Rudolf El-Kareh, sociologue et politologue libanais, est régulièrement auditionné au Parlement européen par la Commission des affaires étrangères, la Commission des Droits de l’homme, ainsi que la délégation pour les relations avec les pays du Mashrek. Il intervient également au Conseil des Droits de l’homme à Genève. Il est le co-auteur et l’auteur de nombreuses études, articles, et chroniques consacrés à la géopolitique du Mashrek, de la Méditerranée, et des relations euro-arabes et internationales. 

A l’aube du 6 février un terrible séisme a dévasté de larges régions du Sud de la Turquie et du Nord de la Syrie, entraînant des pertes humaines considérables dans les deux pays. Le bilan continue toujours de s’alourdir.

La tragédie a été le révélateur de politiques discriminatoires, notamment de la part des États-Unis, et de l’Union Européenne dans son sillage, engagés depuis 2011 dans une guerre polymorphe contre Damas, mais surtout doublée d’un blocus meurtrier qui prend la forme de «sanctions» unilatérales particulièrement dévastatrices notamment pour la population.

Aujourd’hui un vaste mouvement se dessine et prend de l’ampleur. Il demande désormais la levée des mesures coercitives et du blocus. Des États ont décidé de passer outre les interdits adoptés en violation des lois internationales et s’engagent dans un processus d’aide et de solidarité qui doit être rendu irréversible.

Sur l’ensemble de ces aspects le site Investig’Action a posé trois questions à Rudolf el-Kareh. Il est Professeur des Universités et a enseigné au Liban, en France et au Canada.

Il a assumé de nombreuses responsabilités publiques et a été notamment Coordinateur Général de la Conférence Nationale Libanaise sur les Risques Majeurs et membre de la Commission Nationale sur les Bombes à fragmentation et de la Délégation libanaise à la XIIème Conférence de l’Onu sur les bombes à sous-munitions.

Quelle est votre réaction après le séisme, les dégâts provoqués et les premières informations sur l’aide internationale ?

Il faut d’abord souligner l’extraordinaire mobilisation immédiate des institutions de l’État syrien, et l’immense solidarité exprimée par la société syrienne multimillénaire dont la résilience n’est plus à démontrer .

En dépit de douze années d’une guerre sans foi ni loi menée contre la Syrie ce sursaut d’envergure nationale devant une catastrophe naturelle d’une si grande ampleur a été exemplaire. Et cela malgré les énormes dégâts causés aux potentiels en terme d’infrastructures et de moyens, par un blocus illégal et des mesures iniques qui s’apparentent aux pires sièges moyenâgeux décidés par un bloc d’Etats autoproclamés «communauté internationale» ou encore, par une sordide inversion «amis de la Syrie», et qui correspondent approximativement aux «amis de Washington».

Le deuxième fait frappant, dans cet «Occident collectif», qui correspond désormais au bloc atlantiste, où s’est progressivement diluée l’Europe, aura été le traitement discriminatoire – évitons les qualificatifs, les faits parlent d’eux-mêmes – à l’égard d’une région frappée par une même détresse, et dont l’histoire commune a été profondément altérée par les découpages coloniaux nés des deux guerres dites mondiales.

Passons rapidement sur la presse écrite dominante et les media audiovisuels. Le traitement de l’information formatée, notamment dans l’Union européenne, se situe dans le sillage de la médiocrité du traitement politique, dans un effet de miroir, et dans un empressement discriminatoire dévoyé. La quasi totalité de la couverture médiatique a été consacrée, la journée du lundi 6 février à la Turquie.

Certains organes d’information ont réussi la gageure, soit de passer totalement sous silence les effets terribles du séisme en Syrie, soit de les traiter comme s’il s’agissait d’un épiphénomène sans importance. Comme en une sorte de classification obscène des victimes.

Cette obscénité a déployé sa vulgarité sans vergogne, en catapultant sur la catastrophe le récit idéologique répétitif de la crise syrienne dans l’espace atlantiste. Sans aucune retenue, au lieu de s’interroger sur le sort des victimes et sur la dimension humaine commune d’une tragédie frappant les deux pays mais dont les moyens de gestion des séismes sont disproportionnés, les uns se sont «souciés» de savoir si l’aide humanitaire potentielle fournie à la Syrie «allait être captée par le régime», d’autres se sont laissés aller doctement et avec une indignité sans limite à fournir de cette «captation» des évaluations chiffrées. L’aspect le plus immoral de la couverture médiatique aura été, concernant la Syrie, la déshumanisation d’une tragédie en premier lieu profondément humaine.

