Article du 15 janvier 2024, rédigé par Ghislain de Castelbajac, membre fondateur et membre du Conseil d’administration de Geopragma.

Les signaux faibles et la modélisation cindynique, science de l’analyse du danger, permettent aux stratèges de corréler des éléments de perception de l’environnement afin d’en tirer des tendances qui doivent servir l’analyse et la prise de décision.

L’an 2024 qui commence ne s’embarrasse plus de signaux faibles tant les ondes sismiques d’une échelle géopolitique qui reste à inventer connaissent une vitesse et une intensité de propagation qui mettent à l’épreuve les plus optimistes. 

Les auteurs et membres de Géopragma ont parfaitement anticipé les conséquences des différents événements mondiaux de ces dernières années. Subissant souvent l’opprobre, l’anathème ou la reductio ad Putinum. 

Les récents évènements au Yémen, notamment dans sa partie occidentale (qui comprend la capitale Sana’a) dirigée par un gouvernement « houthiste » pro-iranien, ont engagé le pays dans un conflit de proxy avec les Etats-Unis et le Royaume-Uni. Cela fait suite aux attaques répétées des houthistes contre les navires commerciaux empruntant le détroit du Bab-al-Mandeb, d’une trentaine de kilomètres de large dans sa partie la plus étroite. Des drones iraniens de type Shahed d’une valeur de 20 000 dollars pièce ont mis en capilotade le commerce maritime mondial, faisant augmenter les primes d’assurances par 10 et obligeant les navires à passer par le Cap de Bonne Espérance, au lieu du canal de Suez. Cette situation renchérit le coût du transport, et prive l’Egypte de revenus vitaux.

Le « houthisme » est un courant tribaliste majoritaire au sein de la communauté religieuse zaïdite, d’inspiration chi’ite, inspirée par son ancien leader Hussein al-Houthi (également chef de la tribu éponyme). Leurs partisans se réclament de leur parti, le Ansar-Allah et réfutent la terminologie tribale « houthi ».

Les zaïdites sont une communauté fière et indépendante, avec son propre royaume mutawakkilite jusqu’en 1962, qui fut toujours en pointe pour leur résistance face aux dogmes et aux pressions, y compris celles de leur allié iranien. En 1990, la république du Yémen fut l’un des rares pays à soutenir Saddam Hussein face à la coalition mondiale créée à la suite de son invasion du Koweït. A l’époque, le nationalisme arabe primait sur le fait religieux, et la diaspora yéménite en Irak était redevable des subsides d’une Irak alors en plein développement. Les zaïdites avaient également des comptes à régler avec l’Arabie Saoudite qui tenta d’imposer le courant wahhabite au Yémen.

Après un conflit sanglant avec l’Arabie Saoudite et les Emirats Arabes Unis en 2014 qui a débouché sur un traité de paix avec Ryad qui oblige le royaume saoudien a une certaine retenue, les houthistes ont pris la cause palestinienne (ou celle du Hamas) à bras le corps, permettant à ce groupe non reconnu internationalement, de s’octroyer une visibilité panarabe et panislamique inespérée. Aujourd’hui alliés, mais pas affidés, de l’Iran, les zaïdites houthistes ont pris le parti d’intervenir en ouvrant un front inattendu en mer Rouge, qui ferait presque oublier la quasi-inaction du Hezbollah qui opère un service minimum face à Israël, malgré l’élimination d’un chef militaire du Hamas en pleine banlieue Sud de Beyrouth.

 En s’attaquant aux vaisseaux de compagnies maritimes occidentales (et en tentant d’éviter les vaisseaux chinois), les zaïdites touchent avec du matériel peu onéreux au centre névralgique de l’économie mondiale. Douze roquettes et drones font plus de dégâts économiques à l’occident et à l’Egypte que la centaine de roquettes du Hezbollah sur le nord d’Israël.

La France a choisi de ne pas intervenir dans cette coalition maritime, même si nous avons déjà tiré un missile Aster (à un million de dollars) contre un drone (à vingt mille dollars), et que nos forces maritimes sont présentes sur place car nous possédons, de même que la Chine, une base voisine à Djibouti.

