Elections présidentielles taïwanaises : relations Pékin-Taipei

Par Gérard Chesnel*

Ainsi, Mme Tsai Ing-wen a été réélue haut-la-main, samedi dernier 11 janvier, à la présidence de la république de Taiwan. En fait, la plupart de ces mots (présidence, république) devraient être écrits entre guillemets car ils sont contestés, aussi bien à Taipei qu’à Pékin d’ailleurs. 

Tout d’abord, il n’existe pas de « République de Taïwan ». Il existe une « République de Chine » installée sur l’île de Taïwan, et une « République populaire de Chine » qui couvre tout le continent chinois. Mme Tsai Ing-wen est donc officiellement (du moins à Taipei) « Présidente de la République de Chine ». Rappelons les faits.

La République de Chine a été fondée en 1911 à la suite de la chute du dernier empereur de Chine, le très jeune Pu Yi. Le premier , Yuan Shikai, fut tout d’abord tenté de restaurer l’empire et de créer une nouvelle dynastie. Cette tentative fit long feu et après sa mort en 1916, c’est le leader charismatique de la Chine du sud, Sun Yat-sen, qui accéda au pouvoir. Il fonda un puissant parti politique, le Guo Min Dang (KMT), en 1919, et s’appuya sur un militaire de grande qualité, Chiang Kai-shek (son beau-frère) qui se mit en devoir de réunifier la Chine, alors aux mains de plusieurs « seigneurs de la guerre ». Chiang avait dans un premier temps fait alliance avec les communistes, soutenus par le Komintern. Le PCC avait été fondé en 1921, à Shanghai. Le futur « grand timonier », Mao Zedong, était peut-être présent lors de la réunion fondatrice mais n’y joua aucun rôle notable. De même, le futur premier ministre Zhou Enlai et le futur grand dirigeant des années 80-90, Deng Xiaoping, qui avaient tous deux été au contact du Parti Communiste Français lors de leur séjour en France (Deng avec le Mouvement Travail-Etudes), étaient absents. Toujours est-il que la collaboration avec le KMT (Front Uni) ne dura pas au-delà de 1927 , après les grandes grèves de Shanghai, quand Chiang (qui avait remplacé Sun Yat-sen, mort en 1925) se sentit assez fort pour  conquérir, sans leur aide, le nord du pays (Beifa) (cf. Malraux : « La Condition humaine »).

Mao rassembla alors ce qui restait des forces communistes, fonda la « République soviétique chinoise » limitée à la province du Jiangxi, et réussit à échapper à l’encerclement des troupes « nationalistes » grâce à un déplacement de plusieurs milliers de kilomètres vers le nord-ouest, la « Longue Marche » (1934-1935). Il installe sa capitale à Yan’an, dans le Shaanxi, tandis que Chiang Kai-shek, qui en a fini avec les seigneurs de la guerre, a fait de Nankin sa capitale. Il y a donc déjà deux centres de pouvoir rivaux, même s’ils sont d’importance inégale, et c’est là l’origine des « deux Chine ». Mais un troisième larron, redoutable, est entré dans le jeu : le Japon. Celui-ci envahit la Mandchourie en septembre 1931 et installe sur le trône « impérial » Pu Yi, qui est d’origine mandchoue. Et il ne s’arrête pas là : l’incident du pont Marco Polo lui ouvre les portes de Pékin et de la Chine du nord. Mais Chiang refuse l’alliance avec les communistes. Il fallut qu’un ancien seigneur de la guerre, le « jeune maréchal » Zhang Zuolin (fils de Zhang Xueliang) lui tende un piège à Xi’an le 12 décembre 1936 (avec l’aide du général Yang Hucheng) pour qu’il accepte la constitution du deuxième Front Uni. Malgré tout, les Japonais continuent d’avancer. Chiang doit quitter Nankin (qui est pillée par les Japonais : 200 000 morts) pour se réfugier à Wuhan puis à Chongqing, qui sera sa capitale jusqu’à la fin de la guerre. 