Il faut réhumaniser le regard sur la Syrie et sur cette région sinistrée du monde.

Qu’en est-il de l’aspect politique? De l’aide proposée? Celle-ci est-elle désintéressée?

Le traitement politique n’a pas été en reste. L’Union européenne qui se plaît à faire étalage de ses «mécanismes» a assuré la Turquie de son aide, ce qui est très louable en soi, n’était-ce les arrières pensées liées au positionnement actuel d’Ankara dans le conflit global qui se déroule sur le terrain ukrainien où les autorités turques continuent de se distinguer en refusant un alignement automatique sur l’Otan. Les déclarations convenues des responsables de l’UE et de certains États européens se sont succédé, mais toujours en miroir des media. Ainsi, l’on parle du séisme en Turquie et en Syrie mais on offre son aide à Ankara. Sans compter ce déni perpétuel de réalité et la négation de l’existence de la Syrie, de son État et de sa société, soit remplacés par des «pensées pour les populations du nord de la Syrie» soit par des «tweets» assurant avoir été «dévasté» par le seul séisme en Turquie. Cette dépossession factice de la personnalité nationale syrienne doit cesser.

Quant aux arrières-pensées citons-en une, proposée, avec de gros sabots, par la ministre des Affaires Etrangères allemande, Annalena Baerbock demandant la réouverture des points de passage illégaux entre la Turquie et la Syrie afin de faire passer une aide hypothétique. Benoitement madame Baerbock propose tout simplement de violer des décisions du Conseil de Sécurité limitant le point de passage terrestre à un seul, de contourner l’État syrien en violation de la Charte de l’Onu qui impose de reconnaître la souveraineté et l’indépendance des Etats.

Rappelons que l’Organisation internationale est une association d’Etats et que la Syrie en est l’un des fondateurs. Surtout madame Baerbock fait mine d’oublier que la zone dont elle se soucie est sous la coupe d’organisations terroristes selon les qualifications même de l’Onu.

La bouffonnerie la plus grotesque, abjecte dans ce contexte tragique, est venue de Palestine occupée lorsque Natanyahu a prétendu être prêt à répondre à une prétendue demande d’aide émanant de Damas. En matière d’arrière-pensées on ne fait pas mieux.

L’administration onusienne prétend, quant à elle, ne pas détenir les moyens financiers d’une aide à Damas, tout en mettant en sourdine un rapport accablant de la rapporteuse spéciale des Nations-Unies, Madame Alena Douhan sur les «sanctions unilatérales» occidentales contre la Syrie.

Mme Douhan les qualifie de crimes de guerre, et exhorte «les États sanctionnneurs à lever les sanctions unilatérales car elles perpétuent et exacerbent les destructions et les traumatismes subis par le peuple syrien depuis 2011». Oui, le peuple syrien, que cet Occident collectif s’évertue de nier.

L’administration onusienne a reporté au mois de septembre prochain l’examen de ce rapport par le Conseil des Droits de l’Homme à Genève…

Mais le summum du cynisme a été atteint par Washington et ses porte-parole lorsque ceux-ci ont évoqué le séisme comme s’il n’avait touché que la seule Turquie, omettant l’existence même de la catastrophe en Syrie, et sans un seul mot de compassion à l’égard de ses victimes. Le Vatican nous a appris, lui, que le Pape était «profondément attristé (…) et qu’il offre des prières sincères pour les âmes des défunts»…

Ce tableau succinct illustre à lui seul l’immoralité de l’instrumentation des droits de l’homme à des fins géopolitiques et l’extrême violence politique que représente la pratique des deux poids et deux mesures.

Est-ce qu’il y a eu des appels à mettre fin aux sanctions?