Un tout autre front, judiciaire cette fois, s’ouvre contre Israël à l’initiative de l’Afrique du Sud (le S de BRICS), qui a été à l’initiative de l’ouverture d’un procès contre l’Etat hébreu par la Cour internationale de Justice, l’accusant de génocide et d’épuration ethnique.

Ce procès a été lancé par un pays dont l’Apartheid a débuté l’année de la création de l’État d’Israël en 1948. Jusqu’à présent, une vingtaine de nations, parmi lesquelles le Brésil, l’Indonésie, la Turquie, les États membres de la Ligue Arabe, le Venezuela et la Colombie, ont rejoint cette initiative symbolique, pour laquelle il sera intéressant de voir si la cour retenait le qualificatif de génocide pour les actions actuelles de Tsahal, alors que la terminologie est très normée en droit international.

Pendant ce temps, le ministère de l’économie de la Fédération de Russie (le R), annonce fièrement qu’elle est désormais la première économie d’Europe et la cinquième mondiale en termes de parité de pouvoir d’achat, surpassant ainsi le reste du continent européen. Ce n’est pas tant une victoire de la Russie que la constatation de pertes du côté occidental avec un régime de sanctions qui n’a aucunement aidé l’Ukraine dans son combat, mais a simplement accéléré l’effondrement de l’économie de l’Europe occidentale. 

L’une des conséquences immédiates pour nos peuples européens, est que le mouvement social des agriculteurs Allemands, soutenus par les Polonais, les Néerlandais et les Roumains, gagne en ampleur. Il est rejoint par les travailleurs routiers, ferroviaires et portuaires Allemands, ainsi que par le secteur de la pêche. Le mouvement agricole français « on marche sur la tête » pourrait les rejoindre ?

L’économie allemande, première de l’UE, se trouve actuellement paralysée et en chute libre, avec le risque de voir le gouvernement d’Olaf Scholz chanceler. Un événement, bien que souvent sous-estimé par les médias, se révèle aussi crucial que les révolutions de 1989 en Allemagne et dans toute l’Europe de l’Est.

Pendant ce temps, en France, un nouveau gouvernement est annoncé. Un signal très faible pour les acteurs de ce monde qui s’en désintéressent, ou n’en perçoivent la propension que sous un prisme anecdotique et parfois risible.

Sans faire de procès d’intention sur l’âge du capitaine ou sur un quelconque seuil de compétence, il a paru à l’auteur important de noter le signal faible mais significatif donné au monde par la France : le nouveau ministre de l’Europe et des affaires étrangères passe de la troisième à la neuvième place dans le rang protocolaire.

En pleine année olympique qui verra la moitié de la planète appelée aux urnes, la France est-elle suffisamment mentalement armée pour faire face à des situations de plus en plus complexes et dangereuses, pour lesquelles le moindre faux-pas peut dégénérer en conflit armé ? Si notre constitution donne des pouvoirs quasi illimités au chef de l’Etat, ce qui est bien perçu par nos interlocuteurs étrangers, notre monde dangereux mérite des diplomates expérimentés si la France voulait proposer ses services d’honest broker à Gaza, Téhéran ou à Kiev, pour autant que Paris mette véritablement à l’œuvre les principes de paix chers à l’esprit olympique, ainsi qu’une dose de réalisme -et d’équité- indispensables à toute action géopolitique pérenne.

Cela impliquerait une prise de conscience par les gouvernants européens des coups de boutoir du monde nouveau face à l’Europe et ses principes inaudibles car perçus comme injustes et hypocrites par une partie croissante du monde. Idée renforcée par des sanctions qui nous avilissent et renforcent ceux qui sont censées les subir (1).

Il est donc probable que les révoltes des peuples menés pour le moment par les agriculteurs ajoutent plusieurs pays d’Europe à la liste des pays à élections, anticipées cette fois. 

(1) Cf. Geopragma “La géopolitique c’est à la vie sur les sanctions et les peuples (février 2019) https://geopragma.fr/billet-du-lundi-la-geopolitique-cest-la-vie/

 

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