Billet du lundi 18 décembre 2023 rédigé par Christopher Coonen, membre du Conseil d’administration de Geopragma.

Churchill et Staline disaient que la guerre résout les problèmes ; un autre échange en 1973 entre le Secrétaire général du Parti Communiste de l’URSS, Léonid Brezhnev, et le Secrétaire d’Etat américain Kissinger sur la guerre du Yom Kippour : « Il ne faut pas rentrer dans l’exagération » ; ils n’avaient collectivement sans doute pas tort.

Nous assistons à de grands bouleversements et évolutions sur le Grand Échiquier de la géopolitique mondiale qui s’accélèrent de manière évidente depuis quelques années. Il faut trouver la juste mesure entre les dimensions des guerres d’un point de vue de la Realpolitik : les faits, rien que les faits.

Il n’existe plus de « Blocs » tels que nous les avons connus entre 1945 et 1991, mais des alliances (souvent opportunistes et non-dogmatiques) mondiales ou régionales, et, fait nouveau depuis le mouvement des non-Alignés datant de 1956 – poussé à l’époque par Nasser, Tito, Soekarno et Nehru —, nous assistons à l’émergence de nouvelles puissances régionales telles que l’Iran et la Turquie ; les non-alignés d’alors sont des miroirs des BRICS actuels, voire des BRICS+ à venir.

Militairement, les États-Unis avaient dessiné un nouvel ordre mondial en 1945 qui n’est plus d’actualité – peut-être serait-il plus judicieux de l’appeler « caduque », et ce non seulement sur les rapports de force milliaires – avec l’OTAN entre autres – mais aussi au niveau des nouvelles instances économiques d’alors : le FMI, la Banque Mondiale, l’OMC, … 

Ceci complexifie totalement la lecture géopolitique de notre nouveau monde dans son contexte actuel, mais par ailleurs le rend encore bien plus riche, et l’ouvre à d’innombrables possibilités, peu subodorées auparavant. Ces plaques tectoniques qui commencèrent à bouger il y a quelques décennies s’emballent. La « Bascule » vers ce Nouveau Monde multipolaire est objectivement en marche, s’accélère, et laisse poindre ses premières esquisses qui nous impacteront toutes, sur le plan géopolitique et donc forcément, sur le plan économique.

Le Soft Power occidental est en déclin. La dynamique hégélienne bouge, mais c’est aussi une opportunité pour nous Français et Européens, si nous savons prendre ce taureau par les cornes.

Pour commencer, le conflit entre l’Ukraine et la Russie.

Les trois facteurs déterminants d’un point de vue militaire depuis plus de 200 ans ont toujours été : la profondeur stratégique [géographique], la taille de la population, et le nombre de munitions produites / à disposition. Nous comprendrons que les Russes ont un avantage certain sur les Ukrainiens. Selon les généraux les plus au fait d’une contre-offensive ukrainienne, il faudrait, rien qu’en armement, 4 à 5 millions d’obus de 155mm pour les 12 mois à venir pour l’armée ukrainienne, alors que l’Occident n’en n’a livré en 2023 que 300 000 sur le million promis …

Et ce sont des fadaises de penser que Poutine voulait conquérir toute l’Ukraine ; qui a une superficie d’à peu près 11% supérieure à celle de la France métropolitaine. En mai 1940, la Wehrmacht allemande envoya 2.5 millions d’hommes pour conquérir la France et laissa cinq cent mille hommes derrière pour l’occupation d’abord partielle jusqu’en 1944. Pensez-vous honnêtement que Vladimir Poutine avait ces ressources humaines pour le faire ? Jamais de la vie. Où sont les cerveaux analytiques et peut-être bien-pensants ? Je regarde toujours à l’horizon mais comme le disait la blague soviétique dans les années 1970s : « plus tu t’approches de celui-ci, plus il s’éloigne » … Pourquoi nos « grands analystes occidentaux et les blondes ukrainiennes » qui se pavanent sur les plateaux, s’épuisent-ils à tort sur des positions militaires et intellectuelles perdues d’avance ?