Bien évidemment. Mais je voudrai rappeler tout d’abord que je rejette le terme de «sanctions» qui est celui de ses promoteurs. Ces mesures sont totalement illégales et unilatérales. Et puis de quel droit ces promoteurs s’érigent-ils d’abord en parangons de vertu alors que leur histoire ancienne et récente est jalonnée des violations monstrueuses des droits de l’homme et des droits humains? Et qui donc les autorise à se présenter en référents en terme de droit international?

Le seul organisme international habilité à parler de sanctions ce sont les Nations-Unies sous les seuls auspices des dispositions de la Charte. Les mesures adoptées par les États-Unis et l’Union européenne dans sa dérive sont des violations stricto sensu du droit international.

Ceci dit, non seulement des appels ont eu lieu mais des initiatives immédiates ont été prises par plusieurs pays pour venir en aide à la Syrie soumise à un blocus meurtrier depuis des années. Je dis bien un blocus.

Et ce blocus, remake américanisé des sièges moyenâgeux, destiné à affamer pour contraindre est un crime contre l’humanité. Le rapport de Madame Douhan est en fait un véritable acte d’accusation.

La loi dite «Caesar» est une disposition nationale étasunienne que Washington veut imposer au monde par la menace et le chantage. Eh bien c’est ce blocus auquel il faut mettre un terme. Il faut cesser d’asphyxier la Syrie et son environnement, plus particulièrement le Liban et l’Irak, et d’empêcher son développement ainsi que celui de ses voisins. Plusieurs pays en ont d’ailleurs pris l’initiative, y compris des pays supposément amis des États-Unis, comme les Emirats Arabes Unis.

L’aide première en matériel et en spécialistes est venue de l’Algérie aux premières heures de la catastrophe, suivie immédiatement de la Russie, de la Chine, de l’Iran, de l’Inde.

Le Liban déchiré par une crise économique grave et provoquée a mis ses infrastructures portuaires et aéroportuaires à disposition de l’aide destinée à Damas et a envoyé des équipes spécialisées de la Défense civile et de l’Armée à Alep et dans les régions turques sinistrées.

L’Irak, passant outre aux diktats de Washington, a ouvert ses frontières et ses équipes de sapeurs sont sur place.

Le Président égyptien Sissi, comme de nombreux chefs d’État, a pris contact directement avec son homologue syrien, et l’une des chaînes télévisées égyptiennes reflétant l’opinion du gouvernement a rendu le président Biden «redevable du sang des victimes syriennes».

Mais l’une des réactions les plus fortes et les plus représentatives de l’état d’esprit qui prévaut aujourd’hui est venue du Conseil des Eglises du Moyen-Orient, une institution qui regroupe l’ensemble des Eglises orientales et des Patriarches, et qui a appelé à la fin du blocus contre la Syrie et la levée immédiates des «sanctions» au «risque dans le cas contraire de considérer leur maintien comme un crime contre l’humanité». Il n’y a pas lieu de s’étonner. Dans cette région du monde les Eglises jouent un rôle considérable dans la construction du lien social et de ses référents séculiers dans le domaine moral.

Un large mouvement se dessine aujourd’hui en faveur de la fin du blocus de la Syrie soumise depuis des années à une offensive meurtrière, et à l’occupation d’une partie de son sol notamment par des troupes américaines qui procèdent régulièrement au pillage de ses ressources agricoles et pétrolières, ce qui aggrave encore plus la crises humanitaire.

Dans cette crise la Turquie a une large part de responsabilité, mais la raison semble devoir de nouveau dominer. La tragédie provoquée par le séisme peut certainement être l’occasion de rapprocher à nouveau des États voisins que les convoitises impérialistes ont conduit dans des impasses, pour peu que la volonté et le courage politique s’imposent.

Je voudrais conclure ici en citant ces paroles que m’a adressées au lendemain de la catastrophe le Père Elias Zahlaoui, curé de Notre-Dame de Damas: «Je n’attends plus rien, dit-il, ni du Vatican, ni de tout l’Occident qui se dit civilisé. Quelle ironie! Quelle infamie! Mais il faut rester fort. L’espérance est une certitude…»

source: https://www.investigaction.net/fr/trois-questions-a-rudolf-el-kareh-sur-le-seisme-qui-a-touche-la-turquie-et-la-syrie-mettre-fin-au-blocus-de-la-syrie/

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