La défaite du Japon relance la rivalité et les hostilités entre communistes et nationalistes. Ceux-ci, qui étaient censés être très supérieurs, sont minés par la corruption et l’indiscipline et ne peuvent résister à l’enthousiasme des troupes révolutionnaires et le 1er octobre 1949 Mao Zedong proclame, du haut de la porte Tian an men, la République Populaire de Chine. Deux mois plus tard, Chiang et les troupes nationalistes se réfugient sur l’île de Taiwan, où Chiang est élu, en mars 1950, président de la République de Chine (capitale « provisoire » : Taipei ; capitale officielle et fictive : Nankin). Ainsi est consommée la séparation entre deux régimes revendiquant l’ensemble du territoire chinois. Et depuis, Pékin, qui contrôle plus de 97% de ce territoire, ne cesse de réclamer la « réunification de la patrie ».

La position de la « Chine nationaliste » est pleine d’ambiguïtés puisqu’elle affirme, comme Pékin, qu’il n’y a qu’une seule Chine, mais qu’en même temps elle cherche à conforter sa spécificité. Malgré leur origine ethnique, beaucoup de taiwanais ne se disent pas chinois et la victoire de Tsai Ing-wen est aussi celle d’un parti, le DPP, qui s’est créé sur l’idée d’indépendance de Taiwan. Mais aucun des deux présidents issus du DPP, Chen Shuibian (1998-2002) et Tsai Ing-wen lors de son premier mandat (2016-2020) n’a osé franchir le pas, sachant très bien que toute déclaration formelle d’indépendance de Taiwan entraînerait des réactions léthales de la part de Pékin . Il ne s’agirait d’ailleurs pas forcément de mesures militaires, mais plutôt d’un étranglement économique, compte tenu notamment de l’importance des investissements taiwanais en Chine continentale. Déjà, en guise d’avertissement, Pékin interdit depuis six mois la venue à Taiwan des touristes individuels du continent.

Mme Tsai Ing-wen est cependant une fine politique et elle saura éviter les provocations exagérées. Elle sait que sa victoire n’est pas due seulement à une résurgence du sentiment nationaliste mais aussi à la peur de voir un jour Taiwan soumise aux mêmes contraintes que Hong Kong, même si la situation de ces deux territoires est radicalement différente. Et l’ampleur du succès de Mme Tsai (57% des votants) lui permet de parler haut et fort, face aux petits partis violemment indépendantistes, qui n’ont recueilli que des bribes (le Taiwan Action Alliance Party de l’ancien président Chen Shuibian, par exemple, n’a atteint que 1% des voix). Aussi a-t-elle pris soin dès le premier discours de son second mandat, de tendre la main à Pékin, demandant notamment la reprise des discussions interrompues par Pékin en 2016, lors de sa première élection.

Mme Tsai devra cependant se méfier de ceux qui se présentent comme ses amis et défenseurs, les Etats-Unis qui, plus soucieux de vendre leur matériel de guerre que d’assurer une vraie stabilité dans la région, se conduisent trop souvent comme des va-t-en-guerre peu responsables. 

Au total, le résultat de ces élections, que certains considèrent comme un camouflet pour la Chine, pourrait bien, paradoxalement, lui convenir. On ne tardera pas à le savoir, si Pékin réagit favorablement aux offres d’ouverture de Tsai Ing-wen.

*Gérard Chesnel, Trésorier et membre fondateur de Geopragma

Il nous faut retrouver la maîtrise du temps long

Le Billet du lundi du 23/12/2019**, Par Jean-Philippe Duranthon*

La Belgique est sans gouvernement depuis un an (18 décembre 2018). En Espagne les élections législatives du 10 novembre, les deuxièmes de l’année, n’ont pas encore débouché sur la formation d’un gouvernement. Il en est de même en Israël après les élections du 17 septembre, elles aussi les deuxièmes de l’année. En Allemagne, les résultats des élections européennes ont fragilisé la « grande coalition », incité une frange du SPD à vouloir rompre l’alliance et réduit l’influence de la chancelière en Europe. Au Royaume-Uni les parlementaires ont réussi, durant un an, à écarter la mise en œuvre du Brexit alors que celui-ci avait été souhaité, lors du referendum du 23 juin 2016, par le corps électoral et que rien ne laissait supposer qu’il ait changé d’avis, comme les élections du 12 décembre l’ont confirmé. Aux Etats-Unis, les parlementaires démocrates sont parvenus à donner un contenu à leur volonté d’engager une procédure d’impeachment à l’encontre du Président. En Italie, deux partis ont, au mépris de leurs déclarations passées, contracté une alliance parlementaire boiteuse dans le seul but d’empêcher des élections qui, selon tous les sondages, les auraient exclus du pouvoir. En France une partie importante de la population ne fait plus confiance, pour exprimer ses opinions et défendre ses intérêts, aux parlementaires qu’elle a élus et privilégie manifestations et grèves.