Les indices objectifs pointent vers une victoire de la Russie sur l’Ukraine. La Russie maintient le contrôle des 20% de terres occupées depuis le printemps 2022, a construit une défense sur 6 lignes, et l’Ukraine n’a aucune chance de reconquérir ses territoires perdus. Rappelons-nous que ce sont les accords abandonnés de Minsk par l’Allemagne et la France, de l’aveu de leurs propres chefs d’Etat en décembre 2022, qui ont remobilisé les Russes pour contrecarrer les intentions otaniennes hostiles dès 2014.

N’en déplaise à nos « experts » – généraux, spécialistes des relations internationales / au sujet de la Russie, la plupart n’ayant pas sérieusement étudié la Russie et son Histoire – ils mangent leurs chapeaux aujourd’hui… Les gens intelligents réfléchissent-ils et regardent-ils de manière objective et dépassionnée l’Histoire, et ses enseignements ? La Russie ne veut pas contrôler territorialement ni militairement l’Europe ; la Russie, comme tout hégémon, voudra bâtir et influencer son espace européen et eurasiatique. Nos « opérations » sont-elles tellement différentes de celles de la France napoléonienne et de l’empire britannique naguère ?

Vous avez appelé les numéros abrégés « 1812 » et «1941 » ? Servez-vous à votre guise. La Russie a gagné ce conflit.

Et force est de constater que c’est « Échec et Mat » pour ce Nouveau Monde multipolaire.

Sur le conflit entre la Russie et l’Ukraine, rappelons-nous des « vérités » de l’Occident il y a presque deux ans : « l’Ukraine vaincra, la Russie est perdue, son économie sera à plat. »  Une Russie qui était apparemment sur son lit de mort en mars 2022 grâce aux onze trains de sanctions (bientôt douze) alors envoyés par l’Union européenne ; mais les prévisions convergent pour une croissance du PIB russe de plus 1.5% en 2024, face à une augmentation de 0.5% en Union Européenne en 2024… (source : OCDE novembre 2023) Et en conclusion sur ce sujet, l’économie russe se porte très bien, et n’aura pas besoin de relais commerciaux ou monétaires. Au contraire, la Russie tisse de nouveaux réseaux avec les BRICS+, les nations de l’Asie Centrale, et en Afrique.

Il est vrai que trois secteurs de l’économie russe sont principalement touchés :

Les restrictions d’importations imposées par l’Union européenne touchent différents domaines (biens de consommation finale comme les parfums, produits intermédiaires comme les huiles pour l’aviation, matériel de pointe, produits bruts) et sont inégalement réparties. Parmi les produits sanctionnés, plus de 20% d’entre eux ont un usage à la fois civil et militaire (hélicoptères). Ces restrictions ont pour objectif de limiter l’accès aux technologies européennes pouvant être exploitées militairement par la Russie. 

Les restrictions d’exportations ciblent essentiellement trois domaines qui représentent à eux seuls 82% du commerce faisant l’objet de sanctions :

  • Le matériel de transport (premier secteur d’exportation vers la Russie) ;
  • La chimie (26% des exportations françaises à destination de la Russie dont 554 entreprises sont sanctionnées) ; 
  • Les machines (21% des exportations françaises et 809 entreprises sanctionnées). 

D’autres secteurs comme ceux du matériel optique, médical et du caoutchouc sont également concernés par ces mesures, dont plus de la moitié des exportations sont soumises à des restrictions.

Les diverses séries de sanctions mises en place en réponse à l’attaque militaire de la Russie contre l’Ukraine ne sont pas sans conséquence pour le commerce français. La valeur des exportations françaises à destination de la Russie est passée de 6,4 milliards d’euros en 2021 à 3,1 milliards d’euros en 2022. Si une diminution des exportations est observée, certaines entreprises françaises maintiennent l’exportation de leurs produits vers la Russie, et cela s’explique par trois facteurs : 

  • La mise en place de paquets de sanctions répartis sur le long-terme expliquant que certaines entreprises continuent d’exporter ;
  • Les exceptions sur certains produits en raison de leur prix ou de la signature du contrat antérieure aux restrictions ;
  • Le non-respect des restrictions par certaines entreprises.

