Billet d’actualité du 12 août 2021 par Patricia Lalonde, Vice-présidente de Geopragma

L’alliance entre le roi Ibn Saoud, fondateur du royaume d’Arabie Saoudite et le président des Etats-Unis, Franklin Roosevelt, le 14 Février 1945, sur le croiseur Quincy de retour de la conférence de Yalta en Crimée, c’est-à-dire une alliance pétrole contre sécurité s’est avérée être en totale contradiction avec la défense de la démocratie et des Droits de l’homme que l’Amérique cherche à étendre dans le monde.

En effet, cette alliance scellée entre des occidentaux pour qui la démocratie et la défense des Droits de l’homme sont le socle de leur politique internationale et l’Arabie Saoudite dont l’idéologie wahhabite a conquis la plupart des pays musulmans sunnites d’Asie Centrale et en particulier le Pakistan, était annonciateur de l’instabilité et du chaos dans lesquels l’Afghanistan allait tomber.

Quelques rappels des faits récents :  

Depuis le retrait des troupes soviétiques et la guerre civile qui a opposé les différentes factions afghanes, les Talibans n’ont eu de cesse de se renforcer grâce à l’appui du Pakistan et de l’Arabie Saoudite.

Ils ont pris le pouvoir en 1997 pour le plus grand soulagement des occidentaux qui y voyaient un gage de sécurité pour les Afghans et pour la région. Inutile de revenir sur toutes les violations des Droits de l’homme  : enfermement des femmes, lapidations, interdictions pour les filles d’étudier… Ce qui aurait mérité que ces chefs talibans soient mis sous sanctions américaines et européennes. Mais nos politiques pensaient qu’il fallait mieux avoir encore ce régime islamiste totalitaire contrôlant le pays plutôt que par les Soviétiques ou même par certains « warlords ». Les hommes du commandant Massoud résistaient seuls dans la vallée du Panshir avec le soutien des quelques humanitaires, intellectuels, et des défenseurs des droits des femmes occidentaux qui n’avaient de cesse d’alerter leurs opinions publiques sur ce qu’il se passait sous le règne des Talibans.

Il a fallu attendre les attentats du 11 septembre pour réveiller l’Amérique qui comprit soudainement le double jeu de ces islamistes qui avaient apporté la « sécurité » en Afghanistan mais qui en avaient profité pour abriter les chefs d’Al Qaïda, dont Oussama Ben Laden, leur octroyant ainsi un havre pour préparer les attentats qui allaient déstabiliser le monde occidental et les Etats-Unis en premier chef… Al Qaïda avait pris soin quelques jours avant les attentats d’éliminer le Commandant Massoud qui était le seul à pouvoir se mettre en travers de leur monstrueux projet.

Ce fut la stupeur chez les dirigeants américains, et George Bush Jr. déclara la guerre aux Talibans, content de trouver, malgré la mort de leur chef, un vrai allié de résistance chez les hommes du Commandant Massoud.

Le pays fut repris des mains des Talibans et suite aux accords de Bonn, s’installa à Kaboul un gouvernement pro occidental, une république islamique, sous l’autorité du président Karzaï dans laquelle les hommes du commandant Massoud tout comme chaque ethnie afghane étaient représentés.  

Les Américains ainsi que les pays de l’OTAN ont aidé depuis à la reconstruction du pays…

Les Talibans restaient marginalisés. Mais c’était sans compter le double jeu des Pakistanais, affolés à l’idée que l’ennemi indien puisse revenir sur la scène afghane. Double jeu savamment orchestré par les puissants services secrets pakistanais ISI au nom du respect de la ligne Durand et de la « pashtunisation » du pays. Les Talibans n’ont donc jamais disparu de la scène afghane mais les Afghans eux découvraient la liberté, les femmes circulaient librement, les filles prenaient la route de l’école, les universités se remplissaient, le parlement afghan accueillait un nombre de femmes conséquent … L’Afghanistan, tout au moins dans les villes, découvrait la démocratie…

On pensait que cela resterait ainsi. Mais l’alliance entre les islamistes saoudo-pakistanais et les américains a repris le dessus. Il devenait de plus en plus difficile de cacher que l’attaque contre les Etats-Unis avait été menée par 9 pilotes saoudiens, alors que les familles des victimes du 11 septembre demandaient avec insistance la dé classification du dossier.

Il va falloir expliquer pourquoi les Américains et les Européens n’ont eu de cesse de vouloir reprendre les négociations avec les Talibans, leur octroyant ainsi une véritable légitimité…
Pourquoi Donald Trump a-t-il laissé faire les négociations à Doha sans y faire participer le gouvernement afghan, renforçant ainsi la position des Talibans ? Pourquoi ont-ils accepté de libérer 5.000 prisonniers qui se sont retrouvés immédiatement sur le champ de bataille …

Pourquoi les Etats-Unis ont- ils accepté de retirer si rapidement leurs troupes, laissant la voix libre aux islamistes ? Pourquoi ont-ils quitté la base de Bagram en détruisant les armes ou en les donnant aux Pakistanais ? Pour satisfaire les militaires pakistanais ?
Les villes de Kunduz, Shebergan,Taloqan, Pul-i-Khumri sont tombées aux mains des Talibans, et ce sera sans doute bientôt le cas de Mazar-e-Sharif aussi. Et ensuite Kabul.
Massacres, viols, rétablissement de la loi de la Sharia dans l’indifférence générale…

L’Amérique et l’Europe vont-elles abandonner le peuple afghan ?