Parfois, donc, le processus électoral ne permet pas la formation d’un gouvernement ; parfois les conflits entre institutions perturbent la mise en œuvre des choix électoraux faits ou probables ; parfois les élus sont contestés ou contournés.

Si ces difficultés des gouvernants ne sont pas nouvelles et constituent ce qu’il est de tradition d’appeler « le jeu démocratique », leur concomitance et leur généralisation dans les principales (vraies) démocraties occidentales (hors Europe du Nord) sont troublantes.

Ce qui importe ici, c’est que cette situation signifie un affaiblissement des gouvernants et la nécessité, pour eux, d’agir à courte vue. Pour eux la priorité est aujourd’hui d’affaiblir ou d’étouffer les germes de contestation interne et de déstabiliser ceux qui cherchent à les déstabiliser. Dès lors, gouverner ce n’est plus imaginer et organiser l’avenir, c’est se préparer à l’épreuve du lendemain, voire se tirer de l’embûche du jour.

Ce raccourcissement de l’horizon de l’action publique, cette perte de la dimension temporelle, sont lourds de conséquences pour l’action géopolitique. Celle-ci, en effet, ne peut être menée à bien que si les gouvernants sont crédibles et ont les moyens de leurs discours, et surtout si leur action s’inscrit dans la durée : les orientations diplomatiques peuvent peut-être changer avec les majorités électorales mais l’influence d’un pays, son poids géopolitique et ses atouts ne s’organisent pas aussi vite qu’une alliance électorale ou qu’une manifestation de rue.

Cette incapacité des démocraties électorales à agir dans la continuité temporelle, que l’actualité met en lumière, est d’autant plus frappante que d’autres pays – qui ont choisi d’autres modes de sélection de leurs gouvernants – y échappent : pour ne citer qu’eux, Vladimir Poutine est à la tête de la Russie depuis vingt ans et Xi Jinping de la Chine depuis sept ans, et dans les deux cas tout laisse prévoir que leur « mandat » est loin d’être achevé. Eux ont la possibilité d’inscrire leur politique dans la durée, de prendre des orientations qui nécessitent du temps pour produire leurs effets, de privilégier le temps long et non l’immédiat. 

Carte de l’Indice de Démocratie en 2018

Dans la philosophie institutionnelle occidentale, l’élection a pour vertu de permettre, d’une part à chaque individu d’agir sur son destin, d’autre part à chaque gouvernant de disposer de la puissance que confère l’appui populaire. Il en résulte que, théoriquement, le débat entre gouvernements autoritaires et démocraties électorales oppose la force, souvent brutale, à la légitimité, inspirée par la Raison.

Ne risque-t-on pas qu’il oppose bientôt la force à la faiblesse ? Comment l’éviter ?

L’idéal, bien sûr, serait que le monde entier adopte les mêmes principes de gouvernement que les nôtres. C’était, après la chute du mur de Berlin, la certitude de Francis Fukuyama lorsqu’il écrivit The End of History and the Last Man en 1992 ou, en raison des nouveaux liens que créent, nonobstant les frontières, les technologies digitales, la conviction de Thomas Friedman, exprimée en 2005 dans The World Is Flat : A Brief History Of The Twenty-first Century. Mais l’être humain n’est pas une entité abstraite, il est chargé de culture et d’histoire. Le système politique occidental est l’héritier de la philosophie grecque, qui s’est interrogée sur la place de l’homme dans la société, de la pensée chrétienne, qui a promu le concept de valeurs dépassant les intérêts matériels individuels et collectifs, et des philosophes des Lumières, qui ont laïcisé ces valeurs. Est-il raisonnable d’imaginer que les populations des pays, voire des continents, dont l’histoire, la culture et les valeurs sont autres, abandonneront collectivement leurs systèmes de pensée pour adopter le nôtre (qui, bien sûr, continuera d’évoluer) ? A supposer qu’on confonde réalisme et optimisme, une telle conversion aux valeurs occidentales prendrait du temps, davantage encore que n’en prennent les évolutions géopolitiques.

