Dossier d’analyse du lundi 12 juillet 2021 par Jean-Gabriele de Cambourg, chargé de mission auprès de Geopragma.

Contexte socio-économique syrien :

  • Le dixième plan quinquennal (2005-2010) avait acté une importante augmentation de l’économie informelle, estimée de 30% à 40% du PIB. Cette économie informelle procurait près d’un emploi sur deux pour la tranche pauvre de la population rurale et un sur trois pour les pauvres urbains. Ces emplois sont majoritairement pourvus par des jeunes.
  • Les sécheresses de 2005-2010 ont causé pour 800 000 syriens une diminution de 90% de leurs revenus. Indépendamment de ces sécheresses, la libéralisation de l’agriculture exigée par les bailleurs internationaux, réduisit de 45% le nombre d’agriculteurs (d’1,4 millions à 800 000)1.
  • En 2009 le montant de la fraude fiscale s’élevait à 100 milliards de livres syriennes soit 2 milliards de dollars
  • Du fait de la guerre, le PIB s’est rétracté de 61 milliards de dollars en 2010 à 12 milliards en 20162
  • En 2015, au plus fort de la guerre, le chômage des jeunes de 18 à 25 ans atteignit 78%3
  • Le coût de la reconstruction serait de l’ordre de 250 à 400 milliards de dollars (estimation 2019) 4. Environ 2 millions de bâtiments d’habitations ont été détruits.
  • En 2021 :le chômage atteint 50%5 de la population active ; 60% de la population syrienne est en insécurité alimentaire6; 90% de la population vit sous le seuil de pauvreté

Courte chronologie des saisies de drogue provenant de Syrie :

2012 : Le groupe Jabhat al Nosra annonce avoir découvert des champs de cannabis et des fabriques de Captagon en territoire contrôlé par le gouvernement syrien dans les montagnes Qalamoun.

Quelques temps plus tard des médias iraniens annoncent la découverte d’un laboratoire de Captagon dans un territoire libéré d’Al Nosra et de l’ASL

Octobre 2015 : Un prince saoudien et 4 autres ressortissants saoudiens sont arrêtés à l’aéroport de Beyrouth avec 4 tonnes de Captagon

Janvier-février 2017 : La France saisit 135 kg de Captagon à Roissy, destinés à l’Arabie saoudite

13 Avril 2019 : Les autorités libanaises ont fait une saisie de 800 000 cachets de Captagon pour une valeur de 12 millions de dollars en direction “d’un pays arabe”. Opération coordonnée avec Riyad.

5 mai 2019 : Les autorités grecques saisissent 5,25 tonnes de Captagon dans 3 containers provenant de Syrie, pour une valeur de 550 millions de dollars.

26 Mai 2019 : Un saoudien est arrêté à l’aéroport de Beyrouth avec 23 kg de Captagon

Avril 2020 : Les autorités égyptiennes saisissent 4 tonnes de haschich sur un cargo venant de Lattaquié et en direction de la Libye, dans le port de Port-Saïd. Le cargo transportait du lait de la société Milkman détenue par Rami Makhlouf.

Juillet 2020 : Le Organized Crime and Corruption Reporting Project, organisation qui réunit des journalistes d’investigation de différent pays, a cité un autre cousin du président syrien, Samer Kamel al-Assad, qui dirigerait une usine de fabrication de Captagon à Al Bassah au Sud de Lattaquié.

1 juillet 2020 : 84 millions de tablettes de captagon ont été saisies à Salerne (près de Naples en Italie sur 3 bateaux provenant de Syrie, pour une valeur commerciale de 1,1 milliard de dollars, initialement attribuées à Daech. L’organisation agit surtout dans des zones désertiques à 700 km de la côte et n’a jamais eu accès à la mer.

9 avril 2021 : Hassan Dekko homme d’affaires respecté et bien introduit dans les plus hauts cercles des Etats libanais et syrien (a des usines en Syrie et en Jordanie) d’après ce que dit de lui le site d’info libanais Al-Modon, quand le quotidien libanais An Nahar le décrit comme “l’empereur du trafic de drogue au Liban“, resté caché pendant des années derrière une façade respectable de fausses entreprises et usines, mais désormais sous les lumières des projecteurs est arrêté le 9 avril suite à la saisie de Captagon en Malaisie.

23 avril 2021 : Huit millions de pilules cachées dans des grenades (fruits) sont saisies à Riyad, en provenance du Liban, les fruits venant de Syrie. L’Arabie saoudite décide en conséquence de l’arrêt de l’importation de fruits et légumes en provenance du Liban. Cette fois dans un port malaisien, 16 tonnes de stupéfiant également venus du Liban, également à destination de l’Arabie Saoudite.

Le premier juillet 2020, les autorités italiennes saisissaient une cargaison de 14 tonnes de Captagon dans le port de Salerne en provenance de Lattaquié en Syrie, pour une valeur marchande estimée à 1 milliard d’euros7.

 

 

  Quand il s’agit de lire les jeux de pouvoir sur la scène internationale de façon pragmatique, il est d’usage de parler d’États, d’”intérêts nationaux”8, de jeux d’influence et de compétition économique.

Pourtant, il est un élément important souvent laissé de côté, parfois par sous-estimation, souvent par pudeur et embarras, qu’est l’immense marché de la drogue. Celui-ci constitue pourtant le deuxième trafic le plus important au monde après celui des armes.

 S’il est un secret de polichinelle que certains cartels et mafias ont acquis une force de frappe et une puissance comparable à celles de véritables États, les 250 à 400 milliards de dollars annuels9 du marché de la drogue sont également une aubaine et un levier économique efficace dans un certain nombre de pays à la dérive. Bien que la définition de “narco-État” soit plutôt floue, celle donnée par le FMI dans un rapport de 2003 concernant l’Afghanistan est celle d’un “État où toutes les institutions légitimes seraient pénétrées par le pouvoir et la richesse des trafiquants”.

Nous nous intéresserons ici au cas de la Syrie qui, au fil de 10 ans de conflits enchevêtrés sur son sol et contre ses populations, semble être devenue l’idéal-type du narco-État.
Depuis plusieurs années en effet, des saisies de plus en plus nombreuses et de plus en plus conséquentes de drogues provenant de ce pays usé par dix ans de guerres sont réalisées. Ces drogues sont principalement le haschisch, stupéfiant traditionnellement produit au Levant mais surtout du Captagon, un dérivé d’amphétamine sorti du marché pharmaceutique depuis les années 1980. Chimiquement nommé fénéthylline, ce psychotrope est un croisement d’amphétamine et de théophylline (un autre psychostimulant proche de la caféine). Alors que le Liban a été le premier dans la région à reconnaître la production de Captagon sur son territoire avec le signalement d’un laboratoire à l’Office des Nations Unies contre la Drogue et le Crime (ONUDC) en 2007, le gouvernement syrien n’avait quant à lui reconnu à la veille de la guerre qu’un seul laboratoire, le doublement des saisies de Captagon et une “forte demande”10. Comme nous le verrons, la guerre est venue rendre caduques ces déclarations.

