Article rédigé par Renaud Girard, membre du comité d’orientation stratégique de Geopragma.

      Jamais dans l’histoire contemporaine les prix du gaz n’ont été aussi élevés en Europe. Le million de Btu (British thermal unit, l’unité de compte du gaz, qui représente 293 kWh) est passé de 4,45 dollars en moyenne sur l’année 2019, à 36,6 pour 2021 (avec un pic à 56 dollars en décembre). C’est qu’il y a une pénurie structurelle, dont les gouvernements européens commencent à prendre la mesure. Comment l’Europe, dont tous les pays sont interconnectés, doit-elle s’organiser pour y faire face ?

      L’Europe dépend aujourd’hui, à un peu moins de 40% de son approvisionnement total, du gaz russe. Il faut comprendre que 21% de la production électrique en Europe se fait au gaz (26% pour le nucléaire, 13% pour le charbon, 13% pour l’hydraulique, 26% pour les énergies renouvelables modernes). En plus de dégrader la qualité de l’air par ses particules fines, la combustion du charbon émet deux fois plus de CO2 que le gaz. L’Allemagne, qui a abandonné le nucléaire après le tsunami sur Fukushima de 2011, dépend à 27% du charbon et du lignite, et à 15% du gaz pour sa génération d’électricité. 55% du gaz consommé en Allemagne est d’origine russe.

      Depuis un demi-siècle que les Russes fournissent du gaz à l’Europe, ils ont toujours honoré leurs contrats, qui sont habituellement négociés à long terme (plus de dix ans). Mais, depuis la crise entre l’Occident et la Russie sur l’Ukraine, les Américains ont reproché à l’Europe sa trop grande dépendance énergétique vis-vis du pays de Vladimir Poutine. Washington impute une prétendue mollesse des Allemands à l’égard de Moscou, à leur trop grande dépendance au gaz russe.

      Le problème est que les Américains n’ont pas proposé de plan de substitution à leurs alliés européens. Joe Biden a toutefois commencé à se pencher sur le problème. Le 31 janvier, il recevait, à la Maison Blanche, Tamim ben Hamad Al-Thani, l’émir du Qatar. Le président américain a déclaré, à l’issue de cette rencontre, que ce pays du Golfe Persique allait être classé « allié majeur hors de l’Otan ». Les Etats-Unis comptent en effet sur le Qatar pour accroître significativement ses livraisons de gaz naturel liquéfié (GNL) en Europe. Le Qatar est aujourd’hui le deuxième exportateur mondial de GNL. Ce type de gaz, transporté par méthaniers, représente plus de la moitié des échanges internationaux. Avant d’être sollicité par l’administration Biden, Doha avait décidé, en février 2021, d’accroître sa production de gaz, par un investissement géant de 50 milliards de dollars sur le site de Ras-Laffan (nord-est de la péninsule, face à la haute mer). A partir de fin 2025, une partie de ce gaz pourrait être acheminée vers l’Europe.

      Dans l’intervalle, qu’attendent les Américains, détenteurs d’immenses réserves de gaz de schistes, pour proposer à l’Europe des garanties d’approvisionnement à long terme ?  Les États-Unis viennent d’accéder à la première place des fournisseurs de GNL à l’Europe. Traditionnellement, les coûts du gaz liquéfié étaient supérieurs à ceux du gaz acheminé par gazoducs (en provenance de Norvège et de Russie). Mais aujourd’hui les prix du gaz sur le marché américain sont si faibles que l’Europe aurait aujourd’hui intérêt à négocier des contrats sur vingt ans de GNL américain. 

      Le problème est que, malgré ses capacités, l’Amérique pourrait ne pas honorer la demande européenne. En effet, la contrainte environnementale a cru exponentiellement sous l’administration Biden. Les grands fonds d’investissement et les banques occidentales sont aujourd’hui entravés dans leur capacité à financer de nouveaux projets gaziers. Ces grandes institutions financières privées doivent, chaque année, publier un bilan ESG (Environnement, Social, Gouvernance). Pour améliorer ces bilans spécifiques, elles renoncent de plus en plus à financer de nouveaux projets gaziers.

      Joe Biden est donc confronté à un « double bind », à une injonction contradictoire : favoriser le choix européen de GNL, ou bien la perception de sa politique environnementale par l’aile gauche du parti démocrate. 

      Pour satisfaire l’obligation de transition énergétique de la COP21, le gaz est indispensable. Car il s’agit d’abord d’éliminer les centrales au charbon. L’énergie nucléaire doit être également accrue, car c’est la seule, non intermittente, à ne pas émettre de CO2. Quand, en Allemagne, il fait très froid la nuit, et qu’il n’y a pas de vent, les énergies renouvelables comme le solaire et l’éolien, ne servent à rien.

      Il est donc souhaitable que, dans un avenir proche, l’Union européenne et les Etats-Unis mettent en place un partenariat énergétique. Ce partenariat, entre égaux, devra évidemment être à long terme et libre de conditions diplomatiques. Les Européens continueront bien sûr à acheter du gaz russe ; mais cela se fera sans avoir sur leurs têtes la moindre épée de Damoclès.

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