L’autre voie de progrès serait de chercher à refonder au niveau européen la légitimité électorale occidentale. On pourrait distinguer la gestion du temps court, qui serait confiée aux gouvernants nationaux, et celle du temps long, qui serait traitée à l’échelle européenne qui peut sembler davantage en prise sur les grandes évolutions mondiales. Mais cette répartition des rôles est bien illusoire, car la gestion du temps long a besoin de s’ancrer périodiquement dans le réel. Surtout, les nouvelles instances européennes sont au moins aussi fragiles que les institutions nationales : la Commission n’a pu être constituée que dans la douleur, le Parlement, désormais partagé entre quatre forces politiques, aura du mal à former des majorités stables et le Conseil ne peut que constater la pluralité des conceptions partagées par ses très nombreux membres. Tant que l’Europe n’aura pas de véritable leadership et devra composer avec des procédures bureaucratiques, il est peu probable que ses dirigeants soient en mesure de « voir loin ».

C’est donc nécessairement au sein des Etats qu’il faut chercher aujourd’hui une solution permettant de relever le défi que pose le rapport de forces entre les démocraties électorales et les Etats autoritaires. Il est indispensable que les premières retrouvent la maîtrise du temps long, sortent de la dictature de l’immédiateté. Le sujet, à l’évidence, dépasse la seule problématique géopolitique. Raison de plus pour que le débat soit lancé et pour que ses différents volets – institutionnels, économiques, technologiques, diplomatiques, culturels – soient identifiés et discutés. Cela suppose des analyses évoquant sans fard ni tabous les réalités présentes et futures, auxquelles les think tanks, tel Geopragma, peuvent contribuer. Cela passe par l’élaboration de scénarios concrétisant les conséquences des différents choix possibles. Cela nécessite aussi que d’aucuns, après avoir obtenu qu’on se soucie au moins autant des fins de mois que de la fin du monde, admettent que les fins de mois de demain doivent être préparées dès aujourd’hui.

*Jean-Philippe Duranthon, membre fondateur de Geopragma

**Ce Billet devait être publié le 23 décembre 2019. Le site ayant été en maintenance, il n’a pu l’être que le 28 décembre 2019. Nous vous adressons nos excuses pour ce désagrément.

Elections indonésiennes : suite mais pas fin (2/2)

Par Gérard Chesnel, le 24 octobre 2019*

Le premier article de la série consacrée aux élections indonésiennes est disponible ici

 

Dimanche 20 octobre, le Président Joko Widodo a été intronisé pour un second mandat présidentiel de cinq ans. La cérémonie s’est déroulée sous le signe de l’unité nationale. Les deux anciens Présidents encore vivants, Megawati Soekarnoputri (2001-2004) et Susilo Yudhoyono (2004-2014), étaient présents, de même que le richissime voisin, le Sultan de Brunéi, Hassanal Bolkiah.

 

Prabowo Subianto

 

Le Président s’est immédiatement attelé à la tâche difficile de la formation du gouvernement. Le nouveau cabinet porte le nom de « Kabinet Indonesia Maju », c’est-à-dire cabinet de l’Indonésie qui va de l’avant (en marche ?). Sa composition révèle quelques surprises. La principale est l’alliance qu’a passée Joko Widodo avec son principal adversaire aux dernières élections, l’ancien général à la réputation sulfureuse, Prabowo Subianto, gendre de l’ancien Président Suharto. Celui-ci obtient le poste crucial de ministre de la Défense. En théorie, la large victoire de Jokowi aux élections (plus de 55% des voix) ne le contraignait pas à une telle alliance. D’autres militaires occupent des postes inattendus, comme celui de ministre de la Religion, attribué à l’ancien général Fachrul Razi , qui est lui-même assisté de deux autres officiers généraux à la retraite. Il semblerait que le nouveau ministre soit partisan d’un islam modéré puisque dans sa première déclaration il a dit vouloir s’opposer au radicalisme. Sa nomination, en tout cas, a provoqué certaines réactions de déception au sein du principal parti musulman, le Nahdlatul Ulama, dont le dirigeant, Ma’ruf Amin, a pourtant été élu Vice-président de la République. Le nouveau ministre de l’Éducation et de la Culture, Nadiem Makarim, a lui aussi un profil inhabituel puisque c’est un jeune homme d’affaires (35 ans) qui a fait fortune entre autres dans le e-commerce et les motos-taxis !

