Ancien consultant sur l’Afghanistan auprès du Centre d’analyse et de prévision du Quai d’Orsay (CAP, aujourd’hui CAPS) depuis 1981, Jean-Jose Puig a mené des missions à Kaboul auprès du gouvernement de Najibullah jusqu’en 1990. Il a également été conseiller du prince Sadruddin Agha Khan lorsque ce dernier a été nommé par l’ONU directeur de l’UNOCA (Coordinateur des agences UN pour l’Afghanistan).

 

  N’est-il pas indécent d’essayer d’imaginer le futur de l’Afghanistan alors que le chaos règne encore à Kaboul, que l’exfiltration des expatriés n’est pas encore terminée et que les Afghans et les Afghanes qui avaient cru en la solidarité promise par la communauté internationale sont laissé(e)s à l’abandon aux mains des Talibans dont ils ont déjà subi la loi féroce et moyenâgeuse il y a maintenant plus de 25 ans ?

  Pourtant on ne peut pas rester indifférent au sort d’un pays et de ses populations auxquels on a tant donné et qui nous l’ont si bien rendu, il faut essayer de voir ce qu’il peut advenir dans un futur proche, loin des calculs géopolitiques et des explications hypocrites et embarrassées du locataire de la Maison Blanche. Inutile de revenir sur les raisons d’un fiasco annoncé, sur la déliquescence de l’armée afghane, sur l’impéritie des divers services de renseignement et sur l’impréparation manifeste du retrait américain.

  Tenons-nous en aux seules évidences et aux connaissances acquises lors des nombreuses rencontres avec les populations lors des multiples séjours effectués pendant l’occupation soviétique et de la rencontre avec le gouvernement de Najibullah, assassiné puis atrocement mutilé par ces mêmes Talibans.

  Oui, je dis ces « mêmes » car ils n’ont pas changé, même si leurs « chefs » ont appris l’art de la communication à Doha. Tout d’abord les Talibans n’ont jamais tenu leurs promesses et n’ont jamais accepté l’humiliation d’avoir été chassés de Kaboul en 2001. C’est pourquoi, l’humiliation qu’ils font subir aux Occidentaux est d’une importance capitale pour eux mais leur jubilation risque d’être de courte durée.

  En effet, les Talibans ne peuvent ni administrer, ni gérer un tel pays fragmenté où l’aversion envers un régime corrompu et honni a poussé nombre de clans et tribus à déléguer aux Talibans le soin de les débarrasser de ce régime. Ils n’ont ni l’expérience ni les ressources humaines pour le faire. Il ne faut pas oublier que le pays et sa démographie ont changé depuis 1996. De plus, leur avancée fulgurante jusqu’à Kaboul s’est faite pratiquement sans combat et les territoires soi-disant conquis ne l’ont été qu’au prix de contournements de zones ennemies, d’alliances douteuses et de partenariats improbables avec des chefs locaux dont la loyauté n’est pas à toute épreuve, comme à Daïkundi ou Bamyan par exemple. Le fait qu’ils aient atteint Kaboul en passant par les provinces du nord du pays, sans « perdre de temps » dans les provinces du Sud qui leur étaient majoritairement acquises, les a amenés à marcher sur des terres qui ne sont pas les leurs et l’allégeance des responsables des partis traditionnels dans ces territoires ne va certainement pas sans contrepartie.

  En fait, il faudrait faire une analyse minutieuse à la fois sociologique, ethnique et politique de l’Afghanistan pour comprendre la dynamique provoquée par cette déroute occidentale. Il faut bien garder à l’esprit que l’Afghanistan d’aujourd’hui n’est plus celui d’hier et que l’opposition villes/campagnes s’est considérablement renforcée et qu’en dehors de Kaboul, des métropoles régionales come Kandahar, Lash-Qargat, Herat ou Mazar-e-Sharif ont vu le jour, perdant peu ou prou leur caractère provincial et abritant aussi des populations de classe moyenne, avides de consommer, de communiquer et de vivre à « l’occidentale ».

