Article par l’analyste politique Evguenyi Kroutikov paru le 19.08.2021, et traduit du russe par Olivier Broun, adhérent de Geopragma

Захват Кабула – еще не финал гражданской войны в Афганистане

Le triomphe des Talibans donne le sentiment d’être total. En ce moment même, plusieurs chefs militaires et politiques afghans rassemblent leurs forces pour combattre les « Taliban ». Qui sont ces hommes, quelles régions et quelles ressources sont derrière eux – et ont-ils une chance de vaincre les fanatiques religieux qui ont si facilement pénétré dans Kaboul ?

L’opposition anti-talibane s’est soudain découvert plusieurs « parrains » en même temps. Il semblait pourtant que jusqu’à il y a deux jours, personne n’aurait pensé que quelqu’un résisterait aux « étudiants ».

Le maître du lithium

Ainsi, l’un des chefs de la résistance anti-talibane, Ahmad Masood, a lancé un appel aux pays occidentaux pour qu’ils les aident en leur fournissant des armes. Ahmad Massoud est le fils d’Ahmad Shah Massoud, le Lion du Pandjshir, qui a longtemps dirigé la résistance aux forces soviétiques dans le nord-est de l’Afghanistan, dans les gorges du Pandjshir, pratiquement imprenables. 

« J’implore les amis de l’Afghanistan en Occident de nous défendre à Washington et à New York, au Congrès et dans l’administration Biden. Défendez-nous à Londres, où j’ai obtenu mon diplôme, et à Paris, où une allée du jardin des Champs-Élysées a été baptisée du nom de mon père ce printemps. <…> Nous avons besoin de plus d’armes, de plus de munitions et de plus d’équipements », a déclaré Massoud dans une lettre publiée dans le Washington Post. 

Il a déclaré que la résistance disposait de stocks de munitions et d’armes, et que certains Afghans avaient répondu à l’appel à rejoindre la résistance au cours des 72 dernières heures. Certains soldats de l’armée régulière afghane ont été irrités par la reddition de leurs commandants et des anciens membres des forces spéciales afghanes. Mais, selon Massoud, ce n’est pas suffisant. « Vous êtes le seul espoir qui nous reste », a conclu Massoud.

Ahmad Massoud Jr. a en effet étudié en Grande-Bretagne, à la Royal Military Academy de Sandhurst, puis à la faculté militaire du King’s College de Londres. Il est professionnel et assez jeune (né en 1989) pour être énergique et indépendant. Il est charismatique et ressemble incroyablement à son père, ce qui accroît considérablement sa popularité auprès de la population locale. Il n’a occupé aucun poste officiel dans l’Afghanistan occupé, mais il a hérité du pouvoir de son père, tué par Al-Qaida, sur les gorges de Pandjshir. 

Ахмад Масуд. (Фото: REUTERS/Mohammad Ismail)Ahmad Massoud (photo: REUTERS/Mohammad Ismail)

Ce territoire a en fait toujours été indépendant de Kaboul, quelle que soit l’autorité de la capitale. Les Tadjiks de Pandjshir ont suffisamment d’armes pour eux-mêmes et pour la défense de la gorge, mais ce n’est clairement pas suffisant pour aller au-delà de la gorge. Ce dont ils disposent en suffisance, cependant, c’est de l’argent: Massoud contrôle certaines des plus grandes mines d’émeraudes du monde (le marché, bien sûr, est illégal) et des mines de lithium. Et sans lithium, il n’y a pas de batteries pour les téléphones portables. 

En d’autres termes, Ahmad Massoud Jr. a besoin de l’économie mondiale. Et pas seulement des Chinois. Les Chinois ont d’ailleurs été contraints d’abandonner leur propre projet minier il y a quelques années en raison de l’ »instabilité ». Mais peut-être que le jeune Massoud n’a tout simplement pas envie de concurrence. 

Les Pandjshiris ont pris le contrôle de Charikar, un centre de population crucial pour l’ensemble de l’Afghanistan. Il est situé sur l’autoroute Kaboul-Hairaton, qui relie la capitale au nord. C’est la seule route stratégique qui traverse le pays (grâce aux constructeurs de routes soviétiques) et le célèbre col et tunnel de Salang dans les montagnes de l’Hindu Kush. Le tunnel traversant l’Hindu Kush a été construit par des constructeurs de métro moscovites dans les années 1960. Jusqu’en 1974, il était considéré comme le tunnel le plus haut du monde. Au cours de la première guerre avec les Talibans en 1997, Massoud Sr. a fait sauter le tunnel, « fermant » ainsi la partie nord de l’Afghanistan. Après l’unification du pays en 2001, le tunnel a été reconstruit. 