Les cachets de Captagon ont longtemps été surnommés la “drogue des djihadistes” car selon plusieurs témoignages certains combattants terroristes notamment en Irak faisaient usage de cette amphétamine pour lutter contre la fatigue, la peur et l’ennui des combats. Ce n’est que relativement récemment que cette drogue est arrivée dans la région. Initialement produite en grandes quantités en Europe de l’Est, notamment en Bulgarie, des politiques anti-drogues fermes et efficaces au début du millénaire obligèrent les trafiquants à déplacer la production dans des pays à la surveillance plus relâchée et plus défaillants (ou tolérants). C’est ainsi que le Liban offrit d’abord un terrain idéal pour ce trafic qui ne fit que se cumuler avec les autres déjà en place dans le pays du Cèdre. Le peu de contrôle de l’État, surtout dans la plaine de la Bekaa, l’important port de Beyrouth ainsi que son aéroport et la frontière poreuse avec la Syrie voisine ont rendu le Liban propice au trafic de drogue. Ainsi le Moyen-Orient devint une plaque tournante du trafic de stupéfiants.

L’éclatement du conflit syrien en 2012 bouleversa l’équilibre des trafics, en modifiant tant les opportunités que les contraintes pour les trafiquants. De fait, ce que l’on peut appeler à première vue des «économies de guerre» au sens défini par Jenny H. Peterson, à savoir des «systèmes dans lesquels les incitations économiques motivent les acteurs à inciter et à participer à la violence politique, ou qui facilitent le conflit en cours en fournissant un moyen de financer la lutte violente»11 ont vu le jour, notamment au sein des groupes armés opposés à Damas. Pour répondre aux besoins de liquidité, taxes, kidnapping, trafics des ressources disponibles et autres extorsions devinrent monnaie courante. Dans la même lignée, le trafic de stupéfiants prend peu à peu de l’importance, et notamment le Captagon, facile à synthétiser et très prisé notamment dans le Golfe. La Syrie devient alors en un temps record le centre névralgique de la production de Captagon dans le monde.

Si les reconquêtes territoriales du gouvernement syrien firent progressivement perdre aux groupes d’opposition les territoires et les canaux de production et de transit de stupéfiants, les saisies douanières dans les pays arabes mais également en Europe des drogues citées plus haut n’ont pas diminué, bien au contraire et ce tant en occurrences qu’en quantités. Ainsi tout indique que des groupes organisés dans le giron du pouvoir syrien12 ont à présent pleinement pris le relais des groupes armés d’opposition dans le trafic de stupéfiants.
Cela doit nous interroger sur les raisons poussant les acteurs économiques syriens à chercher ces sources de liquidités et des réseaux d’influence, mais également sur les causes venant de notre “camp” occidental ayant eu des conséquences contre productives, notamment concernant les sanctions économiques qui ont clairement favorisé ces trafics.

Ce papier propose de fournir au lecteur des clés de compréhension des implications et conséquences du trafic de drogue, ici au Moyen-Orient, du fonctionnement de la gouvernance syrienne rendant flou les principes d’“économies de paix“  ou “de guerre” mais également des enseignements tant sur nos actions passées au Levant que sur notre politique actuelle dans la région.

 

La guerre civile syrienne : Terreau idéal pour le trafic de drogues

S’il n’est pas possible de dresser un historique complet du trafic de drogues en Syrie depuis des décennies, concentrons notre attention sur celui-ci depuis le début de la guerre en 2012.

Les groupes d’opposition au pouvoir se sont multipliés à une vitesse fulgurante et ont rapidement dû faire face au problème de leur financement. Bien que jouissant de l’aide du Qatar, de l’Arabie saoudite et même du soutien matériel de la France, les différentes factions se sont livrées à une course (et parfois à des affrontements) pour contrôler les ressources et les régions stratégiques pour gagner en importance. Ainsi le racket, les extorsions et prélèvements aux checkpoints, les trafics d’armes et d’être-humains et autres activités prédatrices sur la population sont devenus monnaie courante.

Toutefois la confection et la vente de stupéfiants se sont également trouvées être des moyens efficaces d’obtenir rapidement des liquidités. Rappelons qu’en 2013 Damas change sa stratégie militaire en optant pour une stratégie défensive autour de Damas et de la région de Homs, laissant les gouvernorats de Hama, Idleb, Alep, l’Est et le Sud du pays largement contrôlés par ses différents ennemis. Ceux-ci ont donc pu établir solidement des réseaux de fabrication et de diffusion de haschisch et surtout de Captagon grâce à sa facilité de production et à son taux de rentabilité élevé. Citons simplement l’exemple de Jabhat al-Nosra (al-Qaïda) qui après avoir déclaré en 2012 avoir détruit une fabrique de Captagon trouvée dans une région prise à Damas, fut pris la main dans le sac par un média iranien le 24 août 2013 annonçant la saisie de grandes quantités de Captagon et de haschich dans des territoires repris à Jabhat al-Nosra et à l’ASL par l’armée syrienne13.

Quand les groupes d’opposition ne sont pas impliqués directement dans la production de drogue, ils ont pu pérenniser leur pouvoir en offrant protection aux trafiquants et en taxant la marchandise à la sortie de leurs territoires. Ainsi une collusion entre le crime organisé et les groupes romantiquement appelés “rebelles” est avérée.

 

Le Captagon : la drogue des djihadistes ?

Il est intéressant de noter qu’un funeste acteur du conflit syrien s’est apparemment tenu à l’écart du trafic de drogue : l’organisation Etat islamique, puisqu’aucun lien direct de l’EI avec ce trafic n’a été démontré à ce jour. Pourtant, le Captagon est décrit comme la “drogue du djihadiste” par excellence, que cela soit dans la presse (qui a attribué le Captagon saisi à Salerne à Daech) ou par la littérature, par exemple dans Falloujah ! signé par David Bellavia en 2009. L’Etat islamique pouvait compter en 2014 sur un revenu annuel atteignant les 1,890 milliards de dollars14, notamment grâce à la conquête de Mossoul lui donnant accès aux réserves bancaires et d’or irakiennes. Le trafic de pétrole, d’humains et d’antiquités furent les principales traites auxquels s’adonna l’organisation. A cela s’ajoutaient le kidnapping et les extorsions au même titre que tous les autres groupes anti-gouvernementaux15. De plus Daech a installé une véritable bureaucratie fiscale sur ses territoires lui permettant de lever des impôts qui se sont ajoutés aux donations régulières venant notamment du Golfe.
Or, l’organisation a rapidement perdu du terrain, 25% dès 201516, ce qui a probablement été un frein pour l’élaboration de nouveaux trafics, la priorité étant d’adapter et de pérenniser au maximum les canaux de financement existant. Eu égard à sa flexibilité administrative, ses sources de revenus diversifiées et la réduction de ses dépenses publiques, l’organisation a pu tenir malgré la chute drastique de ses revenus, divisés par deux en 2017 durant le siège de Mossoul17. Toutefois des témoignages affirment que des champs de cannabis avaient été entretenus par l’organisation et que certains membres toléraient le trafic de Captagon dans leurs zones administratives18. On ne peut cependant parler d’une politique économique véritablement institutionnalisée19.