  Kaboul d’abord : en 1996, la ville comptait moins d’un million d’habitants, elle en compte aujourd’hui environ de cinq à six millions ! Une partie non négligeable de ces personnes sont des « IDP » (Internal Displaced Persons) qui vivent dans des conditions extrêmement précaires, qui n’ont pratiquement jamais vu l’argent de l’aide humanitaire qui leur était destinée et qui ont été spoliés des quelques biens qu’ils possédaient (habitations et terres agricoles le plus souvent) par les profiteurs du régime soutenu par les Occidentaux ou par des chefs de partis reconvertis dans le vol et le racket (Sayyaf en particulier mais il n’est pas le seul).

  Gageons qu’une part importante de ces personnes laissées pour compte ne constituera pas un problème majeur pour les Talibans. Mais il y a aussi des communautés qui sont restées attachées à leur région d’origine et qui se détermineront en fonction du comportement des Talibans dans ces régions. Une communauté, bien structurée et qui a un quartier attitré à l’ouest de Kaboul, est la communauté Hazara qui pratique l’Islam chiite et qui a subi beaucoup de massacres au début des années 90, en particulier à Nayak et Yakaolang. Les Talibans ont déjà commencé à faire du « porte-à-porte » dans ce quartier pour éliminer ou en chasser ses ressortissants.

  A côté de ces personnes déplacées et de ces communautés structurées (il n’y a pas que les Hazara !) existe également cette « classe moyenne », éduquée, consumériste, n’ayant pas d’attache communautaire excessive et dont les Occidentaux sont fiers d’avoir promu l’avènement. Evidemment ce sont eux qui vont payer le plus cher l’abandon des Occidentaux, dans leur mode de vie, leur travail, leurs loisirs et leur liberté d’expression et on doit craindre pour leur intégrité physique.

  Et puis, il y a les femmes. A juste titre, la communauté internationale s’est vantée de leur avoir offert éducation et promotions dans le système mis en place pour gouverner le pays, de les avoir soustraites au poids des mœurs et traditions ancestrales et au confinement imposé par le patriarcat toujours vivace. Mais cela ne concerne que les femmes d’une certaine élite de Kaboul même si certaines d’entre elles ont exercé des responsabilités dans les provinces. Un « progrès » du même ordre avait déjà été accompli (le consumérisme en moins) sous l’occupation soviétique et, lorsque le régime de Najibullah est tombé aux mains des « moudjahiddines », ce sont celles-là qui se sont senties abandonnées et menacées pour avoir choisi le « mauvais côté » sans pour autant avoir suscité beaucoup d’émoi chez les Occidentaux, à part le mouvement pour le droit des femmes dont la charte avait été présentée à Ahmad Shah Massoud à Dushanbé. Elles ont pourtant formé des groupes féministes, bien décidées à conserver les maigres acquis obtenus sous les gouvernements communistes. Leurs consœurs, plus jeunes, impliquées dans un mode de vie plus occidental tourné vers l’information, la consommation et la politique semblent vouloir relever le défi de leurs aînées comme en témoignent les quelques manifestations qu’elles ont eu le courage de faire face aux Talibans. Mais, cela était sous le regard des quelques caméras encore présentes à Kaboul. Qu’en sera-t-il lorsque l’information sera sous contrôle ? Peut-être les Talibans vont-ils comprendre qu’ils ont tout intérêt à profiter, au début, de ce levier pour continuer leur offensive de charme, comme tente de le faire leur porte-parole depuis Doha. Mais là encore, il faut faire une analyse du mouvement taliban aujourd’hui car les élites de Doha n’ont pas grand chose en commun avec les Talibans qui ont envahi Kaboul et qui sont aussi incultes et arriérés que leurs prédécesseurs d’il y a 25 ans.

  La gestion de la population de Kaboul est donc l’un des nombreux défis que doivent relever les Talibans et quand on sait que c’est Sirajuddin Haqani, le fils de Jalaluddin Haqani, qui a été nommé responsable de la sécurité à Kaboul on peut se faire du souci pour ceux qui contesteraient l’ordre imposé par les Talibans. Pourtant son père, grande figure respectée de la résistance aux Soviétiques, a été écarté par les Américains au lendemain de la chute du régime communiste, comme Ahmad Shah Massoud d’ailleurs. Il sera à nouveau mis sur la touche au lendemain de la chute des Talibans en 2001 pour avoir bénéficié d’un strapontin de courte durée dans le gouvernement des Talibans en 1996. Mais au lieu d’essayer de construire une alternative au gouvernement corrompu mis en place par les Américains, il a décidé de le combattre avec l’aide des Pakistanais avec qui il entretenait des relations privilégiées pour former un vaste réseau terroriste qu’il a mis au service des Talibans en déroute. Mais les relations entre les chefs des Talibans et Haqqani n’ont pas toujours été au beau fixe et de vieilles rivalités tribales ainsi que des contentieux personnels ne sont toujours pas résolus.

