fête organisée pour les bacheliers sur la Place du Palais à Saint-Pétersbourg. Le clou du spectacle est l’apparition d’un navire aux voiles écarlates au milieu d’un spectacle pyrotechnique grandiose qui se reflète dans les eaux de la Néva, symbole de l’espoir, des rêves et d’un futur radieux pour les jeunes diplômés qui entrent dans l’âge adulte. Retransmis en direct à la télévision, ce spectacle nocturne auquel ont participé ce week-end quelque 65 000 bacheliers venus de tout le pays, est regardé tous les ans par des millions de Russes. 

Cette cérémonie haute en couleurs trouve son origine dans un film éponyme sorti en 1961, inspiré du roman d’Alexandre Grine publié en 1923. La première édition des « Voiles écarlates » a été organisée en juin 1969 et lancée un an auparavant. Alors qu’à Paris la jeunesse française rejetait les traditions, la jeunesse russe s’en créait de nouvelles, avec un bal solennel des bacheliers et, bien sûr, l’apparition du voilier écarlate. Cette jeune tradition, orchestrée par les pionniers, s’est ancrée pendant 11 ans avant quitter ce qu’était encore à l’époque Leningrad. Elle a été ressuscitée en 2005 par la banque Rossyia, très proche du pouvoir actuel, et la 5ème chaîne de télévision, avec le soutien des autorités de Saint-Pétersbourg. Des moyens considérables lui ont permis de prendre de l’ampleur chaque année au point de recevoir, pour l’édition 2020, plusieurs premiers prix au prestigieux Global Eventex Awards, considéré comme l’équivalent des « Oscar » pour l’industrie de l’événementiel. A ce jour c’est la seule manifestation russe au registre du tourisme événementiel international. Si elle recueille une telle popularité en Russie c’est qu’elle s’inscrit dans un contexte très porteur : l’encadrement de la jeunesse, avec ses bons et ses mauvais côtés, n’est pas une nouveauté en Russie. Et il est vrai que l’école, passablement dégradée chez nous qui manquons régulièrement de professeurs dans les matières clés, jouit en Russie d’une forme de prestige et en tout cas de respect. Le 25 juin le président russe s’est adressé, comme il le fait tous les ans, dans une vidéo de près de 3 minutes, à l’ensemble des écoliers qui terminent leurs études en leur souhaitant bon vent, avec des mots de reconnaissance pour leurs professeurs, et des mots d’encouragement pour qu’ils trouvent leur voie et s’inscrivent – en les prolongeant – dans l’histoire et les traditions russes. Il reprendra la parole pour s’adresser aux plus jeunes le 1er septembre, au moment de la rentrée des classes, qui est célébrée en Russie dans toutes les écoles avec beaucoup de solennité.

Ces dernières années beaucoup a été fait pour tirer la jeunesse russe vers le haut à travers des compétitions de toutes sortes mises en place dans tout le pays autour – entre autres – de la science, de l’écologie, de l’histoire. On peut citer « la grande récréation », qui touche cette année près de 4 millions d’écoliers, étudiants et professeurs ou l’opération « Nous sommes ensemble » qui a créé un grand élan de générosité et de solidarité pendant la crise du covid. On peut également mentionner la création du Centre Sirius dans les infrastructures des Jeux Olympiques de Sotchi en 2014, qui accueille dorénavant des écoliers de tout le pays dont les talents dans les domaines scientifique, artistique ou sportif ont été repérés par leurs professeurs. Il y a évidemment une arrière-pensée politique derrière ces initiatives qui sont largement du ressort de Sergueï Kirienko, ancien président de Rosatom, en charge des affaire intérieures au Kremlin depuis 2016 et personnalité-clé pour les  sujets stratégiques « jeunesse ». Si l’on prend le domaine du cyber, les étudiants russes participent activement à la compétition internationale ICPC (International Collegiate Programming Contest) qui réunit les programmeurs du monde entier. Depuis 2013 la Russie est championne du monde sans interruption, s’offrant le luxe d’une concurrence interne entre universités pour la première place. Les Etats-Unis, qui avaient gagné 17 fois cette compétition, n’arrivent plus en tête depuis 1997. La plupart de ces étudiants ont pris le goût des compétitions dès leur plus jeune âge à travers les innombrables « olympiades » qui, de manière ludique, poussent les jeunes à se dépasser. Ce terreau explique que la Russie ait ensuite des champions nationaux comme l’entreprise Kaspersky qui en est le fleuron.