 

 

La reprise en main de la drogue par des personnalités clés des cercles du pouvoir, une aubaine pour les trafiquants

Si Daech commence à perdre du terrain à partir de 2015, cette année marque la reconquête progressive du territoire par le gouvernement syrien soutenu par Moscou et Téhéran.

Ce regain d’influence territoriale par Damas rime également avec une reprise en main du trafic de stupéfiants, tant pour la production que pour l’exportation. Cela peut être étayé par les saisies sans cesse plus importantes au Liban, en Turquie et en Jordanie. A titre d’exemple, le Liban a saisi 2 1475 kg de Captagon en 2016 contre 116 en 201020. Si cela représente tout de même 400 kg de moins que l’année précédente et presque 4 000 kg de moins qu’en 2014, cela s’explique par les routes plus variées qu’utilisent les trafiquants pour écouler leur marchandise, notamment la voie maritime inusitée auparavant. Cela se traduit par la multiplication des incidences liées au Captagon en Europe qui est devenue une escale de la drogue en partance pour le Golfe notamment. Dans la nuit du 22 et 23 avril 2021, la douane saoudienne a saisi plus de 5 millions de pilules de Captagon dans le port de Jeddah21. Celles-ci étaient cachées dans des cargaisons de grenades (nous parlons du fruit) envoyées du Liban et provenant de Syrie22. La sophistication du trajet et du moyen de dissimulation de la drogue ainsi que sa provenance impliquent la participation de membres du pouvoir à ce trafic, puisque celui-ci contrôle étroitement les régions frontalières avec le Liban. Les régions autour de ces régions, notamment celle montagneuse de Qalamoun à l’Ouest de Damas, ont toujours été celles par lesquelles les trafics ont transité, cela en faisant des buts de guerre importants pour les milices pro-gouvernementales, notamment le Hezbollah libanais. Elles sont actuellement dans une importante désorganisation que presque tous les agents économiques ont intérêt à entretenir pour faciliter les trafics et surtout contourner les sanctions économiques internationales asphyxiant la Syrie en profitant de la porosité de la frontière avec le Liban. De plus, une hausse de la production de Captagon implique également l’augmentation de l’importation de précurseurs chimiques provenant d’Iran, de Turquie, d’Amérique latine, d’Inde etc ce que le contrôle des ports par Damas a largement facilité. L’augmentation du prix de la drogue depuis la reprise du territoire par le gouvernement a attiré des entrepreneurs et des producteurs proches des cercles intimes du pouvoir dans une situation économique catastrophique.

Ainsi les seuls revenus du trafic de Captagon étaient estimés en 2020 à 3,46 milliards de dollars grâce aux exportations et la consommation intérieure23, ce à quoi s’ajoute le trafic de haschich, du jamais vu pour cette drogue dans la région.

 

 

Liens étroits entre dirigeants et mafias : quand la théorie se confronte à la réalité de terrain

Cela dit, les liens entre le pouvoir et le monde de la pègre ne sont pas nouveaux et ne datent pas du début de la guerre. Déjà durant la guerre civile libanaise la Syrie avait été placée sur la liste américaine des narco-États car des personnalités importantes de l’armée, de la sécurité et des clans proche de Hafez al-Assad avaient tiré d’importants profits du trafic de drogues. Ce n’est qu’après la guerre que le trafic a diminué, et que le gouvernement a coopéré dans la répression du narcotrafic en échange de la levée de sanctions. En réalité, depuis le coup d’État de Hafez al-Assad en 1970 le parti Baas s’est progressivement reposé sur des Chabihas, des groupes qui s’apparentent à des mafias et qui exercent depuis longtemps un pouvoir et une influence avec lesquelles Damas a su composer. Ces connexions et cette expérience préalable dans le trafic ont permis la rapide reprise en main du trafic de Captagon et de haschich. Certaines d’entre elles sont même dirigées par Munfez et Fawaz al-Assad24, cousins germains du président syrien, et sont donc devenues partie intégrante du système de gouvernance syrien En somme, alors que l’alliance entre politico-militaire et la sphère commerciale a survécu au conflit au profit de la seconde, ceux qui ont cherché à faire du profit sur les lacunes et troubles laissés par la guerre ainsi que les opportunités crées par celle-ci ont dû montrer patte blanche à Damas et lui offrir des contreparties exactement comme cela était le cas avant 2011-2012. De ce fait en Syrie, la distinction entre économie de “guerre” et économie de “paix”, entre “légal” et “illégal” est trop floue et ne peut pas véritablement s’appliquer : les extorsions, surtaxes aux points de contrôle, corruption ne sont que les symptômes du fonctionnement économique actuel en Syrie25.

 

 

L’organisation du trafic :

Le trafic syrien de stupéfiants est soumis à une organisation rodée et efficace grâce à la simplicité de production et du transport ainsi qu’à l’implication du pouvoir lui-même. Le trafic de drogues s’est maintenant étendu à tout le pays, y compris les zones non contrôlées par Damas. Les principales destinations de la drogue est l’Arabie saoudite, première consommatrice au monde de Captagon26, l’Europe par laquelle les drogues ne font principalement que transiter, et l’Afrique via la Libye d’où les stupéfiants sont ensuite redistribués à travers le monde.

La production :

Comme mentionné précédemment, la production de Captagon nécessite des précurseurs chimiques pour obtenir ce dérivé amphétaminique. Dès cette étape, le trafic est internationalisé, les précurseurs étant fournis via l’Iran et la Turquie voisins et via la côte syrienne. Les laboratoires de production de Captagon sont eux-mêmes assez mobiles et se situent généralement à proximité de la frontière syro-libanaise, dans les gouvernorats de Damas et de Homs afin de faciliter le transit vers le Liban ou par le port de Lattaquié. La production de Captagon est ainsi très dynamique. L’hypothèse la plus probable est qu’elle ait lieu à une échelle limitée dans de petits laboratoires souterrains, et à grande échelle dans des installations industrielles situées dans les districts manufacturiers des centres urbains. Le nombre de petits laboratoires est inconnu, mais les rapports d’enquête indiquent qu’au moins 15 grandes usines produisent du Captagon aux côtés d’autres drogues synthétiques. Ces usines sont principalement situées le long de la route Damas-Homs et dans d’autres zones industrielles. Par exemple, d’importants sites de production existent à al-Bassa au Sud de Lattaquié, sous la direction de Maher al-Assad27, frère cadet de Bachar al-Assad et chef de la 4e division blindée de l’armée syrienne. Celui-ci contrôle la côte syrienne et le gouvernorat de Homs se trouve également dans son giron Selon le journaliste et analyste syrien Asaad Hanna, Maher al-Assad, serait l’un des organisateurs du trafic de drogues. Il affirme : « De nombreuses cargaisons sont envoyées depuis les usines de fabrication dans les régions sous son contrôle au sud de la Syrie. De plus, il est en charge des postes-frontières avec le Liban, la Jordanie et l’Irak. »28.
Parallèlement des champs de cannabis ont généralement été recensés dans ces mêmes régions.

