Chronique de Renaud Girard*, parue dans le Figaro le 20 octobre 2020.

La famille du terroriste tchétchène qui a décapité dans la rue le professeur Samuel Paty résidait régulièrement en France, bénéficiant du droit d’asile. Réfugié politique, le tueur était porteur d’une carte de séjour régulière, valide jusqu’en 2030. Pour manifester sa gratitude à la République de lui avoir donné l’asile, de lui avoir fourni gratuitement soins et instruction, de l’avoir aidé à se loger, Abdoullakh Anzorov n’a pas trouvé mieux à faire qu’assassiner un des hussards de cette même République, qui remplissait avec enthousiasme sa mission d’enseigner l’histoire et l’instruction civique.

Dans le système juridique français, le droit d’asile apparaît à la Révolution. Il n’est pas énoncé dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, mais il est prévu par la Constitution de 1793, qui dit que le peuple français « donne asile aux étrangers bannis de leur patrie pour la cause de la liberté. Il le refuse aux tyrans ». L’idée à l’époque est que la France révolutionnaire, mère de la liberté politique et de l’égalité des droits, doit accueillir chez elle les écrivains qui, militant pour les valeurs issues des Lumières françaises, sont persécutés dans les monarchies où ils résident.

Cette idée est reprise dans le préambule de la Constitution de 1946, qui dit que « tout homme persécuté en raison de son action en faveur de la liberté a droit d’asile sur les territoires de la République ». Cette disposition, intégrée dans la Constitution de la Cinquième République, est toujours en vigueur. Dans son histoire, la République française s’est pratiquement toujours montrée accueillante à l’égard des personnes victimes de persécutions, qu’elles soient raciales ou politiques. Si l’on s’en tient au XXème siècle, on a vu la France accueillir chaleureusement les rescapés du génocide arménien de 1915, les Russes blancs refusant le bolchevisme, les Républicains espagnols fuyant le franquisme, les juifs allemands ou polonais victimes du nazisme, les boat-people d’une Indochine passée sous la férule communiste. Ces personnes ont ensuite mis un point d’honneur à défendre les valeurs de la patrie qui les avait accueillies. Parmi les soldats héroïques de la France libre qui combattent sous les ordres du général Koenig à la bataille de Bir-Hakeim, arrêtant, en juin 1942, pendant quinze jours, la progression de l’Afrika Korps vers Alexandrie, on trouve une proportion importante de ces Européens de l’Est s’étant réfugiés en France après avoir fui les totalitarismes nazi ou stalinien. Aimant la France, ils l’ont servi encore plus vaillamment que beaucoup de Français de souche. Le père du grand philosophe français Jankélévitch était un médecin russe ashkénaze d’Odessa qui, voulant fuir les pogroms et les discriminations, choisit la France comme terre d’asile. C’était au moment de l’affaire Dreyfus. Mais sa réaction fut : « un pays où, si vous êtes juif, vous pouvez quand même devenir capitaine et où la moitié de la population manifestera pour vous si on vous accuse injustement, ne peut être un mauvais pays ! ». Samuel et son fils Vladimir Jankélévitch aimèrent passionnément leur pays d’adoption et servirent brillamment les Sciences et les Lettres françaises.

Ces Juifs d’Europe centrale, qui sont venus en France entre 1880 et 1950, se sont parfaitement intégrés dans une société française qui était à l’époque très majoritairement de confession catholique. Ils n’ont jamais fait aucun problème et n’auraient jamais osé demandé qu’on ne serve pas de porc à la cantine de l’école ou qu’on ne travaille pas le samedi. Comme Romain Gary, ils combattirent pour la liberté de la France et enrichirent sa culture. Jamais, au grand jamais, ils n’auraient sifflé la Marseillaise dans un stade. 

La même parfaite intégration se fit pour les Arméniens, les Russes, les Espagnols, les Indochinois, tous amoureux de la civilisation française. Mais, à partir des années 1980, l’Etat commit la grave erreur de donner l’asile à des personnes dépourvues d’amour particulier pour la France. Qui plus est, l’Etat a négligé l’intégration et l’adhésion de leurs familles aux valeurs de la République.

Nombre d’entre elles, en effet, professent un islam salafiste, qui méprise les valeurs fondamentales de la civilisation française, comme les libertés de conscience, de pensée, d’expression, comme l’égalité entre les hommes et les femmes, comme la nécessaire séparation entre le politique et le religieux.

Massivement détourné comme produit d’appel par les trafiquants d’êtres humains en Afrique et au Moyen-Orient, par ces passeurs dont les profits surpassent ceux des trafiquants de drogue, le droit d’asile n’est plus que l’ombre de sa vision républicaine. C’est la porte d’entrée favorite des migrants économiques.


*Renaud Girard, membre du Conseil d’orientation stratégique de Geopragma


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