Billet du lundi 12 janvier 2026 rédigé par Pierre de Lauzun, membre fondateur et membre du Conseil d’administration de Geopragma.

La nouvelle Stratégie de Sécurité nationale, qu’a sortie l’administration Trump en novembre dernier, a suscité une émotion considérable en Europe, et a été largement commentée. Mais il faut aller au-delà de ces commentaires trop souvent convenus et plutôt révélateurs des a priori des uns ou des autres.

Une vision d’ensemble nationale mais pragmatique

Au niveau du positionnement global, le fait majeur est bien sûr l’abandon de tout prétention idéologique d’ensemble, de la grande croisade des démocraties, et du rôle des Etats-Unis à sa tête. L’idée est au contraire la priorité que chaque Etat doit à ses intérêts nationaux, présentée même comme la meilleure solution pour tous au niveau global.

Certains en ont déduit que cela aboutirait à une hausse de la conflictualité ainsi qu’au partage du monde en sphères d’influences. Or si on peut débattre des conséquences possibles, ce n’est pas ce que dit viser le texte. D’une part, cette conception nouvelle n’est pas nécessairement belligène par principe puisqu’elle proclame en même temps l’importance de la paix. On sait l’attachement de Trump à se présenter comme faiseur de paix, ce que le document rappelle – même si dans son optique cela n’exclut pas des opérations militaires ponctuelles mais musclées (Iran, Venezuela). D’autre part, le comportement de ce même Trump est fondamentalement transactionnel, et dominé par les considérations économiques – vues sous un angle brutal. D’où l’importance centrale dans tout le document de la sécurité des approvisionnements (hydrocarbures notamment), et de la liberté des mers. C’est en partie cet accent mis sur ces divers aspects qui explique l’absence de désignation explicite de la Russie ou de la Chine comme adversaires stratégiques ou comme menace radicale, qu’on attendait naturellement dans un tel document. C’est n’est qu’en creux qu’une telle menace apparaît, ainsi en mer de Chine, et traitée sous l’angle de la liberté des mers.

On ne voit pas non plus se dessiner une idée de partage du monde en véritables zones d’influence hégémoniques. Certes, en Amérique latine, le texte propose une version durcie de la doctrine Monroe et exclut toute présence jugée dangereuse d’une puissance autre. Mais ce n’est pas parce qu’un partage global du monde en sphères serait explicitement promu ; c’est la conséquence logique du primat national, visant à assurer une défense renforcée des intérêts américains, tant en termes d’approvisionnement, de sécurité que de lutte contre des menaces diverses (drogues, migrants). On ne voit dès lors pas dans le texte que les Etats-Unis s’interdisent d’intervenir où que ce soit, même si ce n’est plus par idéologie : aucune zone d’influence n’est reconnue à qui que ce soit d’autre. D’ailleurs, quant aux autres zones, la relativisation du Moyen Orient n’est qu’apparente, et l’intérêt économique reste fort ; et l’importance de l’Asie, notamment côtière, est maintenue. Il ne s’agit pas non plus d’assumer une hégémonie globale, d’autant que cette dernière impliquerait une certaine responsabilité de l’hégémon envers ses vassaux : or ce n’est pas l’idée du texte.

Les aspects géographiques et idéologiques

Quant à l’Europe, le traitement très particulier qui lui est fait est justifié par la proximité culturelle et politique, plus que comme l’appartenance de celle-ci à une zone d’influence. Il n’y a pas non plus dans le texte le désengagement pur et simple que beaucoup y ont vu – même si le soutien devient plus conditionnel. Ni de vassalisation au sens propre, du moins pas plus qu’auparavant même si là aussi le rapport est plus brutal ; encore moins l’idée que l’Europe serait un ennemi. Bien entendu, on retrouve le couplet désormais central sur le partage des frais et de l’effort de défense ; mais il n’est pas nouveau, même s’il est manié plus agressivement. Plus nouveau est le fait que la mention de l’affinité culturelle et politique reconnue entre elle et les Etats-Unis tende à déplacer la motivation géopolitique : si on suit le texte, l’Europe est toujours une cousine, mais moins un enjeu stratégique. Corrélativement, le texte insiste comme on sait avec force sur ce qui est perçu comme sa décadence sur bien des points : économie, migrants, wokisme, patriotisme etc. Il y a là un clair mépris, mais aussi à sa façon, une demande de redressement. Cela explique déjà en partie le découplage relatif sur des dossiers comme l’Ukraine.

Mais le découplage le plus marqué avec l’Europe est idéologique ; il y a rupture du consensus relatif auparavant affiché des deux côtés. Le message est : 1. Nous nous redressons, faites de même. 2. Vous êtes plus atteints que nous, avec votre machin bruxellois, votre goût pour les grandes phrases, et votre irresponsabilité. 3. Nous aiderons ceux chez vous qui vont dans le bon sens, les vrais patriotes (ce qu’on comprend comme débouchant sur un soutien aux populistes ou à « l’extrême-droite » – même si les modalités n’en sont pas claires).

Remarquons cependant encore qu’en réalité, cette opposition idéologique traverse les Etats-Unis autant que l’Europe. Après tout, le wokisme et l’idéologie DEI ont été développées là-bas (quelles qu’en soient les sources intellectuelles européennes) avant d’être réexportés en Europe. De ce point de vue, la rupture idéologique entre les partenaires ne serait confirmée par la suite que si chacun d’eux persistait dans sa voie actuelle sur la durée, ce qui ne va de soi ni d’un côté ni de l’autre. Mais ceci étant noté, la divergence en cours ne peut être sous-estimée, car elle n’a pas de précédent. Et les réactions européennes, plutôt réservées côté officiel, effarouchées côté commentateurs, sont symptomatiques de la sidération qu’elles révèlent.