Les voies de diffusion de la drogue :

Alors que le Captagon de qualité médiocre coupé à la caféine et à d’autres psychostimulants est généralement destiné à la consommation locale, le gros de la production de bonne qualité est exporté par différentes routes maritimes et aériennes vers les pays du Golfe, région la plus consommatrice de cette drogue. La région montagneuse de Qalamoun, fief de longue date de Damas contrôlée par le Hezbollah et les forces de Maher al-Assad, est la principale route terrestre utilisée par les trafiquants pour acheminer la drogue vers le Liban29.La route 4 utilisée par les trafiquants passe par Qousseir, ville proche de la frontière devenue une véritable plaque tournante pour les trafics en tout genre30.

Du côté libanais, la plaine de la Bekaa échappant en bonne partie au contrôle du gouvernement et passage traditionnel des trafiquants offre une voie d’acheminement direct vers Beyrouth d’où la drogue est exportée (principalement par avion) vers le Golfe. Selon un témoin travaillant à la douane libanaise, à peine 20% des marchandises passant par la frontière libanaises sont contrôlées31, souvent avec des outils chinois vétustes que les trafiquants ont appris à contourner. Ainsi, si la Syrie est devenue la principale productrice de Captagon, le Liban restant la plaque tournante de la drogue au Moyen-Orient avec une pègre bien installée. L’illustre parfaitement le cas de Hassan Bekko, homme d’affaires libanais en lien avec la Syrie et la Jordanie et surnommé “le roi du Captagon”. S’il a finalement été arrêté le 9 avril 2021 à la suite d’une enquête concernant la saisie de 16 tonnes de Captagon en Malaisie32, il était tout de même parvenu à se constituer un véritable empire en raison de sa position privilégiée entre le Liban, la Jordanie et la Syrie. Mais H. Bekko n’est pas le seul, puisqu’à peine un an auparavant tombait un autre baron de la drogue libanais qui avoua exporter du Captagon vers différents pays arabes depuis 6 ans33. Les trafiquants syriens sont donc venus s’intégrer à ce système de contrebande et travaillent main dans la main avec les Libanais à qui ils délèguent en partie l’exportation. L’arrestation régulière de ressortissants saoudiens, allant jusqu’à des princes impliqués dans le trafic, atteste d’un réseau développé et bien établi pour exporter la drogue.
De même, les ports syriens, surtout celui de Lattaquié, sont devenus le passage privilégié des trafiquants de Captagon. A Lattaquié, ceux-ci paient une redevance versée à Samer Kamel al-Assad, cousin de Bachar al-Assad et homme d’affaires influent aux intérêts dans le secteur maritime et immobilier qui coopère avec son cousin Maher al-Assad. En contrepartie, les risques de saisie douanière au Liban sont faibles et la préparation des cargaisons de drogue se fait dans les meilleures conditions. Depuis ce port contrôlé par Maher al-Assad le dérivé de psychotrope est acheminé par bateau directement dans le Golfe ou encore en Libye pour ensuite être distribué plus largement.

La Libye en plein chaos est effectivement une voie importante du trafic de drogue provenant de Syrie. Ainsi en 2020 les autorités égyptiennes avaient intercepté quatre tonnes de haschisch en provenance de Lattaquié dans le port de Port-Saïd. La marchandise avait été chargée sur un cargo à destination de la Libye qui appartenait à la société Milkman dirigée par Rami Makhlouf, cousin maternel de Bachar al-Assad et homme d’affaires qui contrôlait 60% de l’économie syrienne selon le Financial Times34, du moins jusqu’à la saisie d’une partie importante de ses biens en mai 2020. La reprise des vols entre la Syrie et la Libye depuis 2018 par la compagnie syrienne Cham Wings détenue par Rami Makhlouf aurait probablement permis d’acheminer, outre nombre de mercenaires, d’importantes quantités de stupéfiants35.

Jusqu’à ce jour, il est impossible d’établir un lien direct entre ce trafic et la personne même du président syrien. La personnalisation du pouvoir à la fois orchestrée et subie par Bachar al-Assad, le conduit à devoir jongler entre les ambitions et pressions des différents clans formant son entourage proche ainsi que celles des différentes factions sur lesquelles il assoit son autorité. S’opposer frontalement au trafic et créer de nouvelles divisions n’est donc pas la priorité du dirigeant syrien qui a toujours besoin de soutiens alors que ses préoccupations sont de sécuriser sa position à la tête de l’État, retrouver une légitimité internationale et gérer les conflits claniques entre sa branche maternelle et le clan Akhras de sa femme Asma. Le contexte de la guerre ayant renforcé la place de Maher al-Assad et des autres personnalités citées, celles-ci ont pu profiter d’une certaine liberté d’action. De ce fait, s’il est plus que probable que Bachar al-Assad soit au courant du commerce de drogue, son implication directe est loin d’être évidente.

L’Europe sert également d’étape pour les cargaisons de Captagon afin de complexifier les trajets et de brouiller les pistes. La saisie de Salerne du 1 juillet 2020 n’était donc pas la première, citons ici la Grèce qui le 5 juillet 2019 avait saisi plus de cinq tonnes de Captagon pour une valeur d’environ 500 millions d’euros36

 

 

Une production en pleine explosion

Bien contrôlé, le commerce du Captagon est lucratif : Les volumes identifiés par les douanes laissent entrevoir l’ampleur de ce trafic. Concrètement, une pilule au coût de production d’environ 0,30 centimes d’euro se revend aux environs de 20 euros une fois arrivée à destination37.

Les sanctions économiques frappant les proches du pouvoir de Damas mais également et surtout la Syrie en tant qu’État souverain ont entraîné une crise économique et un manque de liquidité accru par la guerre. Depuis le début de la guerre, le PIB syrien est passé de 73,64 milliards de dollars en 2012 à 17,131 milliards en 201738, avec une livre syrienne qui s’est progressivement effondrée, s’échangeant maintenant à 2 500 livres pour un dollar sur les marchés officiels, contre seulement 47 livres pour un dollar avant la guerre.39 De plus, la crise économique dans laquelle se trouve le voisin libanais depuis 2019 a eu pour conséquence le gel des avoirs dans de nombreuses banques dans lesquelles les syriens avaient pour habitude de placer leurs économies. Le manque d’opportunités économiques conventionnelles rend le trafic de stupéfiants attractif pour certains entrepreneurs et est d’autant accepté par Damas que les plus grandes personnalités y trouvent un intérêt pécunier. Ce commerce sert également à assurer ses relations avec les Chabihas qui ont gagné en pouvoir et avec lesquelles il doit maintenant composer. Les milices pro-gouvernementales ont trouvé là un moyen de se financer relativement aisé et stable par la production ou l’imposition de taxes sur le trafic, y compris le Hezbollah libanais que l’Iran ne peut soutenir économiquement comme auparavant.

