Veille effectuée par Lucas Dureuil* et le général (2S) Jean-Bernard Pinatel**

 

Du 06/02/2021 au 19/02/2021

 

 

06/02 :

  • Mohammad Menfi, élu à la tête du Conseil présidentiel intérimaire, promet de respecter la feuille de route adoptée en vue des élections du 24 décembre 2021, et s’engage à travailler à la réconciliation nationale. 
  • Le maréchal Haftar accepte l’élection des nouveaux dirigeants intérimaires.
  • Fayez Al-Sarraj salue le travail du Forum de dialogue politique libyen et félicite les nouveaux dirigeants. Les candidats perdants de l’élection ont également adressé leurs félicitations aux nouveaux dirigeants. 
  • Vagues de félicitations aux nouveaux dirigeants élus, de la Turquie, l’Italie, la Russie, l’Égypte, la Jordanie, l’Arabie Saoudite, les Émirats arabes unis, le Qatar et la France. 

 

07/02 :

  • Le premier ministre grec déclare que la Grèce travaille à la réouverture de son ambassade à Tripoli et d’un consulat à Benghazi. 
  • L’ambassadeur pakistanais en Libye affiche les ambitions pakistanaises d’investir massivement en Libye. 
  • La Turquie affirme que les accords passés entre Ankara et Fayez Al-Sarraj ne sont pas remis en cause par les nouveaux dirigeants intérimaires. 
  • Emmanuel Macron invite Mohammad Menfi à l’Élysée. 

 

08/02 :

  • Ján Kubiš prend ses fonctions de nouvel envoyé spécial pour la Libye et chef de la mission d’appui des Nations Unies en Libye (MANUL). Il remplace l’américaine Stephanie Williams. 
  • Le président tunisien invite le nouveau Conseil présidentiel à Tunis. 
  • Les ministres des Affaires étrangères libyen et égyptien se sont entretenus en marge d’une réunion de la Ligue arabe au Caire. 

 

09/02 :

  • Le président de la Chambre des représentants, Aguilah Saleh, pose ses conditions au vote de confiance du Parlement :
    • tous les membres de la Chambre des représentants prendront part au vote de confiance
    • toutes les consultations officielles de la Chambre se tiendront à Benghazi
    • le Conseil présidentiel et le gouvernement devront siéger à Syrte, sous la protection des forces du maréchal Haftar et sous la supervision de la Commission militaire mixte 5+5
  • Le président turc déclare que la Turquie travaillera au retrait de ses forces et de ses mercenaires si les autres parties du conflit retirent les leurs. 
  • Discussions entre les ministres des Affaires étrangères libyen et iraquien à propos d’une potentielle réouverture de l’ambassade iraquienne à Tripoli. 

 

10/02 : 

  • Plus de 100 députés de la Chambre des représentants se déclarent prêts à se rendre à Sabratha, ville située à moins d’une centaine de kilomètres de Tripoli, pour le vote de confiance. 
  • Le président égyptien, Abdel Fattah Al-Sissi, assure qu’il soutiendra la nouvelle autorité exécutive libyenne. Il s’est entretenu avec Mohammad Menfi et Abdul Hamid Dbeibah. 
  • Rencontre entre le ministre de la Défense libyen et une délégation militaire britannique, à Tripoli. Le ministre de la Défense libyen souhaite renforcer la coopération militaire avec la Grande-Bretagne, notamment en matière de lutte anti-terroriste. 
  • Réunion « cordiale » entre Abdul Hamid Dbeibah et l’ambassadeur italien en Libye. Ils réaffirment les liens d’amitiés et de fraternité entre la Libye et l’Italie. 

 

11/02 :

  • Rencontre entre Mohammad Menfi et le maréchal Haftar.

 

13/02 :

  • Ján Kubiš appelle toutes les parties prenantes au conflit libyen à accepter le nouveau gouvernement et à travailler sur la feuille de route des élections du 24 décembre 2021. 

 

15/02 : 

  • L’Égypte annonce la réouverture de son ambassade à Tripoli. 
  • Abdul Hamid Dbeibah annonce qu’il présentera un gouvernement dans la période impartie des 21 jours, qui se termine le 26 février. 
  • Réunion consultative de la Chambre des représentants, réunissant 76 députés à Sabratha. Une autre session est organisée parallèlement à Tobrouk, sous l’autorité d’Aguilah Saleh. 

 

17/02 :

  • Dixième anniversaire de la révolution du 17 février 2011. 
  • Fayez Al-Sarraj demande l’aide de l’ONU afin d’assurer la tenue des élections de décembre 2021. 

 

18/02 :

  • Abdul Hamid Dbeibah se rend au Caire pour y rencontrer Al-Sissi.
  • Ján Kubiš, envoyé spécial pour la Libye et chef de la mission d’appui des Nations Unies en Libye (MANUL), affirme que la MANUL assurera la tenue des élections nationales de décembre 2021.