  Cependant il faut noter que la greffe d’une modernisation à l’occidentale n’a jamais pris en Afghanistan. Pourtant, la famille royale avait déjà essayé du temps du roi Amanullah dans les années 1920, mais à part une bourgeoisie qui gravitait autour de cette famille, les « anciens » et la population rurale s’y étaient farouchement opposés coûtant son trône à Amanullah. La majorité des Afghans, Talibans ou pas, ne veut pas de la démocratie telle qu’elle a été proposée et dont pratiquement tous les acteurs au pouvoir sont corrompus, où la justice est inefficace, inique et interminable, où l’aide internationale est détournée, où les élections ne sont que de tragiques farces, où la bureaucratie pléthorique ne fonctionne que par le népotisme  et où les principes qui régissent le quotidien des populations, quelles qu’elles soient, sont dénigrés et battus en brèche au nom d’une modernisation le plus souvent synonyme d’abandon.

  Mais Kaboul, de même que les métropoles régionales ne représentent pas tout l’Afghanistan et la prise de contrôle totale du pays, comme nous le laissent croire les différentes cartes présentées sur les plateaux de télévision, n’est qu’une victoire en trompe l’œil. Même si la lecture ethnique du pays est décriée en Occident (et aussi par une partie des Afghans de Kaboul) elle n’en demeure pas moins indispensable pour comprendre quelque chose à l’Afghanistan. Même si la détermination ethnique d’une population est à la fois empirique et subjective, beaucoup d’Afghans se revendiquent ouvertement de telle ou telle communauté, même s’il n’y a parfois aucun fondement ni historique ni scientifique à de telles revendications (cas de certaines tribus Aymak).

  On distingue généralement les Pachtounes, les Hazara, les Tadjik, les Ouzbeks, les Turkmènes qui forment à eux seuls plus de 80% de la population. Les Pachtounes, sunnites à quelques exceptions près, sont eux-mêmes divisés entre quatre types de communautés, inégalement réparties sur le territoire. La zone Sud (de Kandahar à Farah-Hérat) est majoritairement peuplée de pachtounes de la confédération tribale des Mohamadzaï[1], les régions Est et Sud-est sont essentiellement peuplées de pachtounes GhilzaÏ[2] et les régions frontalières avec le Pakistan sont peuplées de pachtounes de la frontière[3] et de tribus ghilzaï. Enfin, au Nord-ouest et au Nord-est on trouve les naqelins[4], populations de tribus pachtounes déportées en fonction de l’histoire de l’Afghanistan. Au Nord-ouest ce sont essentiellement des pachtounes Mohamadzaï et au Nord-est essentiellement des Ghilzaï.

  A côté des Pachtounes, il y a les Tadjiks qui sont implantés dans l’Ouest autour de la capitale provinciale Hérat, au Nord autour de Mazar-e-Sharif, dans le Nord-est de Khulm à Fayzabad et au Sud-sud-est du Badakhshan, dans l’Hindu-Kush avec la vallée du Panjshir[5] et bien sûr avec une importante représentation à Kaboul. Les rapports entre communautés pachtounes et tadjiks ont toujours été très tendues, même si Amad Shah Massoud avait essayé de nouer des accords avec certains chefs pachtounes. Ils sont de confession sunnite.

  Les Hazara occupent le centre de l’Afghanistan, les plateaux du Hazaradjat, et ont toujours été déconsidérés par les autres afghans[6]. Pourtant leur Histoire est très riche (communautés bouddhistes jusqu’à une époque avancée) mais ils se sont entretués pendant la guerre contre les Soviétiques avec différents partis en conflit manipulés par les Iraniens. Cette époque de luttes fratricides est révolue depuis le départ des Soviétiques et les différentes communautés se sont regroupées et forment maintenant un bloc assez homogène face aux Talibans qui avaient perpétrés des massacres à la fin des années 90. Ils sont de confession chiite même si de petites communautés sont sunnites (cas de la vallée de Khamard) voire ismaéliennes. Les rapports entre Hazara et Pachtounes ont toujours été problématiques, centrés sur le partage des terres de pâturage des nomades pachtounes (Kutchis)[7].