Même si tout est fait dans l’espace médiatique russe pour que les effets de la guerre soient le moins perceptibles possible, l’édition 2022 des « Voiles Ecarlates » a une tonalité particulière, liée bien entendu au contexte géopolitique. Les média officiels ont insisté sur la place faite aux jeunes des DNR et LNR dans cette manifestation, et en particulier à ceux de Marioupol, une ville qui a dorénavant des liens de jumelage avec Saint-Pétersbourg. Depuis quelques semaines un programme du ministère de l’enseignement supérieur a mis en place l’accueil de quelque 4000 jeunes venus du Donbass dans différentes villes de Russie. Une rencontre filmée entre certains d’entre eux, accueillis à Toula, et le ministre de l’enseignement supérieur russe a eu lieu la semaine dernière ; il peut a annoncé que les portes des universités russes leur sont grandes ouvertes. Si l’avenir institutionnel des républiques séparatistes est encore incertain et que des dates de referendum pour un « rattachement » ou une « annexion » par la Fédération de Russie circulent ici ou là, une chose est sûre : la jeunesse de ces territoires est aspirée vers la Russie. Tout comme la population dans son ensemble avec l’attribution de passeports à tous ceux qui le souhaitent depuis un décret de Poutine d’avril 2019 et une accélération de cette procédure depuis l’installation de nouvelles administrations dans les territoires « libérés » par l’armée russe et les armées de la DNR et de la LNR. A la veille de la guerre 950 000 habitants de ces territoires en avaient fait la demande et 800 000 d’entre eux l’avaient obtenue.

Parallèlement à ces festivités de fin d’année et ces initiatives destinées à la jeunesse, une autre réalité point en Russie. En mai une loi a été adoptée pour supprimer la limite d’âge de 40 ans au-delà desquels on ne pouvait signer un premier contrat avec l’armée d’engagé volontaire, repoussée désormais à 50 ans. Cette semaine une loi sera examinée à la Douma visant à supprimer l’obligation d’un service militaire accéléré de 3 mois avant d’engager dans l’armée un jeune issu de l’enseignement secondaire.  L’initiative vient du président de la commission défense de la Douma, Andreï Kartapalov, qui avait commandé les forces russes en Syrie entre décembre 2016 et mars 2017. Selon les données du ministère de la défense, seuls 5% des bacheliers partent faire leur service militaire directement à la sortie de l’école, les autres en étant exemptés pour pouvoir poursuivre leurs études.

Serait-ce le signe que l’armée russe connaît des difficultés de recrutement ou des pertes importantes sur le terrain ? La dernière communication officielle du ministre de la défense russe sur ce sujet remonte au 25 mars et faisait état de 1351 morts dans les rangs russes. Selon la BBC, au 24 juin, les pertes russes s’établiraient à 4010. Pour mémoire le conflit en Afghanistan qui a duré 10 ans, de 1979 à 1989, et qui a laissé un traumatisme profond dans la mémoire collective russe, avait fait officiellement 15 000 victimes côté russe. On serait donc presque au tiers de ce nombre après 4 mois de conflit, avec des conséquences à moyen et long terme qui pourraient être très lourdes.

A côté de cela les mouvements de jeunesse, qui se développent à vive allure sous l’impulsion directe du Kremlin, semblent promis à un bel avenir. Selon une étude du Centre Levada sortie le 23 juin, pour le centenaire de la création du mouvement pionnier en 1922, plus de 70% des 18-24 ans estiment ces mouvements utiles et ils sont plus de 80% des + de 40 ans à le penser. Les Voiles Ecarlates, qui depuis 2 ans arborent également le bleu et le blanc du drapeau russe à l’avant du navire, ont de beaux jours devant elles. Reste à savoir où va ce fier voilier  nommé … « Russie » – évidemment.

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