Par Geopragma

Mike Pompeo, Secrétaire d’État des États-Unis

Le silence embarrassé ou les déclarations contradictoires des pays de l’Union européenne après la mort de Qassem Soleimani ont provoqué une remarque glaçante de Mike Pompeo : « les Européens sont inutiles ». La rapidité avec laquelle l’Angleterre, la France, l’Allemagne se sont précipitées pour rattraper le tir et assurer de leur inconditionnel soutien le président américain (« oui, Soleimani devait être assassiné »), risque d’être lourde de conséquences. Ils ont été évidemment suivis en cela par Ryad, qui a tout de suite condamné l’ingérence iranienne en Irak, -oubliant au passage d’expliquer en quoi celle du Royaume dans la guerre honteuse au Yémen serait plus légale ou légitime- et même par le président Irakien Braham Salih, qui lui aussi a prudemment entonné le refrain.

Les Européens ont été tétanisés par l’assassinat du général Soleimani, violation flagrante du droit international, et très vite tiraillés entre ceux qui se réjouissent que Donald Trump ait eu « le courage » de tuer celui qu’ils considèrent comme un terroriste aussi dangereux qu’Oussama Ben Laden ou Abou Bakr al Baghdadi, et ceux qui sont offusqués par le culot de ce président américain qui viole toutes les conventions internationales et se permet d’aller assassiner le haut dignitaire militaire d’un pays souverain sur le territoire d’un autre pays tout aussi souverain.

Pour faire bonne figure et afficher une unité de façade, ils se réfugient dorénavant dans la critique des dirigeants iraniens qui viennent de décider de passer à une étape supérieure dans l’enrichissement d’uranium, les menaçant même, dans un premier temps, d’actionner le mécanisme des sanctions prévu dans l’Accord avant de se rétracter…

Mais, dès le lendemain, nouveau retournement de situation : Paris, Londres et Berlin demandent de nouveau que le mécanisme des sanctions soit activé… ! Boris Johnson ira même jusqu’à expliquer que dorénavant, le JCPOA doit être renégocié, et que Donald Trump est habilité à le faire. Joseph Borrell, nouveau chef de « la diplomatie européenne », a été contraint d’organiser une conférence de presse à Strasbourg pour mettre les points sur les « i » : Oui, l’Europe a décidé d’actionner le mécanisme des sanctions, mais elle rappelle avec insistance que le JCPOA doit rester tel quel, alors même que Paris, par la voix de son ministre des Affaires étrangères, réclame au contraire sa renégociation. Cacophonie, pusillanimité, mouvements de manche et martialité de papier : l’Europe tire à hue et à dia et préfère le réflexe pavlovien au courage. Rien de bien nouveau dira-t-on. 

On peut dès lors aisément comprendre le désarroi et la fureur des Iraniens devant tant de désinvolture et de tergiversations de la part d’Européens qui n’ont même pas été capables de mettre en œuvre sérieusement le système INSTEX pour contourner les sanctions et qui les appellent maintenant à mesurer les conséquences de leurs actes. Il est vrai que Donald Trump venait de menacer Paris, Londres et Berlin de taxer les importations de voitures de 25%, perspective cauchemardesque pour les Allemands qui en sont de gros exportateurs. Quant à la France, elle a plié devant un très probable chantage américain, espérant en contrepartie un engagement solide des Etats-Unis au Sahel. Cynisme, aveuglement et naïveté. Nous ne sortons pas de cette triade suicidaire. La guerre ou le déshonneur. Ne sachant toujours pas choisir, nous aurons les deux.

À cette paralysie des Européens incapables de répondre d’une façon ferme et d’une seule voix aux oukases de l’allié américain, s’ajoutent maintenant des dissensions à propos de la gestion du conflit libyen. Là encore, l’Europe est en miettes et surtout, paraît complètement désorientée, ne sachant réagir qu’en ordre dispersé ou par un suivisme grégaire en se pliant aux injonctions du maître américain, alors même que les agissements inadmissibles de Washington vis-à-vis de Téhéran lui offraient une brèche inespérée pour faire entendre la voix de la légalité internationale, du dialogue multilatéral et de l’apaisement dont pourtant elle se prétend inspirée. Elle préfère s’engouffrer dans un aventurisme belliqueux et déstabilisateur qui ne peut que la perdre. 

Il est sidérant de voir notre capacité à nous tromper systématiquement de cible, d’ennemi, d’allié et à ne pas réagir à de flagrantes violations de ce qu’il reste de droit international. D’où qu’elles viennent. On dirait presque qu’on le fait exprès. En effet, le procès antiaméricanisme ou manichéisme ne tient pas. Il est même sans objet. Il existe juste une Charte des Nations Unies et des principes de non-ingérence et de respect de la souveraineté des États que l’on ne peut bafouer de plus en plus fréquemment sans faire courir de très grands risques de guerre à l’ensemble de la communauté internationale et naturellement au Moyen-Orient tout entier.

C’est cette préoccupation seule qui doit guider nos réactions et nos initiatives. L’Iran, pas plus que le reste du monde, une réserve de chasse à ciel ouvert où l’on tire sur les officiels d’État comme des éléphants blancs en s’octroyant un permis de chasse au prétexte qu’ils menacent le troupeau, alors même que l’on organise leur asphyxie depuis des années et la déstabilisation de toute une région au profit de ceux que nous nous sommes choisis arbitrairement et dangereusement comme alliés ou protégés… L’Europe et semble-t-il la France, par leurs choix désastreux en Libye et en Syrie depuis 10 ans, ont perdu la main au Moyen-Orient … et désormais la tête. 

Sur le dossier libyen, chacun des États européens a choisi un camp différent. L’Italie celui du GNA, gouvernement d’Union nationale mené par Fayez el Sarraj, sans représentativité sérieuse, gangrené par les milices islamistes de Misrata et soutenu par la Turquie, tandis que la France appuie de plus en plus ouvertement celui du Maréchal Haftar, lui-même épaulé par l’Egypte, les Émirats Arabes Unis et la Russie. L’Allemagne se contente d’organiser une conférence de médiation à Berlin entre les protagonistes du conflit, alors que Moscou et Ankara travaillent de leur côté à une médiation conjointe et à un cessez-le-feu. Exit donc de la Conférence de Paris sur ce sujet en Mai 2018 ! Celle de Berlin risque cependant fort de ne servir qu’à offrir l’hospitalité et à dresser la scène pour la manœuvre russo-turque. 

Les Européens donnent l’impression d’être dépourvus de toute vision de leurs intérêts collectifs, et plus encore d’une stratégie commune pour faire face aux bouleversements géopolitiques en cours. De quoi, de qui a-t-on peur à la fin ? Que peut-on espérer de tant de faiblesse et d’impéritie ? L’Europe doit sortir de l’enfance stratégique si elle ne veut pas disparaître de la scène du monde et des ensembles qui comptent. 

Une note d’espoir peut-être pour tenter de sauver plus que la face ? : Le « moment français » d’un certain réalisme géopolitique de la part du président Macron, du moins dans son discours de rentrée diplomatique de septembre dernier, pourrait être mis à profit pour proposer la mise en place d’un « reset » constructif et disruptif sur ces dossiers explosifs, en y associant Moscou. Des solutions de sortie de crise existent : arriver devant les acteurs régionaux avec un panier de solutions maison avec Paris, Berlin et Moscou en protagonistes permettrait à Bruxelles de valider, à Ankara d’obtempérer et à Washington de tempérer. 

Car la géopolitique ne ment pas : Iran, Libye et Syrie sont bien aux portes de l’Eurasie, pas de l’Amérique. 

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