 

 

 

Évaluation de la situation

 

L’élection d’une autorité exécutive intérimaire a ravivé les intérêts des puissances étrangères. Les messages de soutien aux nouveaux dirigeants pleuvent, les ambassades rouvrent et les invitations présidentielles s’accumulent. Chaque puissance extérieure tente de replacer ses pions dans le dossier libyen, redéfinissant souvent ses relations avec la Libye. En témoigne le soutien grec à Mohammad Menfi, nouveau président du Conseil présidentiel, qui s’était fait expulser de Grèce en décembre 2019 – suite à l’accord turco-libyen sur les frontières maritimes de novembre 2019 – alors qu’il y était ambassadeur. L’heure est désormais aux réconciliations et aux félicitations.

Clairement, l’élection le 5 février du tandem composé de Abdul Hamid Dbeibah, 61 ans, originaire de Misrata, premier port libyen, où l’influence turque et des Frères Musulmans est importante, et de Mohamed Younes Menfi, originaire de Tobrouk est un revers pour les occidentaux qui avaient soutenu l’attelage Bashagha-Saleh. En revanche, il porte la marque d’un accord russo-turc et témoigne de l’influence croissante de ces deux pays en Libye. Reste à évaluer le poids respectif de ces deux sponsors dans la direction bicéphale qui a jusqu’au 26 février pour présenter le nouveau gouvernement.

La personnalité de Abdul Hamid Dbeibah est certainement une des clés pour comprendre ce qui se joue en Libye. Le nouveau premier ministre est en effet issu d’un clan familial dont les ambitions politiques sont immenses. Après s’être bâti une fortune sous le régime de Mouammar Kadhafi, le milliardaire Abdul Hamid Dbeibah a dirigé la Compagnie libyenne d’investissement et de développement (Lidco). Son cousin et beau-frère, Ali Dbeibah, était le patron, de 1989 à 2011, de la tentaculaire Organisation pour le développement des centres administratifs (ODAC), compagnie publique chargée d’attirer des investissements internationaux dans les grands projets de travaux publics. Le clan a diversifié ses actifs dans de nombreux pays étrangers, à Chypre, en Écosse et au Canada notamment. 

Le nouveau premier ministre est réputé comme très proche de la Turquie dont il représente en Libye les principales entreprises d’État, mais est également considéré comme proche de Moscou. En avril 2017, il avait dirigé une délégation de Misrata en visite à Moscou, où il s’était entretenu avec le vice-ministre russe des affaires étrangères Mikhaïl Bogdanov.

Une chose est sûre, l’arrivée d’un affairiste à la tête de l’état libyen peut être analysée comme la perte du poids des islamistes et pour Erdogan l’acceptation que l’influence de la Turquie en Libye prime sur celle confessionnelle des Frères Musulmans. Au final, le premier ministre est idéologiquement inclassable. C’est un homme de transactions, de deals, d’arrangements entre amis soulignent ceux qui le connaissent.

Le président du Conseil Mohammad Younes Menfi est un diplomate de 45 ans originaire de Tobrouk. Il est épaulé par deux vice-présidents : Moussa al-Koni, un Touareg, et Abdallah Hussein al-Lafi, un député de Zaouïa (ouest). Zaouïa, ville de 200 000 habitants, est un port concurrent de Misrata orienté vers l’Italie qui possède la raffinerie la plus importante du pays, région où la société pétrolière italienne ENI possède la majorité de ses actifs en Libye. Le nouveau président du Conseil est rentré de Genève en Libye via la Grèce et sa première rencontre fut avec le maréchal Haftar à Benghazi. 

La nouvelle équipe menée par Dbeibah doit être validée par le Parlement – aujourd’hui exilé à Tobrouk – avant le 19 mars ce qui ne devrait pas poser de problème puisque le maréchal Haftar la soutient provisoirement. Leur défi est de réduire la fracture Est-Ouest dans la perspective d’élections présidentielles prévues le 24 décembre. Leur réussite est conditionnée par des avancées sur deux dossiers, la répartition équitable des bénéfices pétroliers et surtout un accord sur le retrait des forces étrangères du pays.

Il est également important de souligner que, même si les accords du 23 octobre 2020 ne sont pas totalement respectés, les avancées du Forum de dialogue politique libyen s’accompagnent d’une stabilisation de la situation territoriale et d’une absence de combats majeurs. 

La suite du Forum de dialogue politique libyen et de la réconciliation nationale dépendra également en grande partie des puissances étrangères qui prennent part plus ou moins directement au conflit. Les soutiens turc, russe et émirien restent déterminants dans l’objectif d’unification nationale. Les mercenaires ne sont toujours pas totalement désengagés ce qui rend impossible toute tentative d’unification nationale. 

Concernant l’Union européenne, le dossier libyen met surtout en exergue les voix discordantes des États membres, principalement entre l’Italie et la France. De son côté, l’Allemagne aimerait capitaliser sur la conférence de Berlin, considérée comme une victoire diplomatique. 

Enfin, si Joe Biden a marqué une rupture par rapport à son prédécesseur, en exhortant le retrait des mercenaires, on attend de voir quelle sera clairement la position américaine dans le dossier libyen.

 

 

*Lucas Dureuil, chargé de mission chez Geopragma

**Général (2s) Jean-Bernard Pinatel, vice-président de Geopragma

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