Restreintes par les sanctions imposées à la Russie, les entreprises françaises se sont dirigées vers d’autres partenaires commerciaux afin de contourner les sanctions occidentales. Fin 2022, les exportations à destination des voisins de la Russie dans un effort de contournement ont fortement augmenté, interrogeant sur « l’efficacité des sanctions commerciales » . Alors que les exportations françaises ont baissé de 52% avec la Russie entre 2021 et 2022, des importations ont connu une hausse de :

  • 85% avec le Kazakhstan ;
  • 62% avec l’Arménie ;
  • 44% avec le Kirghizistan.

L’essentiel des exportations vers la Russie proviennent de l’Allemagne : machines-outils et véhicules de toutes sortes. Dans le onzième paquet de sanctions mis en place par l’UE, le « contournement potentiel » des sanctions contre la Russie a ainsi poussé l’UE à les étendre aux pays tiers pour certains produits.  

Le Président Poutine est passé à autre chose : entre autres, les enjeux mondiaux et eurasiatiques, beaucoup plus importants et impactants pour sa nation …

L’Occident a fait un pari qu’il a perdu : « Never Say Never » … la Russie et le Nouveau Monde redessinent leur « nouveau Yalta », carte et échiquier à l’appui. Bien au-delà des rives du Dniepr…

La diplomatie russe n’est pas restée inactive ces dernières semaines :  par exemple le voyage du président russe en Arabie Saoudite et aux Émirats le 6 décembre. Le président russe ne se déplaçant pas pour rien, il a pu sans doute échanger avec les responsables du Hamas, d’Hezbollah, renforcer la position de la Russie au Moyen-Orient, et semer les graines pour l’influence des BRICS+ à venir.

Ceci suivi dans la même logique de la réception du président iranien Ebrahim Raïssi à Moscou le 7 décembre ; une réunion dans la foulée de l’OPEP+ qui a signé la fin du pacte du « Quincy » datant de 1944. Le prix du gaz pourrait doubler et celui du pétrole se multiplier par quatre suivant les baisses de production envisagées par le consortium. Ces trois Etats étant candidats aussi « par hasard » à l’élargissement des BRICS aux BRICS+ à partir de janvier 2024…

Après le Kosovo, la Serbie, l’Iraq, l’Afghanistan, la Syrie et le Yémen, l’Occident peut-il donner des leçons sur les Droits de l’Homme ou le Droit International à quiconque ?

Puisque nous vivons dans des démocraties où nous pouvons au moins débattre et être autocritique, ayons au moins l’honnêteté intellectuelle de le reconnaître. Pour citer le général de Gaulle, « nous reconnaissons les pays mais nous ne reconnaissons pas les régimes ».

Le sujet n’est pas de savoir qui a tort ou a raison, mais de lire la situation actuelle de manière désintéressée, neutre, objective et factuelle. C’est la Realpolitik, et l’Europe et l’Occident n’en sont pas des utilisateurs réguliers.

Les États-Unis et l’OTAN s’emballent sur les menaces militaires russes à venir sur les pays Baltes et la Moldavie. Pensez-vous une seconde que la Russie risquerait un ou plusieurs conflits nucléaires avec des pays otaniens ?

La Russie est en train de supplanter le rôle joué par les USA entre 1945 et 2003 au Moyen-Orient : acteur et « deal broker » incontournable et historique dans la résolution des conflits entre Israël et les peuples arabes – en 1979 entre Sadat et Begin, et en 1993 avec les Accords d’Oslo …  Les rôles émergents chinois et russes dans les Accords d’Abraham et du rapprochement entre l’Iran et l’Arabie Saoudite en sont la preuve. Et la Chine et la Russie jouent leur rôle de « parrain » sur les développements balistiques et nucléaires nord-coréens.

Nous assistons à une reconfiguration profonde et mondiale des relations internationales méconnues depuis 1945.

La péninsule arabique et l’Iran essayent de s’en affranchir, mais ce n’est pas non plus copernicien, ils jouent leur rôle existant(iel), l’Iran peut prétendre à un rôle au Liban, en Iraq, en Syrie, et au large des rives du Golfe Persique et du Yémen, et ainsi de suite, mais l’Arabie Saoudite émerge comme puissance régionale, allant au delà de son rôle historique qui reposait principalement jusqu’à maintenant sur ses richesses d’hydrocarbures.