 

Un commerce brouillant les frontières entre factions :

Les autorités syriennes n’est pas le seul à profiter de ce trafic de stupéfiants, mais nous allons voir qu’à travers celui-ci, nous pouvons également mieux comprendre les liens qu’il entretient avec les autres forces militaires et politiques contrôlant la Syrie.
Commençons peut-être avec l’élément le plus surprenant : la connivence entre les trafiquants dans les bonnes grâces du pouvoir et les groupes islamistes du gouvernorat d’Idleb contrôlé principalement par Hayat Tahrir al Sham (ancien Front al Nosra) qui résiste toujours à Damas.
Tout d’abord, la guerre a grandement réduit le nombre de parcelles consacrées à la culture du cannabis dans le Nord-Ouest, notamment en raison de la présence de Daech dans la région. Ainsi les trafiquants exportent de la résine provenant de l’Ouest de Homs vers Idleb en empruntant les routes contrôlées par les milices étrangères proches de l’Iran. Arrivée dans les villes de Nabul et Zahraa dans le Nord d’Alep, la marchandise est ensuite prise en relais par Hayat Tahrir al Sham et les lambeaux de l’Armée syrienne libre qui organisent la revente dans la région, en réprimant tout trafic ne leur étant pas affilié.40
Ensuite, les milices proches de l’Iran acheminent également des précurseurs venus d’Iran vers la région d’Idleb où les laboratoires servant à la fabrication de Captagon sont plus répandus et discrets, que la culture de cannabis. Bien que la Turquie soit en train de lutter contre le trafic de drogues transitant vers son territoire, ce trafic a tout de même explosé, passant de 250 kg saisis en 2016 à 658 en 2017 pour retomber à 566 en 2018. Le passage de 2016 à 2017 correspond à la reconquête d’Alep et de sa région par l’armée syrienne et le Hezbollah libanais.

Damas commerce également avec les Forces démocratiques syriennes (FDS) contrôlant le Nord-Est du pays. Cette région se distingue du Nord-Ouest par son “autosuffisance” en matière de haschich, dont les plus importants lieux de production se trouveraient près de Kobané, Amuda et Ya’robiyah41. Les FDS peuvent donc se permettre d’exporter une partie de cette marchandise en Irak. Toutefois du Captagon est revendu depuis la poche tenue par les groupes radicaux et la Turquie via Manbij. De même, la vaste frontière entre les régions contrôlées par le parti Baas et celles contrôlées par les FDS laisse la possibilité aux trafiquants de transiter entre les deux zones. Cette fois-ci encore, le trafic de drogues illustre comment ennemis et rivaux militaires peuvent ainsi être simultanément partenaires quand il s’agit d’un commerce duquel chaque camp sort financièrement vainqueur, cassant ainsi les schémas parfois trop fixes qui nous sont présentés.

 

 

La population syrienne, une fois encore première victime

Ce trafic de stupéfiants et surtout d’amphétamines n’est pas sans conséquences lourdes en Syrie, mais aussi sur le plan régional et international.

Selon une étude menée par le CICR en 2021, les trois-quarts des jeunes syriens âgés de 18 à 25 ans souffrent d’anxiété et plus de la moitié de dépression et de détresse psychologique42. La pauvreté concernant 90% de la population syrienne43, la perte de repères géographiques et parfois familiaux, la violence subie et l’insécurité économique et alimentaire ont bouleversé les équilibres sociaux.
L’extrême fragilité de la population syrienne représente un marché idéal pour écouler les stocks de Captagon de qualité moindre dont les effets stimulants peuvent attirer un public toujours plus large. Quand une étude énonce qu’en France plus d’un consommateur sur trois a nettement augmenté sa consommation de tabac, cannabis et/ou médicaments psychotropes pendant la première année de crise sanitaire44, cela nous laisse imaginer le résultat d’éventuelles études similaires en Syrie après un conflit d’une violence inouïe de dix ans.
Comme tout trafic, celui de stupéfiants amène inéluctablement son lot de violences. Dans un pays dans lequel les milices se sont multipliées et que le gouvernement pour le moins à unifier, il est à craindre que le contrôle du trafic de stupéfiants ne provoque de fortes tensions, voire à des violences qui viendraient s’ajouter à celles innombrables que subissent aujourd’hui les Syriens. Si l’instabilité de la Syrie a permis à certains groupes de s’enrichir, en l’occurrence les trafiquants, ces mêmes groupes n’ont aucun intérêt à la cessation des violences et au retour de la stabilité en Syrie. Les nombreuses milices dont certaines très puissantes à l’image du Hezbollah libanais sont nécessaires au gouvernement syrien et bien installées dans le pays, devenant un élément dangereux avec lequel celui-ci doit composer. Il n’est pas dit que Damas, par un retournement d’intérêt éventuel, puisse avoir la possibilité à lui tout seul de faire renoncer ces milices à une manne aussi importante que celle de la drogue. D’autres pays pourraient également essayer de s’y opposer comme l’Iran qui avait trouvé là un moyen idéal de financement du Hezbollah libanais sans rien dépenser, bien au contraire.

 

 

Le trafic de drogue syrien, facteur de déstabilisation régionale et menace internationale

La Syrie devenue le “Mexique arabe” grâce à une efficacité digne du cartel de Sinaloa se retrouve donc être un élément fort perturbateur pour les autres pays de la région. Le Liban que l’on peut véritablement définir comme un État faible est de fait devenue la cheville ouvrière du trafic de drogue provenant de Syrie, et ce parfois à ses dépens. Le trafic de drogue a pour conséquence d’isoler encore plus le Liban mais aussi la Syrie alors que le premier a plus que jamais besoin du soutien de ses partenaires économiques et que la seconde n’a plus de liquidité pour faire face aux 350 milliards de dollars que coûterait la reconstruction45. Conscient de cet enjeu et soucieux de sa crédibilité déjà bien écornée, le gouvernement de Michel Aoun a cherché à se distancier de la Syrie en renouvelant son souhait de lutte contre la contrebande et en appelant l’Arabie saoudite à lever ses sanctions concernant les importations de fruits et légumes libanais46. La Jordanie faisant partie intégrante des routes du trafic pourrait elle aussi souffrir de sanctions similaires à celles imposées au Liban ou d’augmentation de la consommation de stupéfiants sur son sol.

