Billet du lundi 29 mars 2021 par Ghislain de Castelbajac, membre fondateur de Geopragma.


Les accords dits d’Abraham furent annoncés, puis signés en plusieurs salves depuis l’automne 2019 entre l’administration Trump, le gouvernement israélien de Netanyahou et des États qui n’avaient jamais eu de relations diplomatiques officielles avec l’État hébreu tels que le Maroc, les Émirats Arabes Unis, Bahreïn et le Soudan. 

En échange de l’ouverture de relations diplomatiques et économiques bilatérales entre Israël et ces régimes autocratiques plus ou moins éclairés, la « cause » palestinienne semble enterrée, vu le très peu de concessions du côté israélien concernant un ralentissement de la politique de colonisation et la reconnaissance par Washington d’une capitale israélienne à Jérusalem. 

L’arrivée au pouvoir de l’administration Biden et ses récentes offensives diplomatiques tous azimuts sur la thématique des droits de l’Homme et de la défense des démocraties pourrait faire penser à un arrêt de cette initiative historique à mettre au crédit de l’administration précédente. 

Les mises en causes récentes de l’administration Biden du prince héritier Mohammed ben Salmane concernant son implication directe dans l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi, mais surtout la suspension des ventes d’armes à l’Arabie Saoudite pour faire cesser la guerre au Yémen marquent des changements nets, bien que prévisibles, de l’attitude américaine vis-à-vis de Riyad. Le président Biden ayant lui-même appuyé en déclarant « renforcer nos efforts diplomatiques pour mettre fin à la guerre au Yémen, qui a créé une catastrophe humanitaire et stratégique […] cette guerre doit cesser ». 

Parallèlement, le Congrès américain a mis sur « pause » l’autorisation d’export des avions de combat F35 destinés aux Émirats Arabes Unis, l’un des volets militaires des retombées de cet accord de paix. Il s’agit sans doute d’un aspect technique plutôt qu’un arrêt de cette vente. En son temps d’ailleurs, l’administration Clinton ne s’était pas embarrassée de tant de précautions vis-à-vis de son allié israélien lors de la vente aux mêmes Émirats de F16-block 60 (avec code source) en 2000. 

Ces mises au point sont peut-être l’occasion pour l’administration Biden de marquer son territoire dans la région et d’attendre la composition exacte de la Knesset. Elles sont aussi à mettre en perspective de la vaste campagne de recrutement idéologique et géopolitique de Washington pour refaire de l’Amérique un phare des droits de l’Homme et un défenseur des démocraties en tentant, de rallier les Européens dans leur croisade contre Pékin. 

Si les arguments contre la Chine communiste ne manquent pas de la part des États-Unis comme des pays européens, l’approche centrée sur les droits humains (traitement des Ouïghours) plutôt que sur un volet plus économique à l’instar de Trump, n’est pas sans conséquences pour le traitement de dossiers sensibles dans lesquels Pékin ne manquera pas de savonner la planche aux Occidentaux, que ce soit à Taïwan, en Corée du Nord, en mer de Chine, mais aussi au Moyen-Orient et particulièrement en Iran. 

Le traité qui vient d’être signé entre la Chine et l’Iran le 27 mars dernier est l’un des plus controversés par la société civile iranienne depuis « l’abominable traité » de Turkmantchaï de 1828 qui vit la Perse perdre son influence au Caucase au profit de la Russie, ou du traité de 1919 entre les Qajar, l’Angleterre et la Russie. 

Les Iraniens considèrent ces Trianons d’Orient comme le début du dépeçage de leur pays au profit des puissances. C’est dire l’émoi collectif de représentants politiques aussi opposés que Reza Pahlavi, fils du dernier Shah et de Mahmoud Ahmadinejad, ancien président de la République islamique, mais aussi de nombreux responsables et hommes d’affaires iraniens. D’une portée de 25 ans, le volet le moins secret des accords permet à la Chine d’obtenir du pétrole un tiers moins cher que le cours mondial. En parallèle, un traité signé avec la Russie permet aux troupes du président Poutine d’installer des bases militaires en Iran. Tous ces éléments de perte de souveraineté de l’Iran furent les mêmes causes que celles menant à la révolution de Mossadegh en 1953 puis à la révolution islamique de 1979. 

Le peuple iranien étant sans doute l’un des plus épris de justice dans la région, il semblerait étonnant qu’une vaste révolte ne gronda point pour s’insurger contre la signature d’un traité avec une puissance qui, selon de nombreuses sources internationales, provoque un ethnocide contre ses minorités musulmanes ouïghoures, turkmènes et kazakhes. 

L’Iran de Cyrus, de Mossadegh et de Khomeiny, n’acceptera sans doute pas longtemps de brader ses hydrocarbures à une superpuissance pour pouvoir garder, 40 ans après, sa posture d’étudiants attardés envahisseurs d’ambassade d’une autre superpuissance. 

C’est peut-être la leçon de ces alliances stratégiques de long terme nouées par des reptiles au sang froid dans lesquelles le sort des « frères » palestiniens ou ouïghours et l’absence de critères démocratiques avec son binôme, tranche avec la posture d’un Washington en croisade aux arguments souvent vrais et brillamment présentés, pour créer un front des démocraties contre l’attirance de plus en plus de pays envers un modèle à la chinoise. 

Pour Pékin, il s’agit d’un coup de maître, véritable prise de guerre de l’immense réservoir de pétrole et de gaz que constitue l’Iran, au nez et à la barbe des sanctions occidentales. 

Jusqu’à présent concentrée sur sa stratégie du collier de perles en postant des comptoirs militaires et commerciaux en Océan Indien, puis en Méditerranée et dans le Pacifique Est et Ouest, la Chine est maintenant en reconquête d’un hinterland continental qui lui permettra d’atteindre une autosuffisance énergétique lors du prochain conflit tant redouté sur la question de Taïwan. 

Et la France dans tout cela ? 

Si la seule réaction de Paris à l’annonce des accords d’Abraham fut de vouloir établir deux États, palestinien et israélien, ayant tous deux Jérusalem pour capitale, un tel vœu pieux semble bien décalé par rapport à la récente tectonique de la région, que la France n’a pu suivre qu’en spectateur. 

Vu les enjeux et les nouvelles donnes mises en place par un Washington tout aussi fougueux, dans un autre style, que sous Trump, un Pékin menaçant et vitupérant, et un Moscou avançant ses pions, il semble urgent que la France, « ce vieux pays », fasse entendre une voix sage et réaliste face aux nouveaux dangers et aux nouvelles opportunités. 

Il est par exemple important d’éviter que Moscou entre à corps perdu dans une logique à sens unique de traités et d’alliances avec Pékin, en lui proposant une véritable alternative en Europe occidentale dans un dialogue ouvert et franc sur les sujets qui fâchent. 

Concernant la légitime défense des droits de l’Homme, il ne faudrait pas que Paris tombe dans le piège de l’Administration Biden qui vise à la pousser à ne traiter les relations internationales que sous un filtre américain : les relations entre la France et les pays du Golfe ou la Chine continentale sont mues par des intérêts croisés bien plus ancrés dans l’Histoire que ceux d’une administration américaine toujours encline au néo conservatisme déclencheur de guerres démocratiques dévastatrices tant pour les populations locales que pour nos intérêts. 

A l’aune de ce traité ingrat vécu comme une humiliation de plus par le peuple iranien, il serait opportun pour Paris de prendre enfin la tête d’une initiative de dialogue constructif sur un modèle de « paix des braves » avec Moscou et Téhéran, dans le but de tenter d’affaiblir, ou de briser, le carcan chinois sur l’Iran. 

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