Billet du Lundi 16 février 2026 rédigé par Caroline Galactéros, Présidente de Geopragma.

Confiné dans une bulle ouatée artificiellement coupée de la sauvagerie du monde, le Gotha mondial de la sécurité et de la défense s’est retrouvé comme chaque année à Munich pour parler de paix mais à vrai dire plutôt de guerre et de fort offensives ambitions néo-occidentales. Un entre soi d’apparence policée, des discours pesés au trébuchet, mais, pour certains puissants orateurs – notamment le ministre des affaires étrangères chinois – un message sans équivoque de détermination à ne plus laisser faire tout et n’importe quoi au nom de « la paix par la force », ce mantra trumpien qui est loin de convaincre la majeure partie du monde. Ce qui pourrait se passer en Iran dans les semaines à venir, si les Etats-Unis persistent dans leur volonté de désarmer totalement le pays voire d’en changer le régime par la force, témoigne de l’inconscience manifeste des Occidentaux quant aux dangers d’une déstabilisation globale que fait peser le bellicisme américain qui brutalise le Moyen-Orient comme l’Amérique latine.

Comment ne pas voir pourtant, la discorde et l’esprit de résistance qui bouillonnent face au refus entêté des anciens maitres du monde et de leurs vassaux, chacun selon sa partition, de reconnaitre qu’ils n’ont clairement plus la main ? La geste trumpienne, alliage brouillon d’agressivité gratuite, de chantage commercial et financier, d’opérations de déstabilisation, de démonstration de force militaire, au mépris total du droit international et tout en prétendant vouloir « négocier » en braquant un révolver sur la tempe de l’adversaire, ne fait plus rire personne. L’Iran n’est pas le Venezuela. Donald Trump qui déclare urbi et orbi la guerre à la multipolarité, pourrait bientôt comprendre à ses dépens que ni Pékin ni Moscou ne peuvent laisser tomber cet allié central des BRICS. Ils ne se limitent d’ailleurs plus à des déclarations critiques ou de dissuasives gesticulations en mer, mais aident désormais concrètement les Iraniens à se préparer au choc d’une agression militaire américaine ou israélienne.  

Certes, les Russes, ouvertement voués aux Gémonies depuis 4 ans, mais en fait depuis 25 ans au moins, sont évidemment absents de Munich. De toute façon, cela ne leur a jamais servi à rien. On se souvient du discours glacé de Vladimir Poutine en 2007, un avertissement sur la tentation hégémonique de l’Alliance et sur l’Ukraine déjà…  L’assistance, médusée par tant d’audace de la part de ce dirigeant présomptueux d’une « puissance pauvre », ne s’était évidemment pas dit « Nous devrions écouter la nouvelle Russie, celle qui se relève et n’obéit plus comme du temps béni de Eltsine ». Sans doute avait-elle plutôt pensé : « Quelle impudence ce Poutine ! Il veut que l’on arrête l’expansion de l’Alliance ? Voilà une bonne raison de la poursuivre jusqu’à ses frontières ! » The Rest is History… Pas de Russes donc, mais des Chinois qui parlent clairement et appellent à restaurer l’esprit comme la lettre de la Charte des Nations Unies avant qu’il ne soit trop tard et que la jungle n’envahisse très dangereusement l’ensemble des rapports internationaux.

Mais le clou de cette édition 2026 aura été le discours du secrétaire d’Etat américain Marco Rubio, néoconservateur impénitent, impérialiste version « canal historique » qui a sans ambages appelé les Européens à emboiter le pas de l’Amérique néocolonialiste sur la voie, nécessaire pour le monde selon lui, de la restauration de notre « civilisation occidentale supérieure ». « L’exceptionnalisme américain », « la nation indispensable » … on se croirait revenus aux pires années des administrations démocrates. Etat profond, quand tu nous tiens ! Rubio a été assez habile pour présenter aux Européens son ordre comme une faveur. Ils n’y ont vu que du feu et aucune contradiction entre cet appel à la croisade civilisatrice de la lumière contre les ténèbres et les prétendues « valeurs » européennes claironnées sans cesse d’égalité, d’antiracisme, de respect et de liberté des peuples… Le hiatus béant est passé comme une lettre à la poste car Rubio a su prendre par les sentiments des « leaders européens » en pleine panique depuis le retour de Trump et de son pragmatisme décomplexé. Un Donald Trump qui une fois encore, a été au moins partiellement repris en main par l’Etat profond, le complexe militaro-industriel… et ses plus généreux donateurs qui tiennent son sort électoral aux Mid-Terms entre leurs mains et le lui ont rappelé. Le glacial mais habile Rubio, qui ne sourit probablement que lorsqu’il perd une dent, a passé à nos dirigeants abandonniques, une épaisse couche de pommade sur le thème de la filiation européenne du « nouveau monde », de ce que l’Amérique doit à l’Europe, de son désir de nous compter comme des alliés puissants, non de simples vassaux. Bla bla bla… Il n’en fallait pas d’avantage pour émoustiller notre servilité structurelle, et voir le parterre ébahi écouter le secrétaire d’Etat américain le regard mouillé de gratitude, nous demander de porter, de nouveau tous ensemble, le fer et le feu contre la partie régressive et « théocratique » de la planète afin de rétablir au plus tôt l’hégémonie. 