  Les Ouzbeks et les Turkmènes sont des communautés qui ont fui dans premier temps l’avancée des cosaques et dans un second temps celle des bolchéviques. Les deux populations ont sensiblement la même histoire même si les Ouzbeks sont plus nombreux. Toutes deux occupent la partie Nord-nord-ouest de l’Afghanistan. Plusieurs tribus ont été déportées dans le Sud de l’Afghanistan (construction du barrage d’Arghandab). Là encore, la politique de déportation des tribus pachtounes au Nord a créé des conflits pour les terres confisquées et donc des contentieux ancestraux avec les Pachtounes.

  Les autres populations, Baloutches à cheval sur les frontières d’Iran, du Pakistan et de l’Afghanistan, Pashaï habitant les hautes vallées du Laghman et du Kunar, Kirghizes dans les hautes vallées du Wakhan au Nord-est de l’Afghanistan, Aymaks vivant dans les bassins de l’Hari-Rud, de la Murghab et du Farah Rud à l’Ouest et au Nord-ouest du Hazaradjat représentent un trop faible pourcentage de la population du pays pour, à elles seules, influer sur l’avenir du pays.

  Il faut aussi mentionner les Qizilbash, qui sont considérés comme les descendants des militaires et administratifs qui gouvernaient les provinces pour le compte de l’empereur perse safavide Nader Shah Afshar au XVIIIème siècle. Ceux-ci, ayant acquis force et influence sous le règne d’Ahmad Shah Durrani au point de concurrencer les pachtounes Mohamadzaï, ont été déclarés ennemis de l’Afghanistan par l’Emir Abd-Ur-Rahman qui a confisqué leurs terres et a massacré une partie de l’intelligentsia qu’ils formaient. Ils sont de confession chiite comme les Hazara et, à ce titre, pourchassés par les radicaux sunnites. Ils représentent pourtant l’élite de la société civile (Ingénieurs, architectes, enseignants, médecins…).

  Les Ismaéliens ne constituent pas à proprement parler une ethnie mais ils figurent en bonne place parmi l’élite de Kaboul et leurs territoires se situent dans la vallée de Kayan (Sud-ouest de Pul-e-khômri) et dans le Sud-est du Badakhshan. Ils ont été durement traités par les Khalqis du gouvernement de Taraki et massacrés par les Talibans et leurs alliés à la fin des années 90. Leur chef spirituel, Sayyed Mansour Naderi, vit en exil au Tadjikistan.

  Bien sûr, le poids relatif de chacune de ces populations n’est pas le même et les nombreux mouvements de populations ont conduit à une intrication géographique extrêmement complexe dans certaines régions, d’autant plus que, même s’il s’agit plus d’exceptions, les mariages mixtes se sont multipliés. Pour les populations non pachtounes le rapport au territoire local fait autant sens que l’ethnicité, en fait c’est plutôt lui qui la détermine, c’est le concept de « manteqa », espace géographique local dont les habitants partagent les mêmes références culturelles, terme que l’on pourrait traduire approximativement par « terroir ». C’est cette représentation géographique des populations d’Afghanistan qu’ont toujours combattu les Pachtounes, qui, eux, se réfèrent à la communauté (pachtoune) et au concept de « watan » qui serait alors la « patrie » dont les limites dans l’espace ne seraient définies que par eux. D’où cette volonté systématique dans l’histoire du pays, des Rois au gouvernement déchu d’Ashraf Ghani en passant par les Talibans de la première vague, de « pachtouniser » l’Afghanistan, volonté qui a toujours été contreproductive en termes de stabilité, de coexistence pacifique et, partant, de sécurité.