De même, si certains Saoudiens dont des princes trouvent leur compte dans ce commerce lucratif, il est peu probable que le pouvoir tolère encore longtemps les scandales dus à la découverte de Captagon en Arabie saoudite ou dans les bagages de Saoudiens en provenance du Liban. Les sanctions économiques envers le Liban laissent entrevoir un durcissement des contrôles, du moins en apparence, par Riyad qui n’a pas besoin que son image de protectrice des Lieux Saints soit une nouvelle fois entachée aux yeux de son opinion publique interne. Si tel n’est pas le cas, le Golfe, principale destination du Captagon, fera office d’appel d’air incitant les trafiquants à multiplier les parcours pour y faire parvenir leurs stupéfiants. La lutte contre le trafic demandera donc encore plus de coordination entre des acteurs, notamment européens et saoudiens, qui n’ont pas eu jusqu’ici à travailler en relation étroite sur ce domaine.

 

 

Le trafic de drogues clé de compréhension de la Syrie et de notre échec latent

Le trafic de drogues est avant tout une illustration criante des conséquences de la déstabilisation du Moyen-Orient encouragée par les puissances occidentales qui pratiquent un idéalisme à géométrie variable. Si la guerre est toujours destructrice, elle est aussi souvent créatrice d’opportunités prédatrices que le manque d’alternatives pérennes accentue. On ne peut donc pas imaginer une baisse du commerce de stupéfiants avant la fin du conflit syrien. Malheureusement, on ne peut que constater les effets néfastes d’une guerre d’usure à laquelle les États-Unis et l’Europe ne veulent pas renoncer. Les sanctions économiques sans cible ni objectif précis empêchent tout retour de la stabilité en Syrie47. Au contraire, ces sanctions qui frappent en premier la population syrienne placée dans une perpétuelle quête de survie, ne sont que contre-productives et empêcheront tout assainissement et toute relance de l’économie syrienne en nourrissant le commerce informel, même des denrées les plus élémentaires48. Dans ce contexte, on peine à imaginer comment une telle approche peut crédibiliser un modèle occidental libéral se prétendant humaniste mais produisant de facto des désastres humains et sociaux. Tant que Washington, la France et l’Union européenne n’accepteront pas la réalité, aucun règlement du conflit pouvant inverser la tendance du trafic de drogue ne sera envisageable. De façon générale, l’Occident doit cesser de mener des opérations extérieures conduisant à la désorganisation sociétale et à l’explosion des trafics. Pensons aux Talibans initialement opposés au trafic de drogue, devenus maintenant les rois de l’opium et à la Libye, où l’être humain se vend et s’achète quotidiennement. La France, les États-Unis et une partie importante des acteurs internationaux ont voulu affaiblir la gouvernance syrienne. Onze ans plus tard, ils n’en ont affaibli que la structure étatique, mais finalement en ont renforcé le gouvernement légal et autonomisé de nouvelles élites économiques prospérant sur les ruines du pays. Des élites économiques anciennes ou récentes liées au pouvoir ont finalement bien mieux défini que nous leurs objectifs de guerre, et jouissent maintenant de positions privilégiées qui laissent à penser que la situation peut aller en s’aggravant et en s’éternisant. Prendre au sérieux ces acteurs requiert de comprendre que, pour ces groupes d’intérêts, laisser la guerre s’éterniser est en soi une finalité. Le désastre économique et social dans lequel se retrouve plongée la Syrie rend toute condamnation morale bien hardie et exige de regarder la situation avec pragmatisme, faute de quoi des entrepreneurs, milices et autres personnalités continueront de saisir chaque opportunité disponible, quelles qu’en soient les conséquences sociétales à moyen et long terme. Le cœur du problème réside donc dans les moyens qui permettraient de faire évoluer leurs motivations. Un travail au long cours. Se posera alors notamment la question de la multitude des groupes armés de tous bords pour lesquels le maintien du désordre et des trafics est économiquement primordial.

Offrir de réelles possibilités de développement à la Syrie dans laquelle l’économie informelle est devenue plus endémique encore qu’auparavant devrait préoccuper au premier chef l’UE et les USA qui prétendent agir pour le bien du peuple syrien. Quant à la France, bien qu’elle se soit méthodiquement employée à perdre ses assises historiques régionales par sa politique inconséquente, manichéenne et déstabilisatrice, faire pression pour mettre fin aux sanctions dont la première victime est le peuple syrien serait un premier pas vers notre réhabilitation. Mettre fin à un trafic aussi lucratif et flexible que celui de la drogue demandera un travail de longue haleine et la collaboration de l’État syrien. Celui-ci a montré dans les années 1990’s qu’il en était capable et un point d’accord pourrait être trouvé à ce sujet. À nous de présenter des arguments et propositions viables à un gouvernement légitimement méfiant à notre égard.

 

 

Une approche idéologique en contradiction avec ce nouveau défi

Le trafic de drogue devrait également avoir un impact sur l’approche traditionnelle de l’aide au développement international. Face à l’implication tous azimuts du gouvernement dans les territoires qu’il contrôle aux côtés de partenaires économiques loyaux, les acteurs humanitaires et de développement seront de plus en plus contraints de se confronter aux les acteurs de « l’économie de guerre ». Ceux-ci étant parfois impliqués dans la gouvernance locale, les donateurs internationaux et ONG doivent soigneusement « flécher » et plus encore suivre leurs aides. Enfin, des enquêtes et de fortes campagnes de prévention auprès d’une population syrienne extrêmement fragilisée contribuerait à limiter l’impact du fléau de la drogue.

Bien qu’en avril 2021 l’Union européenne ait renouvelé ses sanctions envers la Syrie et conditionné son aide financière au départ de Bachar al-Assad, elle devrait peut-être revoir ses priorités. Comme nous l’avons vu, la Syrie n’est pas un État faible. Au contraire, Damas a considérablement accru son contrôle comparativement à la période pré-2011, et le pouvoir et ses vassaux sont déterminés à garder leurs positions et privilèges. Si une vision pragmatique oblige à prendre en considération que Bachar al-Assad n’a pas perdu la guerre et ne renoncera pas au pouvoir de sitôt, nous devons également nous protéger des pratiques qui mettraient en péril notre santé publique. Ainsi, plutôt que de vouloir changer une réalité de fait, il serait plus avisé de conditionner la normalisation de nos relations et notre éventuelle aide au développement au profit de Damas à la cessation des entreprises illicites de cette nature. Si des aides au développement doivent être fournies, il faut rester vigilant pour qu’elles ne servent pas à alimenter les réseaux de la drogue. Le gouvernement syrien ayant dû laisser une marge de manœuvre plus grande au secteur privé dans des domaines auparavant réservés à l’État, fournir des opportunités économiques notamment dans le cadre de la reconstruction du pays en levant des sanctions contre-productives offrirait une alternative aux Syriens profitant de la manne du trafic. L’Europe et tout particulièrement la France étant d’ores et déjà exclues des programmes de reconstruction, ces initiatives marqueraient le premier pas vers une politique extérieure plus efficace et réaliste.