 

Voilà donc un cabinet en apparence très consensuel. Sans doute Joko Widodo a-t-il estimé nécessaires ces alliances surprenantes après la vague de protestations et de violences qui ont suivi sa réélection et qui ont culminé avec la tentative d’assassinat, le 10 octobre, de Wiranto, ministre de la Sécurité. Il n’empêche que la présence de tous ces militaires à des postes clés interroge. Peut-on faire confiance à Prabowo Subianto ? En 1970, le Président chilien Allende avait accordé toute sa confiance au général Pinochet. On sait quel en a été le résultat. Espérons que l’Indonésie, qui n’a plus connu de coup d’État militaire depuis 1966, ne subira pas le même sort.

 

*Gérard Chesnel, trésorier et membre fondateur de Geopragma 

Élections indonésiennes (1/2)

Le Billet du Lundi du 30 septembre 2019, par Gérard Chesnel*

 

Le nouveau mandat du Président Widodo débutera le 20 octobre prochain. A cette occasion, Gérard Chesnel évoque les divers rebondissements des dernières élections indonésiennes. 

 

Le 17 avril dernier ont eu lieu simultanément les élections présidentielles et les élections législatives indonésiennes. L’évènement n’a guère intéressé la presse française. Il est vrai que l’Indonésie n’est que la quatrième puissance démographique mondiale (derrière la Chine, l’Inde et les États-Unis) et le premier pays musulman de la planète. Accessoirement, c’est également la deuxième démocratie d’Asie (après l’Inde).

To be Muslim or not to be. That is, in Indonesia today, a very important question. Il y a tout juste deux ans, le Gouverneur de Jakarta, le très talentueux Basuki Tjahaja Purnama (communément appelé Ahok), un Chinois chrétien, a été condamné à deux ans de prison pour « blasphème contre le Coran ». Il avait osé dire, alors qu’il faisait campagne pour sa réélection comme gouverneur, que ses opposants utilisaient à tort la sourate « Al Maidah » pour dissuader les électeurs de voter pour lui. Selon certains « croyants », cette sourate signifierait que les Musulmans ne peuvent pas être gouvernés par un incroyant. Malgré l’amitié que lui témoignait le Président Joko Widodo, Ahok n’a pas échappé à la condamnation et, dans la foulée, a perdu les élections !

Cette mésaventure aura sans doute servi de leçon au Président, en quête lui aussi de réélection. Laissant tomber son ancien vice-Président, Muhammad Jusuf Kalla (qui, il est vrai s’était illustré en suggérant que les touristes moyen-orientaux pourraient épouser des veuves indonésiennes pendant la durée de leur séjour en Indonésie), il a choisi cette fois le candidat à la vice-présidence le moins susceptible de déplaire aux Musulmans : Ma’ruf Amin, Président du Conseil des Ulémas d’Indonésie et Président du principal parti musulman, le Nahdlatul Ulama. En face de lui, un ancien militaire reconverti dans les affaires, ancien gendre de Suharto, Prabowo Subianto, qu’on dit proche d’une organisation extrémiste, le Front des Défenseurs de l’Islam. Pendant sa période militaire, ce sympathique personnage s’était illustré en assassinant le Premier Ministre de Timor oriental puis en commettant des exactions contre des civils en Papouasie occidentale (maquillant un hélicoptère militaire avec le drapeau de la Croix Rouge).

Les deux candidats avaient axé leur campagne l’un (Joko Widodo) sur la lutte contre la corruption, l’autre (Prabowo) sur l’idée d’une « grande Indonésie » (qui n’est pas sans rappeler « America great again »). Les électeurs ont préféré la continuité en réélisant Joko avec 55,50% des voix (soit 17 millions de voix de plus que son adversaire). Il s’agit d’un vrai succès personnel, mais il est évident que Joko ne gouvernera pas seul et qu’il devra accorder la plus grande attention aux conseils de son co-listier. 

L’Islam est la religion de 87% des Indonésiens (quatre autres religions officielles, le protestantisme, le catholicisme, l’hindouisme et le bouddhisme se partageant les 13% restants). Sa position dominante lui a longtemps permis de conserver une attitude d’ouverture et de tolérance. Mais les progrès constants du wahhabisme sont en train d’en changer radicalement le visage. Le pays se couvre de mosquées financées par les Arabes, les femmes se voilent, ce qui n’est guère conforme aux divers costumes traditionnels (certaines se cachent même entièrement le visage sur le modèle yéménite !). Les troubles consécutifs à la chute du régime de Suharto ont vu, chose nouvelle, des affrontements meurtriers entre musulmans et chrétiens, notamment aux Moluques en 1999, où plus de 4000 personnes ont trouvé la mort. A Jakarta même, la cathédrale a fait l’objet d’un attentat à la bombe à la veille de Noël 2000. Depuis, la situation sécuritaire s’est stabilisée mais non point les idées d’intolérance qui semblent, elles, progresser lentement mais sûrement. 