  Alors, les Talibans dans tout cela ? Si l’on se réfère à la genèse du mouvement qui, rappelons-le, a été proposé par Benazir Butto aux services pakistanais (ISI) comme alternative au Hezb-e-Islami (d’origine Ghilzaï), protégé et exécuteur des basses œuvres de ces derniers, on pourrait dire que les Talibans sont nés dans une matrice Mohamadzaï. Ce serait aller un peu vite en besogne car ce qui a fait sa force au début, c’est d’avoir su fédérer les tribus pachtounes contre les non pachtounes. Il est à remarquer que les Pachtounes, à quelques exceptions Ghilzaï près (Haqqani, Amin Wardak, Abdul Haq Yunes Khales) ne se sont pas battus contre les Soviétiques et ont surtout fait de la figuration dans les partis soutenus par le Pakistan. Autant il était impensable pour un Mohamadzaï de voir un Ghilzaï au pouvoir, autant il était impensable pour un Pachtoune de voir un non pachtoune occuper le pouvoir. Si l’on reprend l’implantation et les caractéristiques des différents partis de la résistance antisoviétique on constate que le parti le plus infiltré par les Talibans au début, serait le Harrakat-e-Enqelab-e-Islami pourtant de recrutement plutôt Ghilzaï. Ceci tient essentiellement aux liens que ce parti (appelé aussi le parti des mullah) a gardé avec les madrassas pakistanaises dont sont issus les Talibans. Nous reviendrons ultérieurement sur les accords et alliances passées avec des représentants d’autres groupes ethniques. Rappelons que les Talibans, majoritairement pachtounes, pratiquent un islam médiéval fantasmé et radical et qu’ils sont de confession sunnite, farouchement opposés aux chiites.

  Il y a donc, dans l’Afghanistan provincial, un contexte favorable à la résurrection de vieux contentieux enfouis mais jamais oubliés et le souvenir de massacres perpétrés par les Talibans de la fin des années 90. Dans les métropoles, l’hostilité aux Talibans existe aussi mais procède d’autres raisons qui sont largement détaillées sur les plateaux de télévision. Enfin, la population est très jeune et plus des trois quarts a moins de vingt cinq ans. Cette partie de la population n’a pas connu l’occupation soviétique ni même la première période talibane et la connaissance qu’ils ont de cette partie de l’histoire de leur pays provient des récits familiaux qui, là encore, diffèrent d’une métropole à l’autre et d’une région à l’autre. Par contre, les Talibans ont le souvenir prégnant de leur prise de Kaboul en 1996 et plus encore de l’humiliation qu’ils ont subie lorsqu’ils ont été chassés de Kaboul et de l’Afghanistan en 2001. Aussi, cette entrée dans Kaboul ce 15 août ressemble-t-il à une revanche mais aussi à un message (adressé à la résistance afghane ?) : « vous avez chassé les Soviétiques, nous nous avons chassé les Américains ! » Mais maintenant, les Talibans ne peuvent pas, seuls, gouverner le pays dont ils rejettent les institutions et tâche pour laquelle ils n’ont aucune compétence. La première fois qu’ils sont arrivés au pouvoir, en 1996, ils ont bénéficié de l’aide des cadres d’Al-Qaïda d’Oussama Ben Laden auxquels ils ont délégué l’administration du pays, eux-mêmes se contentant de faire régner « l’ordre islamique » à coup d’interdictions et de châtiments corporels. D’ailleurs ces cadres, en majorité arabes, ont laissé de tristes souvenirs aux populations rurales souvent massacrées pour conquérir des territoires où les Talibans eux-mêmes n’osaient pas trop s’aventurer, à l’époque, comme au Nord du Hazaradjat et dans la région de Mazar-e-Sharif. Mais, maintenant, même si les liens avec Al-Qaïda demeurent, ils ne peuvent plus faire appel à cette organisation terroriste. Restent les Pakistanais qui les ont toujours soutenus, armés et conseillé militairement et politiquement bénéficiant depuis toujours d’une indulgence coupable et à proprement parler scandaleuse, de la part des Occidentaux. C’est pourquoi les Talibans se sont lancés dans une recherche d’alliances internationales où l’on retrouve la Chine, la Russie, le Pakistan, la Turquie et les pays du Golfe, le Qatar en premier lieu mais aussi l’Arabie Saoudite, déjà présente en 1996 et bien sûr les Emirats. Même si des compromis (vis-à-vis des minorités chiites par exemple) ont été trouvés avec l’Iran, il n’est pas sûr que ce pays facilite les choses pour les Talibans. Il y verra plutôt une opportunité pour obtenir une levée ou un assouplissement des sanctions imposées par les Américains en échange d’un « containment » du terrorisme en Afghanistan.