En un sens, ce discours nouveau, quelque peu agressif, met à sa façon en évidence les présupposés progressistes en Europe, politiquement corrects et prétendument unanimes. Pourtant l’évidence électorale de la montée de ce qu’on y appelle populisme montre que cette unanimité vaut surtout pour l’Europe officielle. Inversement la scène américaine est de son côté loin d’être acquise au trumpisme, et peut donc encore changer d’orientation. Mais dans ce cas, il est peu probable que l’avenir débouchera sur un retour aux relations euro-américaines antérieures : l’idée que l’Europe est désormais hors du coup est répandue là-bas, non sans motifs.

Quelques remarques

On n’insistera pas ici sur les défauts du trumpisme, que ce texte met aussi en évidence : la brutalité et le ton peu diplomatique voire cynique, peu propre à préparer un monde apaisé ; l’obsession de la transaction et du commerce ; l’assurance prématurée qu’on entrerait dans une nouvelle phase d’Amérique « great again » ; et peut-être surtout l’absence de stratégie structurelle (de politique industrielle notamment, mais aussi de suivi dans les opérations) etc.

Deux points sont en revanche à souligner plus particulièrement.

Le premier est la question désormais centrale des nouveaux principes sur lesquels se construira l’équilibre international de demain. L’insistance trumpienne sur l’intérêt national, même tempérée par le souci affiché de la paix, exprime au fond une réalité permanente qui n’avait jamais disparu. Ce qui est plus nouveau est de le mettre en avant de façon aussi nue et froide ; même si c’est entre autres pour éliminer l’emballage idéologique ou juridique qui était de mise auparavant. Or un tel changement n’est pas neutre, s’il devient permanent. D’un côté, comme beaucoup l’ont noté, il peut justifier chez d’autres puissances un degré plus élevé d’agressivité et de cynisme – même si en réalité agressivité et cynisme sont déjà bien répandus : la Russie n’a pas attendu cela pour intervenir sur sa périphérie, sans parler des comportements américains. D’autre part, il s’accompagne en l’espèce d’un usage excessif du pur rapport de forces pour obtenir des avantages dissymétriques et pour certains manifestement iniques, ainsi en matière douanière entre Amérique et Europe. Même l’accent mis sur le commerce est vu sur le mode agressif et confrontationnel. De ce point de vue, autant le fait de balayer la vision antérieure, pseudo-bienveillante et en réalité agressive voire hypocrite, de la démocratie et des droits de l’homme, est en soi plutôt bienvenu, autant on ne peut que déplorer que ce n’est pas remplacé par une perspective satisfaisante, offrant une vraie perspective de paix : en un mot, le réalisme n’implique pas de renoncer à toute idée de bien commun. Je publierai d’ailleurs dans les mois qui viennent un petit livre sur ce sujet.

Le second point vise justement l’idéologie, et ici la balle est dans le camp européen : va-t-il se raidir dans son attachement à la supposée grande croisade du bien contre le mal – dont il n’a d’ailleurs les moyens ni militaires, ni technologiques, ni industriels ? Ce qui va dans ce sens est le discours répandu en Europe selon lequel l’Amérique de Trump rejoindrait le camp des méchants, autoritaires et agressifs, avec en leur centre la Russie et la Chine. D’où la tentation, face à cette « coalition » menaçante, de la mutation de l’Europe en un étrange « Camp des Saints ». Mais en réalité, les idéologues sont les Européens. Russes et Chinois peuvent être de réelles menaces, évidemment, surtout les seconds – notamment en économie ; mais c’est par une politique de puissance à l’ancienne, pas à la façon idéologique de l’URSS. De ce point de vue, le trumpisme est plus réaliste, même si on peut douter de son succès à terme, qui demanderait un tout autre effort sur la durée, notamment en économie.

Il se déduit de ces deux points que la tâche d’un pays comme la France est de se redéfinir, sur la base d’une mutation mentale majeure, en sortant du cadre de pensée actuel, lequel n’a jamais été véritablement justifié, mais qui est désormais complétement décalé de la réalité. C’est la voie d’un patriotisme renouvelé, lucide et exigeant, qui s’attache à retrouver une place digne sur la scène actuelle, sans que cela sacrifie aucun idéal véritable – car l’idéal n’a de sens que fondé sur le réel. Et le réel commence par la capacité à agir.

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2 comments

  1. Roland Paingaud

    Répondre

    Entre les pseudo-approfondissements de P. de Lauzun et les commentaires des courageux anonymes, ce site a montré depuis longtemps aux véritables investigateurs ce qu’il est: un torchon de plus docile au judéo-américanisme.

    Trump n’a aucune personnalité, l’instinct du showbiz est autre chose.
    Il fera ce que ses donateurs de l’AIPAC exigent, point final.

  2. Répondre

    Parfaitement analysé ! Une stratégie imprégnée de réalisme et de pragmatisme qui marque selon moi la reconnaissance d’un monde multipolaire que les Etats-Unis n’ont plus les moyens de contrôler comme ils l’envisageaient par le passé mais dans lequel ils affirment vouloir tenir toute leur place. Il ne faut pas sous-estimer par ailleurs cet avertissement solennel aux pays européens dont certains pourraient avoir une coloration islamique à très court terme et ainsi remettre en cause les fondements de l’OTAN, en tout cas pour cette partie européenne. Ce que certains ne veulent pas voir est pourtant une réalité par conséquent…

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