Enfin, toute géopolitique aiguisée se doit de prendre en compte le narcotrafic. Comme le rappelle le journaliste et écrivain Roberto Saviano, investir 1 000 euros dans les actions Apple en 2012 rendait 1 600 euros quand la même somme investie dans la cocaïne avait un rendement en flux tendu de 182 000 euros49. Rien n’étant plus lucratif que la drogue, son commerce est devenu un élément parfois structurant de la scène internationale et de certaines économies nationales… jusqu’en Europe. La Syrie est revenue sur la triste liste des narco-Etats aux côtés du Mexique, du Nigeria, de l’Albanie, du Pakistan, de l’Afghanistan et tant d’autres. Autant de pays dans lesquels le trafic a fleuri sur une instabilité que nous avons souvent contribué à instaurer.

1 Ababsa, Myriam (2015), “The End of a World Drought and Agrarian Transformation in Northeast Syria (2007–2010),” in Hinnebusch R. (ed.) Syria: From authoritarian upgrading to revolution? (Syracuse University Press, Syracuse, 2015) p.200.

2 Joseph Daher, The political economic context of Syria’s reconstruction : a prospective in light of a legacy of unequal development, European University Institute, Centre de recherches avancées Robert Schuman, Projet Middle East Direction, 5 décembre 2018, disponible : sur https://cadmus.eui.eu/bitstream/handle/1814/60112/MED_2018_05.pdf

3 Khalid Abu-Ismaïl, Omar Imady, Aljaz Kuncic, Osama Nojoum, Justine Walker, Syria at War: Five Years On,ONU et Université Saint-Andrew, 2016 disponible : sur https://www.unescwa.org/sites/www.unescwa.org/files/publications/files/syria-war-five-years.pdf

4 Joseph Daher, Syrie : reconstruire pour punir, l’Orient-le-jour, 07 septembre 2019 disponible : sur https://www.lorientlejour.com/article/1185622/syrie-reconstruire-pour-punir.html#:~:text=Le%20gouvernement%20syrien%20ne%20peut,millions%20allou%C3%A9s%20%C3%A0%20la%20reconstruction).

5 ONU info, Syrie : À Bruxelles, l’ONU appelle à soutenir une population de plus en plus vulnérable,13 mars 2019, disponible : sur https://news.un.org/fr/story/2019/03/1038601

6 ONU, Conseil de sécurité, Syrie: M. Lowcock alerte le Conseil de sécurité du risque de voir la situation humanitaire passer d’« effrayante » à « catastrophique », Communiqué de presse, 25 février 2021 disponible : sur https://www.un.org/press/fr/2021/sc14448.doc.htm

7 Will Near, Assad Regime Implicated in Massive Captagon Bust, Organized Crime and Corruption Reporting Project, 13 juillet 2020, disponible : sur https://www.occrp.org/en/daily/12736-assad-regime-implicated-in-massive-captagon-bust

8 Nous verrons que la notion d’”intérêt national” structurante de la pensée géopolitique théorisée par le mouvement réaliste incarné par Morgenthau trouvera ici ses limites. L’approche constructiviste de Graham T. Allison semble plus pertinente pour comprendre le phénomène de décision en Syrie ramenant celui-ci aux intérêts particuliers des acteurs du processus de décision.

9 Pierre Conesa, Crimes et trafics surfent sur la mondialisation, Une nouvelle géopolitique, L’Atlas géopolitique page 56 et 57, disponible : sur https://www.monde-diplomatique.fr/publications/l_atlas_geopolitique/a53338

10 ONUDC, Rapport Global ATS Assessment,” p.43-47, 2011

11 Jenny Peterson, Building a peace economy? Liberal peace building and the development-security industry, Manchester University Press, 2014, disponible : sur https://www.jstor.org/stable/j.ctt18mvkmg

12 Par souci d’exactitude, nous distinguerons dans ce papier le “gouvernement syrien” définissant l’appareil politico-administratif syrien stricto sensu, et « l’entourage du pouvoir syrien », qui englobe les cercles entourant la sphère gouvernementale et présidentielle. L’expression « 

syrien » volontairement floue et négativement connotée, a quant à elle été dévoyée car systématiquement utilisée pour attaquer la gouvernance Assad depuis 2011.

13 Al Alam TV, Le Captagon est une priorité pour le Jihad en Syrie, 23 juillet 2013, disponible : sur https://www.alalamtv.net/news/1508948/%D8%A7%D9%84%D9%83%D8%A7%D8%A8%D8%AA%D8%A7%D8%BA%D9%88%D9%86-%D9%85%D9%86-%D8%A7%D9%88%D9%84%D9%88%D9%8A%D8%A7%D8%AA-%D8%A7%D9%84%D8%AC%D9%87%D8%A7%D8%AF-%D9%81%D9%8A-%D8%B3%D9%88%D8%B1%D9%8A%D8%A7

14 Voir graphique Statista disponible : sur https://fr.statista.com/infographie/10189/letat-islamique-perd-revenus-et-territoires/

15 Patrick Blannin, “Islamic State’s Financing: Sources, Methods and Utilisation,” Counter Terrorist Trends and Analyses, vol. 9, no. 5 (May 2017); “The Financing of the ‘Islamic State’ in Iraq and Syria (ISIS),” Directorate-General for External Policies, European Parliament, 2017, disponible : sur https://www.europarl.europa.eu/RegData/etudes/IDAN/2017/603835/EXPO_IDA%282017%29603835_EN.pdf.

16 Centre d’Analyse du Terrorisme (CAT), Rapport Le Financement de l’Etat islamique, année 2015, mai 2016, disponible : sur https://radical.hypotheses.org/files/2016/04/Financement-EI-2015-Rapport.pdf

17 Nessim Aït-Kacimi, Les revenus de l’Etat islamique divisés par deux, Les Echos, 21 février 2017 disponible : sur https://www.lesechos.fr/2017/02/les-revenus-de-letat-islamique-divises-par-deux-156677

18 Fazel Hawramy, Islamic State turns to cigarette smuggling to fund itself, Al-Monitor, 25 November 2016, disponible : sur https://www.al-monitor.com/pulse/originals/2016/11/cigarette-smuggling-mosul-isis-terrorism-fund.html.

19 Du moins en Syrie, d’importantes quantités de Captagon auraient été retrouvées à Syrte en Libye après sa libération par les forces de Misrata en décembre 2016.