  La Chine a une occasion inespérée d’inclure largement le pays dans le développement des nouvelles « routes de la soie » et de pouvoir commencer à exploiter le riche sous-sol afghan : mines de cuivre d’Aïnak, minerai de fer de l’Hadjigak, terres rares, lithium et cobalt etc. Des promesses ont été faites par les Talibans pour ne pas exporter une révolution islamique au Xinjiang (communautés Ouïghour). Donc la Chine, pragmatique, consolide ses intérêts économiques et voit l’horizon se dégager dans cette partie du monde. Le Pakistan, saboteur[8] de la résistance antisoviétique, promoteur et soutien des Talibans, grand ami de la Chine va essayer de tirer un profit politique de la situation en fournissant aux Talibans l’expertise qu’il leur manque pour gérer le pays mais risque de jouer un jeu dangereux avec les intégristes islamiques pakistanais qui gangrènent le pays et qui ne sont pas tous au mieux avec les Talibans afghans. La Russie ne peut que se féliciter du fiasco américain, elle qui a dû abandonner aussi l’Afghanistan mais son départ avait été bien préparé et le repli s’est fait en bon ordre. De plus, l’homme qu’ils ont laissé à Kaboul, Najibullah, a fait bonne figure et était en passe de réussir si sa politique de réconciliation nationale n’avait pas été sabotée de l’intérieur par les militaires ayant fait alliance avec Gulbuddin Hekmâtyar. Il est à noter qu’il n’y a pas de contentieux entre les Russes et les Talibans puisque ces derniers ne se sont jamais battus contre les Soviétiques. Cependant la Russie veut éviter à tout prix l’extension du mouvement taliban dans les anciennes républiques d’Asie Centrale. C’est pourquoi des troupes ont été envoyées au Tadjikistan et en Ouzbékistan pour renforcer le contrôle des frontières avec l’Afghanistan. Poutine a même proposé aux Américains de mettre des bases à leur disposition, au Kirghizistan et au Tadjikistan, pour surveiller l’Afghanistan. La réponse américaine, à ce jour, n’est pas très claire.

  Le Qatar, qui soutient depuis de nombreuses années les Talibans, va bien sûr continuer son soutien à la fois politique et économique mais son histoire récente qui en fait une place forte des frères musulmans va à contre-sens de l’idéologie des Talibans. Il y a donc des éclaircissements à attendre que l’on verra peut-être dans la formation du gouvernement dit « inclusif » promis par les Talibans à travers la part qui sera laissée à des personnages comme Gulbuddin Hekmâtyar. L’Arabie Saoudite, aux premiers rangs lors de la première prise de Kaboul par les Talibans va sans doute user de son influence pour soutenir des gens comme Sayyaf.

  Quant à la Turquie, pourtant membre de l’OTAN, sa position est très ambigüe. D’un côté, elle construit un mur à sa frontière avec l’Iran pour contenir les réfugiés afghans, de l’autre elle négocie avec les Talibans pour essayer de mettre à disposition leurs compétences en matière d’infrastructures[9]. Ils auraient obtenu le contrôle de l’aéroport international de Kaboul après le départ des Américains. Mais là encore des divergences « idéologiques » peuvent se faire jour puisque la Turquie de Recep Erdogan est plutôt proche des « frères musulmans » alors que les Talibans sont plutôt d’inspiration Wahabbite.

  Enfin il existe un autre acteur potentiel dans ce chaos afghan : c’est l’Etat Islamique (Daech) qui vient de tristement s’illustrer avec l’attentat très meurtrier du 26 août dernier à l’aéroport de Kaboul. Les Talibans et Daech sont en guerre totale et l’élimination de Daech par les Talibans fait partie de l’accord conclu avec les Américains. Les troupes de Daech ne sont pas nombreuses et n’ont aucune implantation locale. Il s’agit pour la plupart d’anciens Talibans en rupture avec la politique du mouvement actuel et d’un petit nombre de transfuges de l’Etat Islamique qui s’était formé en Iraq et en Syrie. Ils sont cantonnés, pour l’instant, dans les provinces du Nangarhar et du Kunar, à la frontière du Pakistan et sont aidés par certains mouvements islamistes du Pakistan. Ils ne font pas le poids militairement face aux Talibans mais ils ont un fort pouvoir de nuisance. Ils sont opportunistes, en embuscade, et prêts à saisir la moindre occasion pour pactiser avec les opposants aux Talibans.