Charikar est une ville célèbre. Juste au-delà de sa périphérie orientale commence la « Verte Charikar » de funeste mémoire, une plaine envahie de petits arbres et plantée de raisins. C’est de là que les moudjahidines attaquaient régulièrement les colonnes de l’armée soviétique circulant sur la route stratégique pendant la guerre d’Afghanistan. En contrôlant Charikar et la vallée verte, vous contrôlez toute communication entre les deux parties du pays. 

Et juste au-delà de cette zone verte se trouve la base aérienne de Bagram. C’est le principal et peut-être le seul centre de commandement militaire et de logistique du centre de l’Afghanistan. Aujourd’hui, elle est sous contrôle taliban, mais la distance est infime et les taliban, comme toute cavalerie nomade, ne sont pas très enclins aux batailles défensives. Jusqu’à présent, l’initiative est du côté des Pandjshiris. Cependant leurs ressources sont limitées, en particulier pour des raisons évidentes.

L’ennemi idéologique des Talibans 

Pendant ce temps, le vice-président Amrullah Saleh s’est déclaré chef par intérim de l’Afghanistan. Il a fait référence aux articles de la constitution selon lesquels un président en fuite perd automatiquement ses pouvoirs et le pouvoir passe au vice-président. 

Saleh, également un Pandjshiri tadjik, avait combattu les Shuravis (désignation des soviétiques) sous Ahmad Shah Massoud, avait beaucoup grandi et avait même été promu dans les années 1990 au poste de chef de l’Alliance du Nord, qui unissait les populations du Nord afghan (Tadjiks, Ouzbeks et Hazaras) contre les Taliban pachtounes, qui s’appuyaient sur le Sud et le Sud-Est du pays. 

Амрулла Салех. (Фото:JAWAD JALALI/EPAТАСС)Amrullah Saleh (photo: JAWAD JALALI/EPAТАСС)

Mais quelque chose a mal tourné, et Amrullah Saleh a passé toute la seconde moitié des années 1990 à Moscou, où il était occupé à se faire discret. Officiellement, il publiait le magazine Haft Ruz (« Sept jours » en tadjik), mais beaucoup de ceux qui ont vécu dans les années 1990 se souviennent d’un hôtel sur Kashirskoye Shosse qui est devenu à la fois le siège de l’opposition afghane et un énorme marché. À la fin des années 1990, Ahmad Shah Massoud a nommé Saleh coordinateur du travail avec les agences de renseignement occidentales, et Saleh s’est rendu aux États-Unis. Après les attentats du 11 septembre, il s’est trouvé en liaison avec la CIA et a participé à l’opération spéciale de l’Alliance du Nord contre les talibans. Dans le gouvernement de Hamid Karzai, il a été chef des services de renseignement et de sécurité. 

Saleh est l’un des ennemis les plus permanents des Taliban. La position extrêmement dure de Saleh à l’égard des taliban a été la raison de sa démission du gouvernement de Karzai, puis du cabinet d’Ashraf Ghani. Prêt à tuer les barbus partout où il les trouve. Il porte des vêtements européens. Séduisant, beau, charismatique, parle le dari, le pachtoun et l’anglais, il a survécu à une douzaine de tentatives d’assassinat, et détient un passeport américain. Il déclare qu’il ne « se tiendra pas sous le même toit » que les taliban (notre équivalent de « ne s’assiéra pas à côté d’eux dans un champ »).

Il utilise activement Twitter : « Nous devons prouver que l’Afghanistan n’est pas le Vietnam et que les Taliban ne ressemblent pas, même de loin, aux Vietcongs. Contrairement aux États-Unis et à l’OTAN, nous ne nous décourageons pas et nous voyons d’énormes opportunités à venir. Les avertissements inutiles sont terminés. Rejoignez la résistance. » Lui et Ahmad Massoud, Jr. Savent ce qu’est le Viet Cong et sont donc en mesures de faire de telles rapprochements historiques par écrit. Cela les distingue du personnage qui est en de fait à la tête de tous (ou au-dessus de tous) les Tadjiks du nord de l’Afghanistan (à l’exception de la gorge de Pandjshir). 

Le « Roi du nord » et le maréchal Dustum

Atto Muhammadi Nur, surnommé Ustad (« lenseignant^ », « le professeur »), est officieusement l’homme le plus riche de l’Afghanistan moderne, bien que personne ne puisse vraiment compter. Il est également le « Roi du Nord » (Podshohi Shimol). Il a été nommé Ustad parce qu’il a travaillé comme instituteur jusqu’en 1979. Puis les Shurawis (soviétiques) sont arrivés, et il avait mieux à faire que d’enseigner aux enfants tadjiks. 