Funeste symbole à la veille des commémorations du vingtième anniversaire des attentats du 11 Septembre…

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5 comments

  1. Répondre

    Daniel JALU 23 août 2021. En réalité les Américains n’ont qu’une intervention particulièrement remarquable hors de leur frontière. Il s’agit bien évidemment de leur engagement dans la 2ème guerre mondiale. Nous en serons à jamais reconnaissant.
    Mais après, l’interventionnisme américain a démontré leur incapacité à saisir les réalités des terrains d’intervention concernés: Corée, Vietnam, Irak, Syrie, Afghanistan. Les démocraties doivent rapidement mettre de l’ordre dans leur doctrine et leur vision d’avenir car il n’y a pas de vents favorables pour ceux qui ne savent pas où ils vont. Urgence aussi à se poser les bonnes questions et entre autres celle-ci : n’y a -t-il pas mieux à faire que se disputer la suprématie mondiale économique et militaire avec la Chine, la Russie et l’Europe au point où nous en sommes?

  2. Répondre

    Danil JALU 23 août 2021. En réalité les Américains n’ont qu’une intervention particulièrement remarquable hors de leur frontière. Il s’agit bien évidemment de leur engagement dans la 2ème guerre mondiale. Nous en serons à jamais reconnaissant.
    Mais après, l’interventionnisme américain a démontré leur incapacité à saisir les réalités des terrains d’intervention concernés: Corée, Vietnam, Irak, Syrie, Afghanistan. Les démocraties doivent rapidement mettre de l’ordre dans leur doctrine et leur vision d’avenir car il n’y a pas de vents favorables pour ceux qui ne savent pas où ils vont. Urgence aussi à se poser les bonnes questions et entre autres celle-ci : n’y a -t-il pas mieux à faire que se disputer la suprématie mondiale économique et militaire avec la Chine, la Russie et l’Europe au point où nous en sommes?

  3. Bernard Cornut

    Répondre

    La plupart des commentateurs TV commencent l’histoire de l’Afghanistan en 1996 ou en 2001. Quand j’y suis arrivé à l’été 1970, presque en autostop depuis Lyon, via Istanbul, Van, Kerman, Quetta et Kandahar, le roi Zaher Shah régnait, éduqué et ouvert. La République vient après un coup d’état d’un cousin… Peu après, le gouvernement afghan avait une forte implication communiste. Cet été 1979, sur une idée funeste et avouée plus tard par Zbigniew Brezinski, comme Kissinger décidant à l’été 1972 de déstabiliser l’Iraq via des Kurdes, les services secrets américains et saoudiens recrutèrent et armèrent des mercenaires fondamentalistes, notamment saoudiens et yéménites, pour aller déstabiliser l’Afghanistan sous le prétexte de défendre l’Islam et surtout dans le but d’attirer l’Armée Rouge dans ce pays imprenable. Ce plan alors secret aggrava les malheurs afghans et initia le terrorisme islamiste financé. Pour une paix juste, les Etats-Unis ne peuvent pas être médiateur, ils devraient être seulement au banc des accusés. A l’ONU et à l’Organisation de Coopération de Shanghai de clore le Grand Jeu !

  4. Répondre

    Mais le Pakistan d’Imran Khan est un pays non aligné très proche de la Chine et menant désormais une politique sociale qu’il qualifie lui-même de gauche. La ligne de développement, de planification étatique et d’éradication de la pauvreté du Parti communiste chinois constitue le modèle par excellence d’Imran Khan. Ce n’est pas par hasard qu’il a été accueilli à l’école centrale des cadres du PCC, ce qui n’arriverait à aucun dirigeant occidental ou même russe (hormis les communistes russes). Le seul principe qui lit le Pakistan d’Imran Khan aux talibans c’est le principe de non ingérence dans les affaires intérieures de chaque pays (charte des Nations unies), et donc l’idée d’exportation d’un modèle politique. C’est beaucoup !, et c’est sans doute sur cela que comptent les Chinois et les Russes pour amener les talibans à se lancer dans la voie du développement économique, de l’intégration eurasiatique et, par ricochet, à accepter une modernisation des rapports sociaux et humains en Afghanistan. Les services secrets pakistanais semblent avoir été très déçus au cours des dernières trente années par leur ancienne alliance avec les USA qui ont, en fait, toujours ignoré les intérêts pakistanais. Ceci pourrait expliquer pourquoi, l’ISI s’est éloigné par étape du « modèle américain » …au moment où l’Inde non alignée et plutôt sociale jusque là basculait par ailleurs, elle, dans le camp US (Quad), accompagnée d’une politique autoritaire, répressive et anti-sociale.

  5. Répondre

    Sous-jacente à l’article est l’idée que les Occidentaux peuvent continuer à entretenir l’illusion d’imposer la « démocratie » à des peuples qui n’en ont rien à faire. L’ethnocentrisme occidental subit maintenant des coups sévères et on assiste à une remise à l’heure de bien des pendules. Hubert Védrine, ancien ministre des Affaires Etrangères, dans une interview récente, a déclaré que le départ des Américains de l’Afghanistan scellait le tombeau du droit d’ingérence. Enfin, un début de constat raisonnable, qui se vérifiera de plus en plus sous toutes les latitudes, avec le déclin de l’Occident qui s’effectue sous nos yeux. Encore une fois, la leçon à tirer des événements récents en Afghanistan est que chaque peuple est maître de son destin et qu’il possède les ressources nécessaires pour asseoir sa souveraineté, quelles que soient les tribulations, souvent inévitables, qu’ont à vivre ses ressortissants.. L’occident peine encore à tirer cette leçon, il devra en rester pour ses frais. Qu’on laisse les Afghans en paix et surtout, que l’on n’essaie plus de lui exporter la « démocratie » « pour son bien ». Assez de paternalisme et d’impérialisme à l’égard des pays du soit-disant Tiers Monde.

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