Cette « captatio benevolentiae » de l’auditoire européen ne l’a pas empêché de moquer la naïveté du mondialisme débridé qui a saisi et affaibli l’Occident entier mais surtout l’Europe, notre écologisme pathologique, notre désindustrialisation suicidaire, (dont l’Amérique est bénéficiaire net, comme d’ailleurs de notre affaiblissement énergétique grâce à la rupture avec la Russie permise par la bascule de l’Ukraine dans le camp atlantique et le sabotage Nord Stream qui nous livrent désormais au chantage énergétique américain). Nous avons choisi le déclin, nous a-t-il rappelé doctement, mais Dieu Merci, l’Amérique est là pour nous sauver de nous-mêmes… et l’Alliance sera plus forte avec des alliés forts… Quand on songe que certains parlaient de la mort cérébrale de l’Alliance il y a seulement quelques années… L’OTAN se porte très bien, merci, et Washington a bien l’intention de la conserver fermement sous son contrôle. Fermez le ban ! Les Européens, roses de plaisir de se sentir de nouveau désirés même vaguement et au prix fort, ont gobé la manœuvre d’enveloppement de Rubio comme un œuf, continuant à évoquer même leur souveraineté mythique sans voir tout le ridicule de leur posture. `

En 2025, le vice-président américain J.D Vance avait été plus clair et brutal encore : Il avait ouvertement morigéné les Européens en évoquant la déliquescence sociétale et spirituelle du Vieux Continent et l’avait menacé d’abandon en rase campagne. L’un et l’autre registre ne sont que des variations sur un même thème : nous sommes largués, suicidés en plein jour, condamnés à mendier l’attention américaine et à prétendre jouer les gros bras avec notre musculature de poids plume en parlant de « souveraineté européenne » alors qu’elle n’a jamais été plus vaine ni fantomatique.

Alors, pour faire bonne mesure, donner du corps à cette Europe dont la souveraineté est introuvable par nature, pour s’imaginer compter encore, on continue dans la surenchère symbolique et concrète. La France parle de nouveau d’étendre le bénéfice de notre parapluie nucléaire à l’Europe. Qui peut croire que nous puissions être ni même paraitre plus puissants et influents en sacrifiant notre singularité nucléaire qui sanctuarise notre territoire national ? L’arme nucléaire ne peut être une arme d’emploi qu’en cas de mise en danger imminente des intérêts vitaux de la nation elle-même et du peuple français. C’est l’ultime décision, celle qui emporte potentiellement notre propre destruction. Il est en conséquence parfaitement inconcevable de prétendre pouvoir déclencher le feu nucléaire pour sauver de l’anéantissement un autre pays que le nôtre. L’atome ne se partage pas. Charles, Reviens ! Ce n’est pas pour rien que Washington a clairement remis en question, dans l’affaire ukrainienne, l’application de l’article V de l’OTAN qui impliquerait la défense collective en cas d’attaque russe contre l’un de ses membres. La Maison blanche a d’ailleurs quasiment cessé toute aide directe à l’Ukraine depuis des mois, et n’est absolument pas prête à mettre des troupes au sol dans ce pays pour affronter Moscou, si la Russie devait finir par répondre à une provocation ukrainienne balte, polonaise voire britannique. Si nous persistons à vouloir entrer formellement en Ukraine, ce sera donc avec des armes américaines, mais à nos frais et sans parachute américain. A bon entendeur salut.

Toutefois, dans un réflexe de lucidité salutaire, à Volodymir Zelenski qui, dans un énième chantage, lui expliquait que « l’Ukraine défend l’Europe » et qu’il attendait nos forces sur le théâtre pour dissuader Poutine de poursuivre ses opérations militaires, le président français a clairement répondu que la logique n’était pas celle d’un affrontement direct entre forces européennes et russes. Ouf ! Rien ne serait donc encore tout à fait perdu et l’on pourrait espérer que subsiste un semblant de raison dans les chancelleries diplomatiques européennes ? Peut-être aussi Paris est-il « incité » à sortir de sa posture dévastatrice et obsolète d’un refus de tout dialogue avec Moscou depuis des années par le blanc-seing de Washington donné à certains contrats juteux (celui des Rafale récemment commandés par l’Inde ?).

Quoi qu’il en soit, au-delà même du dossier ukrainien, force est de constater que nous ne semblons toujours pas prendre la mesure des risques politiques, diplomatiques et militaires associés au démantèlement de nos atouts de puissance et d’influence résiduels. Après la monnaie abandonnée, l’industrie dépecée, et lestés d’une dette abyssale, il ne nous reste plus que notre dissuasion nucléaire et notre siège de membre permanent du Conseil de Sécurité des Nations Unies pour espérer être entendus. Pourtant, même ce siège serait potentiellement « mutualisable » dans notre grande bonté crépusculaire. Empêtrés dans un conflit ukrainien abscons du point de vue de la sécurité européenne et de nos intérêts économiques à l’échelle au moins eurasiatique, nous persistons à « rempiler » dans un « soutien à l’Ukraine » qui nous ruine et revient à prolonger la guerre. Supplétifs empressés aux côtés du petit peuple ukrainien sacrifié à l’utopie d’une Russie ultimement affaiblie et isolée.

Notre système financier international dysfonctionnel, la spirale inarrêtable de la dette requièrent en fait la guerre. La guerre sans fin, la guerre au loin, qui pourtant favorise la déstabilisation des sociétés et les migrations de masse ici. Personne ne semble non plus voir cette contradiction flagrante entre l’impérialisme occidental, l’ingérence désinhibée, le mépris du droit international et des Nations Unies – aussi imparfaites soient-elles – , et les migrations massives que ces conflits voulus ou entretenus déclenchent, des mouvements de populations qui fragilisent gravement nos sociétés, les transforment et accélèrent la dilution programmée de leur souveraineté.

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