Après le départ des troupes soviétiques, Ustad s’est associé à l’Ouzbek Rashid Dustum et a pris le contrôle de la province de Balkh et de tout le nord de l’Afghanistan. Sans sa permission, une mouche ne peut pas y voler. Il n’y a pas une seule entreprise locale dont il ne soit pas le cofondateur. 

Ashraf Ghani a tenté de l’évincer de son poste de gouverneur de Balkh, mais le nouveau gouverneur nommé depuis Kaboul, Muhammad Ishaq Rahgozar, s’est adressé à Ustad Noor en l’appelant « Votre Excellence » et ne s’est pas permis de fouiner fouillé inutilement dans Mazar-e-Sharif (la capitale de Balkh). La presse anglo-saxonne le considère comme un mafioso (son comportement domestique et public est très similaire), un homme corrompu et ainsi de suite, malgré le fait qu’Ustad Noor ait brûlé plusieurs fois en public des champs entiers de pavot à opium. La sincérité de ses actions n’a, pour le moins, pas vraiment convaincu. 

Auparavant, les forces qu’il contrôlait étaient estimées à environ 60’000 hommes armés, sans compter les deux brigades de sa milice personnelle (« milice »). Par ailleurs, dans le contexte afghan, tous ces calculs formels s’avèrent parfois illusoires. Personne ne peut garantir le comportement d’une unité particulière. Elle peut même se disperser en l’absence d’un leader clair. 

Et les taliban, comme des enfants à Disneyland, sont venus renifler les dorures du palais du général Rashid Dustum à Mazar-e-Sharif. Ils se sont assis avec précaution dans les fauteuils dorés, ont regardé les tableaux encadrés d’or et aussi les tapisseries dorées représentant des « idoles ». Le général Dustum et Ustad Noor ont fui en Ouzbékistan il y a quelques jours. Ustad Noor affirme que l’étonnante prise de la ville de Mazar-e-Sharif, forte de 400’000 habitants et remplie de militaires ouzbeks et tadjiks, est le résultat d’une conspiration. 

Атто Мухаммади Нур. (Фото: Сергей Фадеичев/ТАСС)Atto Muhammadi Nur (photo: sergey Fadeichev/TASS)

« Malgré notre résistance déterminée, malheureusement, tous les équipements du gouvernement et des ANDSF (Forces de défense et de sécurité afghanes) ont été remis aux taliban dans le cadre d’un vaste complot organisé et lâche », a déclaré Ustad Noor. Noor a déclaré que le but du complot était de le « prendre au piège » ainsi que le maréchal Abdul Rashid Dustum, qui a été vice-président de l’Afghanistan de 2014 à 2020. Noor a noté que les militants n’ont pas réussi à atteindre cet objectif, et que maintenant, lui-même, le maréchal Dustum et plusieurs autres autorités sont « en lieu sûr » ». C’est-à-dire, à Tashkent. 

Dustum, qui est maintenant devenu maréchal, contrôle la population ouzbèke et turkmène du nord de l’Afghanistan et a toujours joué un rôle important dans l’Alliance du Nord. Dustum est issu d’une famille pauvre dehkan, avait toujours soutenu les mouvements socialistes d’Afghanistan, avait fait des études militaires à Moscou et à Tashkent, et avait combattu honnêtement aux côtés du gouvernement afghan pro-soviétique, à la tête d’une division. Après le retrait soviétique, il s’est retranché dans la ville de Mazar-e-Sharif, majoritairement peuplée d’Ouzbeks, dont il avait déjà été chassé une fois par les taliban. Il était ami avec le défunt président ouzbek Karimov, ce qui a donné lieu à des soupçons de collusion et de séparatisme. 

On rapporte déjà que des unités militaires sous le contrôle du maréchal Dustum se sont portées au secours des Pandjshiris. Les unités tadjiks d’Ustad Noor pourraient également s’établir à Charikar, Salang et Bagram. 

Les nomades et les chiites

Les chiites Hazara constituent un autre élément de la résistance aux taliban. Les Taliban sont une secte sunnite extrêmiste. Pour eux, les chiites, et, plus encore, les mongols, sont pires que des infidèles. La situation est aggravée par l’Achoura, la principale fête religieuse des chiites, qui pleure l’imam Ali assassiné. La principale célébration de l’Achoura a lieu le dixième jour du mois de Muharram, soit le 19 août cette année. Les taliban ont en quelque sorte promis qu’ils assureraient la sécurité des chiites, mais peu les croient. En outre, l’Iran soutient les chiites (autrefois, il y avait les Huit Shiites, une alliance de partis militants chiites afghans basée en Iran). Il vaut mieux ne pas se frotter à eux. 