Joe Biden est en difficulté face à la montée en puissance de Donald Trump. Alors que Vladimir Poutine a annoncé son intention de concourir aux élections en Russie en mars 2024, Wolodymyr Zelensky a repoussé sa candidature prévue au printemps 2024 … Démocratie aussi (?) même si les conditions ne sont pas objectivement réunies pour un scrutin sûr et serein.

Les élections présidentielles à venir en 2024 aux États-Unis et en Russie – en passant, 67 des 193 membres des Nations-Unies organiseront des élections nationales ou locales en 2024 – seront déterminantes ; c’est donc une année pivot pour la démocratie et l’expression des sentiments ou ressentiments nationaux.  Nous connaîtrons donc beaucoup de tremblements de terre dans les 12 mois à venir.

Les nations jouent toutes sur le Grand Échiquier ; c’est à la France et à l’Europe de renverser les tendances qui ne leur sont pas favorables aujourd’hui. Un des atouts de la France serait de faire un virage géographique et une projection d’influence efficace vers l’espace Eurasiatique et Indo-pacifique ; rappelons-nous que la France détient une parcelle  océanique importante grâce à ses territoires polynésiens et antillais. 

Enfin, après le vote au Conseil de sécurité le 9 décembre 2023, et le véto des USA au Conseil de sécurité des Nations-Unies contre a résolution sur le cessez-le-feu entre Israël et le Hamas, nous Français nous retrouvons bien faibles. Sachant que l’Europe va se retrouver seule face à ce nouvel ordre mondial, car il y a fort à parier que le prochain président des USA sera isolationniste et tourné vers une rivalité avec la Chine ; ayant eu du mal à soutenir l’Ukraine, ce sera alors à l’Europe de remplir le fossé, mais elle ne pourra pas le faire dans les mêmes proportions.

Les USA et l’Union européenne sont tous simplement inaudibles ; pas étonnant car de l’eau est passée sous ce pont.

Le Grand Échiquier s’est déjà refaçonné.

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4 comments

  1. Desmares

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    Bonjour,la réélection de Trump risque de tout changer…Ok,c’est à l’Europe de sortir de son adolescence pour faire preuve de maturité ,mais ce n’est pas telle qu’elle est aujourd’hui .L’epoque du marché commun était salutaire et suffisante..Si les états étaient restés souverains ,rien n’aurait empêché une union militaire devant la géopolitique actuelle.A moins de tout revoir,le pessimisme m’habite et notre président actuel me semble un peu pâle devant l’avenir de la France.Je crois aux paroles de Pierre De Gaulle pour retrouver un peu d’optimisme.Cordialement .

  2. Répondre

    Merci pour cette mise en forme claire.
    Je serais moins nuancé que vous quant à votre conclusion: Pourquoi donc l’Europe devrait elle combler le fossé créé par l’abandon de l’Ukraine par les USA. Qu’avons nous besoin de cette Ukraine dans notre giron. Jusqu’en 1991, elle était soviétique et si elle était restée dans l’orbite russe, elle ne s’en porterait pas plus mal. Aujourd’hui, définir un statut de neutralité contrôlé par la Russie serait la meilleure façon, à mon avis, de combler le fossé. Quant à savoir s’il faut contenter les appétits polonais et hongrois, j’attends une analyse de Géopragma, car je n’en connais pas les plus ou moins pour la France.

    • Naua

      Répondre

      Bonjour ,
      Absolument d’accord avec vous.
      D’ailleurs il me semble qu’une solution allant plus ou moins dans ce sens avait été propsee.
      A savoir : que l’Ukraine soit à la fois membre de l’OTAN mais participe également aux entraînements militaires de la Russie et de ses alliés. Bien sur cette proposition ( Russe) s’est soldée par une fin de non recevoir….En effet, pourquoi vouloir l’apaisement !?

  3. Alain de Chantérac

    Répondre

    La Nouvelle Calédonie possède 25 à 30 % des réserves mondiales en NICKEL.. Pas d’uranium !

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