  Le travail des Talibans est donc de gagner une reconnaissance internationale et de gouverner un pays fracturé de toutes parts dont la plus grande partie des populations ne croit absolument pas en leurs promesses de modération et d’ouverture. Techniquement ils n’ont pas les moyens de gouverner seuls ni de maîtriser la machine administrative mise en place par les gouvernements précédents. Ils pourraient abolir ou suspendre la constitution et la remplacer par des « conseils d’anciens » dans les provinces, mais ils rencontreraient de graves difficultés dans les territoires qui ne leur sont pas acquis et même en territoire pachtoune des rivalités entre les tribus dominantes ne manqueraient pas de se faire jour. Alors, il ne leur resterait que la force et la terreur pour s’imposer comme ce fut le cas lors de la première fois, sans pouvoir compter, aujourd’hui, sur les membres d’Al-Qaïda pour faire le « sale boulot » dans les provinces. Ils peuvent aussi laisser se développer le chaos et utiliser les fonctionnaires administratifs des gouvernements précédents pour « voir » comment « ça se passe » et reprendre la main progressivement. Mais là encore il leur faudrait faire avec les contentieux locaux et le poids du passé récent qui ne leur est pas favorable. Cela demande un sens politique qu’ils n’ont pas et une connaissance de l’histoire de leur propre pays qu’ils n’ont pas ou qu’ils ne veulent pas connaître. Quelle que soit la stratégie utilisée, elle conduira, à terme, à des conflits locaux puis à la guerre civile sauf s’ils abandonnent l’idée d’un pouvoir hégémonique[10] et d’une dictature idéologique, ce qu’ils ne semblent pas prêts à faire.

  Dans cette note nous n’avons pas évoqué le problème de la drogue et de la culture du pavot. Il semble que les Talibans ont fait la promesse de l’éradication de la culture du pavot comme ils l’avaient fait lors de leur première accession au pouvoir à Kaboul. Seule promesse qu’ils ont d’ailleurs tenue. Pourtant on voit mal comment ils pourraient se passer maintenant de cette manne financière puisqu’ils contrôlent également le processus de transformation en héroïne.


[1] Les Pachtounes Durrani (du surnom de Durran-e-Durrani, fondateur du royaume pachtoune de Kandahar) ou Mohamadzaï (du patronyme des familles royales ayant régné en Afghanistan)

[2] Les pachtounes Ghilzaï ont toujours été opposés aux Mohamadzaï qui avaient confisqué le pouvoir depuis l’avènement de l’Afghanistan en 1747. Il n’est pas inutile de rappeler que le premier gouvernement communiste était présidé par Mohamed Taraki, poète Ghilzaï, et que la guerre civile qui en a résulté a été avant tout une guerre féroce entre Ghilzaï et MohamadzaÏ avant que n’interviennent les Soviétiques pour mettre un terme au massacre des élites perpétré par les Ghilzaï.

[3] Les pachtounes de la frontière sont constitués de plusieurs tribus mêlées aux Ghilzaï et à des tribus vivant en territoire pakistanais descendantes de l’empire moghol et des tribus du nord du Pakistan. Ces tribus de la frontière n’ont pas beaucoup d’affinités avec les pachtounes Mohamadzaï et l’ont montré en s’alliant avec les populations du Shamali (au nord de Kaboul) pour détrôner le roi Amanullah en 1929 au profit de Batcha-e-Saqao ancêtre d’une figure de la résistance aux Soviétiques, Majid Kalakani. C’est pourtant à ces tribus de la frontière que les Anglais vont faire appel pour mener une coalition avec des tribus du Kandahar pour reprendre le pouvoir à Batcha-e-Saqao avant de l’exécuter publiquement. C’était le prix à payer pour que l’occupant anglais de l’époque « oublie » la trahison initiale de ces tribus frontalières. Toujours est-il que ces tribus, irrédentistes et aux affiliations très particulières, jouissent d’un statut spécial et soient, par exemple, dispensées de conscription (c’est de ces tribus qu’est issu la famille Haqqani).