Les Hazaras sont les descendants des guerriers de la garnison mongole de l’armée de Gengis Khan (« hezare » » veut dire « mille »). Ils ont une apparence mongole distinctive, et leur langue de type iranien est parsemée de mots mongols et turcs. De tout temps, ils ont été la minorité nationale et religieuse la plus humiliée d’Afghanistan sous tous les dirigeants et autorités. Ils ont été chassés des villes vers les montagnes impénétrables et incultes et transformés en nomades mendiants. 

L’apparence mongoloïde est devenue un sujet de moqueries et même de pogroms. Et le chiisme les empêchait même de s’approcher du pouvoir dans le pays. En conséquence, les Khazars ont toujours soutenu toute coalition contre Kaboul, tout comme la population juive de l’Empire russe, humiliée et privée de ses droits fondamentaux, a massivement soutenu les mouvements révolutionnaires.

Les nomades qui vivent dans des cabanes recouvertes de feutre sous un système tribal sont des soldats idéaux si vous leur donnez une poignée de kalachnikovs et leur montrez l’ennemi. Et l’Alliance du Nord a toujours été capable de trouver un terrain d’entente avec eux. Par ailleurs, les chiites iranophones de l’ouest du pays passent automatiquement du côté des nordistes. Ma fois, si c’est la volonté d’Allah et de Téhéran. 

Quand tout ça va-t-il s’arrêter?

Il faut comprendre que les talibans ne peuvent pas, de manière réaliste, contrôler l’ensemble du territoire afghan, notamment les provinces non pachtounes. Leur prise de contrôle triomphante du pays était basée sur l’arrogance, le faste et la peur. Ces tactiques de cavalerie (avec des jeeps en place de chevaux et de chameaux) ont permis à des escouades relativement petites d’hommes barbus d’occuper des villes sans combat, et à la population locale s’est enfuie avec épouvante. 

Maintenant, la situation a commencé à changer. Avec la perte de Charikar, les garnisons talibanes du nord perdent leurs approvisionnements et leurs communications avec Kaboul. En effet, l’Afghanistan pourrait revenir à la situation du milieu des années 1990: une guerre civile menée selon des critères ethniques et, en partie, religieux, et une division du pays entre le nord et le sud. Et l’ensemble actuel des opposants aux taliban ressemble beaucoup à l’Alliance du Nord de l’époque. 

Tout cela semble attrayant sur le papier. En réalité, la nouvelle incarnation de l’Alliance du Nord a désormais peu de chances de faire des percées à Kaboul. Oui, il est possible de changer radicalement l’équilibre des forces en prenant Bagram et Mazar-e-Sharif. Il est possible de reprendre le contrôle de la frontière nord. Le monde entier devra compter avec les Pandjshiris pendant un certain temps. Mais dans l’ensemble, compte tenu de l’équilibre actuel des forces et, surtout, de l’avantage psychologique des taliban, nous avons pour l’instant un match nul. 

Beaucoup de gens au Pandjshir le comprennent aussi. Le même Ahmad Massoud Jr. a toujours prôné publiquement la fédéralisation de l’Afghanistan. Bien sûr, il avait à l’esprit les gorges de Pandjshir, sa région natale, mais l’idée est d’une portée considérable. 

D’un point de vue formel, celui qui contrôle Kaboul a le pouvoir. Mais dans la pratique, l’Afghanistan est facilement divisé selon des lignes ethniques qui sont pratiquement identiques aux lignes géographiques. Les Tadjiks, les Ouzbeks, les Turkmènes et les Hazaras « verrouillent » une fois de plus le col de Salang, et aucun Taliban ne s’en approchera. Ils ont déjà essayé une fois, et ça n’a pas marché. Et le champ de bataille sera temporairement situé dans les parties ouest et nord-ouest du pays, des déserts peu peuplés. Ce qui compte ici, ce n’est pas la présence d’armes, ni même leur quantité, mais des tactiques spécifiques. 

Jusqu’à présent, les taliban se sont adaptés à cette tactique d’attaque « « nouvellement médiévale », contre laquelle les Américains, avec toute leur puissance aérienne et leurs drones, n’ont pas pu gagner. Les Nordistes, en revanche, ont tous été élevés dans la science militaire traditionnelle – américaine, britannique et soviétique. Et cette confrontation pourrait durer longtemps. 

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