Chronique internationale de Renaud Girard parue dans le Figaro le mardi 13 juillet 2021

Le président des Etats-Unis a, le 9 juillet 2021, répété son intention de voir s’achever à la fin du mois d’août l’engagement militaire américain en Afghanistan, lequel avait commencé en octobre 2001.

Pour justifier un tel retrait, qui risque fort d’ouvrir prochainement aux talibans les portes de Kaboul, Joe Biden a dit : «We did not go to Afghanistan to nation build » (Nous ne sommes pas à aller en Afghanistan pour reconstruire un pays).

C’est un mensonge historique.

Joe Biden le sait très bien car, en 2001, il n’était pas un citoyen lambda mal informé. Il était président de la Commission des affaires étrangères du Sénat. En janvier 2002, il est le premier élu américain à se rendre en Afghanistan après les attentats du 11 septembre 2001 et la chute du pouvoir taliban à Kaboul (13 novembre 2001), au profit de l’Alliance du Nord, coalition financée par la CIA, dont la progression avait été aidée par les bombardements de l’US Air Force. 

La réalité est que les Américains ont initié et dirigé une conférence internationale sur l’Afghanistan, dès le 5 décembre 2001, qui s’est tenue à Bonn. Là, ils ont fait adouber par leurs alliés l’homme qu’ils avait choisi pour diriger le pays : Hamid Karzaï. Et ils se sont engagés publiquement à « reconstruire, démocratiser et développer » l’Afghanistan. Pour ce faire, ils ont emmené l’Otan sur place. Ils ont implanté un peu partout des PRT (Provincial Reconstruction Teams). Ils ont investi des centaines de milliards de dollars en dépenses civiles et militaires. Ils ont organisé des élections générales démocratiques.

Comment expliquer un tel effort ? Après avoir réussi brillamment, du moins en apparence, à provoquer une déroute très rapide des talibans en novembre 2001, les Etats-Unis, alors dominés par la pensée néoconservatrice, ont été saisis, à ce moment précis, par une forme d’hubris néocoloniale.

En 2009 à Kaboul, le bien-nommé ambassadeur russe en Afghanistan Zamir Kaboulov, avait confié à l’ambassadeur de France : « Si nous, les Russes, nous avons échoué, ce n’est pas que nous étions mauvais. Nous étions très bons. Mais la tâche était tout bonnement impossible ; les Américains échoueront comme nous ! ». J’avais rapporté ces propos au général Stanley McChrystal, qui commandait alors aux forces occidentales stationnées en Afghanistan. Il avait rejeté la prophétie, pensant sincèrement que l’Amérique – puissance forcément plus intelligente que l’Union soviétique des années 80 – allait réussir à stabiliser le pays. Un an plus tard, le président Obama ordonnait l’accroissement du contingent américain en Afghanistan. Si Joe Biden, vice-président à l’époque, n’était pas d’accord, pourquoi n’a-t-il pas mis sa démission dans la balance ?

Ce qui est sûr, c’est que le sénateur Biden, dans ses votes, s’est montré totalement aligné sur la folie des grandeurs néoconservatrice du début des années 2000. Il a pleinement approuvé les ambitieuses expéditions néocoloniales américaines, sur l’Hindu Kush d’abord, en Mésopotamie ensuite.

Sur l’Afghanistan, Biden s’est montré plus trumpiste que Trump. Alors que partout dans le pays les talibans se mettaient, au mépris de leurs engagements, à conquérir de nouveaux districts, était-il nécessaire que les Américains quittent la grande base aérienne de Bagram, au demeurant facile à sécuriser ? Etait-il si difficile pour Biden de comprendre que retirer les derniers soldats américains d’Afghanistan allait provoquer, au sein des forces de sécurité afghanes, un profond effet démoralisateur ? Le leader du parti démocrate n’a-t-il pas ressenti une petite honte à jeter les minorités ethniques et les femmes afghanes à la merci de barbus obscurantistes ?

On me rétorquera que les Républicains américains ont bien abandonné aux envahisseurs communistes le Sud-Vietnam en 1975. C’est vrai, mais la Maison Blanche de l’époque avait au moins l’excuse que ce fut le Congrès qui coupa les vivres à l’armée sud-vietnamienne. Biden n’a aucune excuse pour cet abandon précipité : le Congrès actuel ne le réclame pas.

Après s’être débarrassée, à la fin de l’année 2001, des combattants arabes internationalistes installés en Afghanistan, l’Amérique aurait très bien pu décider de ne pas s’installer dans le pays. Elle aurait pu se contenter, via la CIA, de continuer à financer les groupes combattants amis et exiger du Pakistan qu’il ne donne pas refuge aux talibans.

Elle a fait, librement, un choix différent : celui d’une « mission civilisatrice » à la Jules Ferry. On ne sort pas ce genre d’entreprise quand on veut. L’exemple de Mossoul a montré qu’un départ précipité pouvait se transformer en catastrophe. L’honneur, mais aussi l’intérêt à long terme de l’Amérique dans la lutte contre le djihadisme, voudraient qu’elle ne redonne pas aux talibans le pays qu’elle leur a, par la guerre, soustrait voici vingt ans.

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5 comments

  1. Guy Frémion

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    Avec ce qui ce passe, la prise des villes une à une et bientôt la terreur des Talibans sur le pays, en laissant des milliers de femmes surtout et d’enfants à l’abandon, je crois Mr Van Muy que tout cela contribue grandement a contredire votre propos ..L’humanisme des démocrates est une vaste fumisterie ..et à un moment laissez un pays aux mains de barbares est un crime contre l’humanité .Désolé .

  2. Répondre

    Bon comment Monsieur Van Muy! « L’auteur de l’article, quoi qu’il en dise paraît encore tributaire … » est une remarque d’un homme bien élevé. Jamais au grand jamais les Américains ne s’embarrassaient d’aucune « bonne intention » par rapport aux pays qui ont eu le malheur de se trouver dans le champs de leurs intérêts hégémoniques. Que ce soit l’armement de Taliban pour créer aux Russes leur Vietnam dans ce cas concret
    ou pour d’autres considérations toujours expansionnistes.

  3. Haertig Olivier

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    La notion d’honneur malheureusement devient la grande absente des débats internationaux comme des débats nationaux.

  4. Cyril

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    L’éternel débat entre le droit des peuples à l’auto-détermination (immédiate après WWII) et le droit d’ingérence (depuis la chute de l’URSS). Les seules façons de conquérir pour longtemps un territoire ont été :
    1 de conquérir les esprits (islamisation / arabisation du 8eme au 18eme siècle
    2 – génocide de la population autochtone (USA & la conquête de l’Ouest).

  5. Répondre

    Toutes les interventions dans les affaires intérieures d’un Etat s’avèrent tôt ou tard des naufrages. Que les Américains s’en aillent de l’Afghanistan est la meilleure chose qu’ils puissent faire. Pour ce qui est de l’avenir de ce pays, il faut laisser les forces en présence trouver de nouvelles formes de faire société. L’auteur de l’article, quoi qu’il en dise paraît encore tributaire de la bonne intention de faire le bonheur des peuples malgré eux, qui, partout répandue, a contribué à des dégâts et des malheurs considérables. Chaque peuple a la capacité de conduire son destin de manière viable, au-delà des vicissitudes dans ce cheminement qui sont inévitables.

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