[4] Mais les pachtounes ne constituent pas la seule ethnie de l’Afghanistan, c’est pourquoi le souverain Abd-ur-Rahman, à la fin du 19ème siècle, décide e faire de l’Afghanistan un « impérium » pachtoune et commence à déporter des tribus entières vers le nord du pays d’où les pachtounes sont absents. Ces pachtounes déportés, les « naqelins » ne sont pas bien vus des populations locales objets de spoliations et de confiscation de terres attribuées aux nouveaux arrivants. Les premiers à être déportés sont des tribus mohamadzaÏ, fidèles à la famille royale, au nord ouest de l’Afghanistan. Le prétexte est de protéger la frontière nord des incursions des cosaques du tsar et quelques décennies plus tard ce sera la protection contre les bolchéviques. Puis de nouvelles déportations ont lieu pour punir les tribus qui ont collaboré au renversement du roi Amanullah. Ce sont essentiellement des tribus Ghilzaï qui sont déportées cette fois ci vers le Nord, Nord-est dans les régions de Pûl-e-Khomri, Baghlan, Kunduz,Taloqan,  Fayzabad. La famille du chef du Hezb-e-Islami, Gulbuddin Hekmâtyar, originaire de Moqôr au sud de Ghazni a été déportée à Imam-Saheb au Nord de Kunduz dans les années 30. Quelques déportations pour rébellion et insubordination ont eu lieu (cas des Safi en partie déportés vers la région d’Hérat, comme certaines tribus du Logar).

[5] D’où est originaire le célèbre commandant Ahmad Shah Massoud.

[6] Le contentieux entre Pachtounes et Hazara remonte aux guerres menées par Abd-Ur-Rahman pour installer des colons pachtounes au Hazaradjat et les déposséder de leurs terres fertiles. les Hazara ont fui vers les provinces du nord, au Turkménistan ou au Pakistan à Quetta.

[7] Il n’y a pratiquement plus de nomades qui viennent pâturer au Hazaradjat, du moins ceux qui faisaient le « Kutch », la grande transhumance ente les villages d’été (aylak) et les villages d’hiver (Kushlak). le gouvernement d’Hamid KarzaÏ avait relancé le nomadisme pour les pachtounes du nord est qui sont revenus dans les hautes vallées de l’Hindu-Kush (Andarab, Panjshir, Anjuman)

[8] Le Pakistan a voulu contrôler la résistance afghane en ne soutenant que les partis pachtounes et en dotant le parti de Gulbuddin Hekmâtyar (le Hezb-e-Islami) de la plupart des armements fournis par les Américains (missiles Stinger entre autres). Le service de renseignements (lSI) a essayé de discréditer Ahmad Shah Massoud et a fourni les informations pour tendre les embuscades où ont été tués nombre de moudjahiddines du Jamiat-e-Islami (parti de Massoud). Le Pakistan a, en outre, hébergé Ben Laden et nombre de membres d’Al-Qaïda et été impliqué dans plusieurs attentats à Kaboul, perpétrés par le réseau Haqqani qu’il finance et soutient depuis le début.

[9] La Turquie faisait partie de la coalition internationale après la déroute des Talibans en 2001 et elle avait été chargée de remettre en état les liaisons routières avec le nord du pays, en particulier la route et le tunnel du Salang. Les relations entre l’Afghanistan et la Turquie sont anciennes puisque c’est à la Turquie qu’avait été confiée la formation des cadres militaires de l’armée afghane sous le règne du roi Amanullah.

[10] Il ne s’agit pas là d’abandonner la « Charia », seulement d’en atténuer le caractère barbare des châtiments. Pour les Afghans, en effet, la « Charia » fait partie de leur univers quotidien et constitue leur système de références fixe et immuable. La justice doit être rendue rapidement et le jugement doit être appliqué immédiatement, et cela sans s’embourber dans des procédures longues et le plus souvent sans issue dont on ne sort que par la corruption. Une justice rapide n’est pas forcément expéditive. La justice expéditive ne fait souvent qu’entériner un jugement a priori ou le coupable est déjà désigné d’avance, soit par la rumeur soit par l’intérêt de celui ou ceux qui jugent.

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