20 ONUDC, chiffes disponibles : sur https://dataunodc.un.org/data/drugs/Annual%20Drug%20Seizures

21 Courrier international, De la drogue dans des grenades : l’Arabie saoudite ne veut plus de fruits et légumes libanais, 26 avril 2021, disponible : sur https://www.courrierinternational.com/revue-de-presse/trafic-de-la-drogue-dans-des-grenades-larabie-saoudite-ne-veut-plus-des-fruits-et

22 Arab News, La cargaison de grenades au Captagon provient de Syrie, affirme Beyrouth, disponible : sur https://www.arabnews.fr/node/86616/monde-arabe

23 Center for Operational Analysis and Research: The Syrian Economy at War: Captagon, Hashish, and the Syrian Narco-State, 27 avril 2021, disponible: sur https://coar-global.org/2021/04/27/the-syrian-economy-at-war-captagon-hashish-and-the-syrian-narco-state/#_ftn16

24 Al-Jazeera,Thirteen named on Syrian sanctions list, 10 mai 2011, disponible sur : https://www.aljazeera.com/news/2011/05/10/thirteen-named-on-syrian-sanctions-list/

25 COAR, Beyond Checkpoints: Local Economic Gaps and the Political Economy of Syria’s Business Community, 15 mars 2019, disponible: sur https://coar-global.org/2019/03/15/beyond-checkpoints-local-economic-gaps-and-the-political-economy-of-syrias-business-community/

26 Claude-Henry Dinand, Le trafic de Captagon au Moyen-Orient : de l’usage guerrier à l’économie de guerre, Les clés du Moyen-Orient, 22 avril 2016, disponible : sur https://www.lesclesdumoyenorient.com/Le-trafic-de-Captagon-au-Moyen-Orient-de-l-usage-guerrier-a-l-economie-de.html

27 Christoph Reuteur, Vraies drogues, faux djihadistes, die Spiegel, 03 juillet 2020, disponible : sur https://www.spiegel.de/ausland/italien-hat-der-islamische-staat-14-tonnen-captagon-tabletten-geschmuggelt-a-5501a79f-096b-4998-9d29-0b95594fe359

28 Sarah Vernes, Mercenaires et drogue en Libye : la syrian connection, jeuneafrique, 21 avril 2021, disponible : sur https://www.jeuneafrique.com/1157062/politique/mercenaires-et-drogue-en-libye-la-syrian-connection/

29 Will Neal, Assad regime Implicated in Massive Captagon Bust, Organized Crime and Corruption Project, 13 juillet 2020, disponible: sur https://www.occrp.org/en/daily/12736-assad-regime-implicated-in-massive-captagon-bust

30 Martin Chulov, “A dirty business” : How one drug is turning Syria into a narco-state, The Guardian, 7 mai 2021, disponible sur : https://www.theguardian.com/world/2021/may/07/drug-captagon-turning-syria-into-narco-state

31 Arab News, La cargaison de grenades au Captagon provient de Syrie, affirme Beyrouth, disponible : sur https://www.arabnews.fr/node/86616/monde-arabe

32 Courrier international, Qui est Hassan Dekko, “le roi du Captagon”, au Liban ?, 24 avril /2021, disponible : sur https://www.courrierinternational.com/revue-de-presse/portrait-qui-est-hassan-dekko-le-roi-du-captagon-au-liban

33 Le Figaro, Liban, arrestation d’un baron du trafic de Captagon, 19 juin 2019 disponible : sur https://www.lefigaro.fr/flash-actu/liban-arrestation-d-un-baron-du-trafic-de-captagon-20190619

34 The Financial Times, Assad’s family picked up by west’s radar, 27 avril 2011, disponible : sur https://www.ft.com/content/05e5ffcc-70fa-11e0-962a-00144feabdc0?ftcamp=rss

35 Sarah Vernhes, Mercenaires et drogue en Libye, la syrian connection, jeuneafrique,21 avril 2021, disponible : sur https://www.jeuneafrique.com/1157062/politique/mercenaires-et-drogue-en-libye-la-syrian-connection/

36 Le Figaro, La Grèce saisit une quantité record de Captagon en provenance de Syrie, 05/07/2019, disponible : sur https://www.lefigaro.fr/la-grece-saisit-une-quantite-record-de-captagon-en-provenance-de-syrie-20190705

37 Chiffres de l’ONUDC pour 2018, disponible : sur https://dataunodc.un.org/data/drugs/Wholesale%20drug%20price

38 PolationData.net, Atlas des populations et pays du monde, disponible : sur https://www.populationdata.net/pays/syrie/

39 L’Orient-le-jour, Nouvelle dépréciation record de la livre syrienne avant des sanctions américaines, 06 juin 2020, disponible : sur https://www.lorientlejour.com/article/1220868/nouvelle-depreciation-record-de-la-livre-syrienne-avant-des-sanctions-americaines.html

40 COAR : The Syrian Economy at War : Captagon, Hashish, and the Syrian Narco-State, 27 avril 2021, disponible : sur https://coar-global.org/2021/04/27/the-syrian-economy-at-war-captagon-hashish-and-the-syrian-narco-state/#_ftn3

41 Idem.

42 CICR : Young Syrians Project Report, 24 février 2021, disponible : sur https://www.icrc.org/sites/default/files/wysiwyg/Worldwide/Middle-East/syria/icrc-syria-a-decade-of-loss_full-report.pdf

43 Conseil de Sécurité de l’ONU, Communiqué de presse :Syrie : le Conseil de sécurité  reste divisé entre partisans du renforcement de l’aide transfrontalière et ceux d’un acheminement par-delà les lignes, disponible : sur

https://www.un.org/press/fr/2021/sc14479.doc.htm

44 Association Addiction France, La crise sanitaire a des répercussions sur les conduites addictives des Français, 24 avril 2021, disponible : sur https://addictions-france.org/presse/la-crise-sanitaire-a-des-repercussions-sur-les-conduites-addictives-des-francais/

45 Steven Heydemann, Syria Reconstruction and the Illusion of Leverage, Atlantic Council , 18 mai 2017, disponible : sur http://www.atlanticcouncil.org/blogs/syriasource/syria-reconstruction-and-the-illusion- de-levier .

46 L’Orient-le Jour, Beyrouth exhorte Riyad à revenir sur sa décision, 26 avril 2021, disponible : sur

47 L’essayiste Pierre Conesa démontre l’inutilité et l’aberration des conséquences humanitaires de telles sanctions, voir son ouvrage La Fabrication de l’ennemi : ou Comment tuer avec sa conscience pour soi, Editions Robert Laffont, 15 septembre 2011

48 James André, Mayssa Awad, Gaëtan Chabanol, Antoine Sextier, Stéphane Garczarek, Sylvain Lecoeur : Liban, Syrie : Trafic et sanctions, le nouveau front. France 24, 16 avril 2021, disponible : sur https://www.youtube.com/watch?v=n6YBzLt30tg

49 Roberto Saviano, Extra Pure, Voyage dans l’économie de la cocaïne (Zero, Zero, Zero en version originale), Editions Folio, 1 mars 2013*

 

Partager cet article :

Leave a comment

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Geopragma