Aujourd’hui règne une agitation persistante, notamment dans les milieux étudiants, qui disent ne plus avoir confiance dans la législation anti-corruption ni même dans la démocratie. A l’image de nos gilets jaunes, ils ont refusé l’offre de dialogue du Président Widodo. Faut-il voir là une manipulation de l’opposition qui conteste le résultat des dernières présidentielles ? Ce n’est pas clair.

Et pourtant, l’Indonésie a besoin de stabilité politique pour soutenir sa reprise économique. Vingt ans après la grave crise qui l’a affectée davantage encore que ses voisins d’Asie du Sud-Est, elle apparaît de nouveau comme la puissance majeure de l’ASEAN (dont le secrétariat est d’ailleurs installé à Jakarta). Il lui aura fallu du temps pour s’en sortir. Entre 1999 et 2003, la croissance annuelle moyenne du PIB n’a atteint que 3,3% contre 4,8% pour la Malaisie, 4,7% pour la Thaïlande et 4% pour les Philippines. Mais dès l’arrivée à la présidence de Susilo Bambang Yudhoyono, dont l’autorité rassurait, la croissance reprenait (5,1% en 2004). Et douze ans plus tard, avec un Président jeune et dynamique comme « Jokowi », la progression du PIB s’est établie à 9% de 2016 à 2017, pour atteindre 1074 milliards de dollars en 2018, soit 40% du PIB de l’ASEAN.

Tout n’est pas parfait pour autant. L’économie indonésienne, qui s’est longtemps reposée sur les hydrocarbures, s’est diversifiée. Ceux-ci, qui représentaient 80% des exportations en 1980, sont descendus à 15%. Ce sont les produits manufacturés qui ont pris le relais. Et aussi l’huile de palme qui, à son tour, pose problème en raison des déforestations qu’entraîne la culture du palmier, au mépris de la protection de l’environnement (la corruption, grâce à laquelle des permis indus sont accordés, aggravant la situation). Il reste évidemment le tourisme, mais celui-ci a été frappé à la fois par la crise économique de la fin du siècle dernier, par les attentats de Bali (2002) et de Jakarta (2003), sans parler des catastrophes naturelles (tsunami de 2004 et séismes à répétition en 2018). 

Si l’ASEAN peut fournir un cadre favorable aux échanges régionaux, les autres grandes associations comme l’APEC ou l’ASEM, dont l’Indonésie fait évidemment partie, sont d’un intérêt moins évident. Jakarta y rencontre ses principaux partenaires (le Japon, les États-Unis, l’Union Européenne, l’Australie, liée à l’Indonésie par un partenariat stratégique depuis 2010), mais aussi la Chine, qui est son premier partenaire commercial avec 58 Milliards de dollars, et en même temps un concurrent redoutable pour les exportations de textiles et vêtements.

L’environnement politique régional est actuellement satisfaisant. L’Indonésie n’entretient que de bonnes relations avec l’ensemble de ses voisins. L’affaire de l’indépendance de Timor Est, qui remonte à 2002, est passée par pertes et profits.  Certes le mouvement indépendantiste de Papouasie Occidentale est à l’origine d’un regain de violences (les bâtiments publics de la capitale, Wamena, ont récemment été complètement ravagés), mais il ne semble pas (du moins officiellement) bénéficier du soutien de Port-Moresby. Il est à noter, enfin, que de tous les pays riverains de la Mer de Chine Méridionale, seule l’Indonésie n’est pas en conflit avec la Chine, les îles qu’elle contrôle dans cette mer (Natuna et Anambas) étant trop éloignées de la zone de conflit et ayant été héritées directement du colonisateur néerlandais.

Le Président Joko Widodo, dont le nouveau mandat de cinq ans doit commencer le 20 octobre 2019, n’aura pas trop de son expérience et de son habileté pour faire face à tous ces problèmes. La clé de la réussite repose en grande partie sur le succès de la lutte contre la corruption, comme le rappellent régulièrement le FMI, la Banque Mondiale et la Banque Asiatique de Développement.

 

*Gérard Chesnel, Trésorier de Geopragma