Billet du lundi 23 février 2026 rédigé par Christopher Coonen, membre du Conseil d’administration de Geopragma.
L’Inde, membre des BRICS+ et dirigée par le premier ministre Narendra Modi a reçu cette semaine le président Macron à Mumbai. Les deux dirigeants ont noué des accords diplomatiques et économiques, dans la droite lignée du non-alignement historique de l’Inde. Le premier ministre Modi, leader du parti nationaliste et souverainiste BJP, prolonge la politique de non-alignement instaurée par son prédécesseur lointain, Nehru.
Le mouvement des non-alignés, aussi connu sous le nom du Groupe des 77, a été fondé en 1955 à Belgrade par Nehru, Tito (Yougoslavie), et Sukarno (Indonésie), voulant se démarquer et des États-Unis et du Bloc soviétique pendant la Guerre Froide. Nehru résuma leur initiative alors ainsi : « je n’appartiens à aucun des deux blocs et je propose de n’appartenir à aucun des deux quoi qu’il puisse advenir dans le monde. » et en 1963, le Groupe des 77 se constitua officiellement aux Nations Unies. L’Inde qui s’était rapprochée de l’Union Soviétique en tant que puissance régionale, resta neutre. Achetant par exemple des armes également aux États-Unis et renforçant ses liens commerciaux avec eux. Son différend frontalier avec la Chine était déjà à l’époque une source de tensions graves et New Delhi chercha via le Kremlin à influencer la politique chinoise vis-à-vis de l’Inde. De là à rejoindre les BRICS fut un mouvement indigène en cohérence avec sa politique historique de diversifier ses relations internationales entre différents camps, et la nature des BRICS+ même.
Nous reconnaissons d’ailleurs le caractère de neutralité et le positionnement de non-alignée de l’Inde par le fait que, par exemple, elle n’a jamais condamné l’invasion russe en Ukraine en 2022 et a continué à tisser des liens très forts avec les États-Unis et avec certains alliés américains en Europe et en Asie. C’est donc une vision pragmatique et réaliste que Narendra Modi a mis en œuvre dans sa politique et diplomatie de la Realpolitik, désirant asseoir l’Inde comme un acteur incontournable tant au niveau régional qu’au niveau mondial. Son approche géopolitique repose donc sur la construction de relations de confiance et d’influence, tout le contraire de l’approche du président Trump qui agit par la force non seulement de manière militaire, mais aussi dans ses rapports avec tous les chefs d’État qu’ils soient des alliés ou des adversaires.
Malgré les pressions de l’administration Trump, Modi continue d’acheter du pétrole brut russe que l’Inde, en passant, revend raffiné en diesel à la France, et il s’est démarqué en étant souvent absent de réunions internationales auxquelles il savait que Trump assisterait. Il n’a pas peur de confronter et négocier avec Trump, ayant habilement négocié les nouveaux droits de douane à la baisse avec les USA à 18% versus les 50% originalement réclamés par Trump – Mme Von der Leyen et la Commission européenne feraient bien de s’en inspirer !
Ce pays vient de loin. Depuis 1947 qui marqua son indépendance de l’empire Britannique, l’Inde est devenue le pays le plus peuplé du monde car en 2023 sa population a dépassé celle de la Chine, et en 2002, son produit intérieur brut a surpassé celui du Royaume-Uni – petite ironie de l’Histoire, c’est le groupe Tata qui a racheté Jaguar et Land Rover en 2010.
Un tournant bien sûr a également été l’appropriation de l’arme nucléaire qui de fait sanctuarise la sécurité de l’Inde.
C’est donc dans ce souci de non-alignement que Modi a accueilli le Président Macron la semaine dernière. Il y eu tout d’abord la signature de deux contrats très importants pour les deux Nations dans le domaine de l’industrie aéronautique.
Un contrat de €20 milliards portant sur l’achat de 114 Rafales, sachant que ce sont des contrats au très long cours qui englobent la maintenance et l’approvisionnement d’armements, même si le renard indien a négocié pour que l’assemblage des aéronefs se fasse là-bas, et donc génèrent des milliards d’euros supplémentaires.
C’est non seulement un contrat très important pour la France qui prouve que son Rafale est non seulement un avion polyvalent pour le combat au sol et dans les airs, qui existe également en version maritime pour les porte-avions, et surpasse même son grand rival, le F 35 US de Lockeed Martin, mais il permet aussi à l’Inde de continuer à se diversifier de ses sources d’approvisionnements historiques d’armes qui ont été l’Union soviétique/la Russie puis les États-Unis.
La France a complété cette commande historique avec la vente de missiles air/air Météor d’une portée de 200 kilomètres et de missiles Mika à courte portée, renforçant l’industrie de la Défense française et Thalès en particulier, et en envoyant un message à Trump par ces temps de relations tendues entre Washington et ces deux nations. Et décoche également un message d’Hermès aux Allemands qui rechignent à construire l’avion de combat du futur, le SCAF.
Le Rafale est un atout pour l’Inde, signalant aussi au rival pakistanais que son équipement est de dernière génération comparé à celui du Pakistan qui est américain et plus ancien.
Le second volet aéronautique s’est soldé par l’inauguration d’une usine “joint-venture” entre Airbus Industries et le groupe Tata pour la fabrication de l’hélicoptère militaire et civil H125. De plus, l’Inde a commandé 1200 appareils Airbus à l’horizon 2035, faisant face à une très forte croissance de son trafic aérien domestique, d’ailleurs parmi les plus fortes du monde.
Enfin, le président Macron s’est déplacé à New Delhi pour assister au sommet mondial de l’IA avec le sous-titre typiquement Hindou « Welfare for all, Happiness for all ». Décidée à ne pas se laisser distancer par la Chine, les États-Unis ou la Russie, l’Inde investit massivement dans ce nouvel ordre mondial de l’information, du savoir et d’opérationnalisation de tous les secteurs. Historiquement l’Inde a été un grand sous-traitant de l’industrie Informatique pour l’Occident et a donc développé des écoles d’ingénieurs parmi les meilleures au monde. Il faut savoir que chaque année un tiers des visas américains H1 sont octroyés à des ingénieurs indiens pour nourrir les besoins intarissables de la Silicon Valley. Les deux principaux acteurs indiens (et mondiaux) dans le secteur des services informatiques sont les groupes Infosys et Tata qui représentent à eux seuls une recette de $200 milliards annuels.
Cette visite a donc renforcé les liens historiques entre l’Inde et la France puisqu’en 1998, le président Chirac avait noué un partenariat stratégique avec l’Inde qui représentait pour ce dernier le premier partenariat stratégique avec un pays “tiers” – donc hormis la Russie et les États-Unis. Il est à noter que la France n’a pas condamné l’Inde lorsqu’elle procéda à des essais nucléaires souterrains, et la France l’a aidé à développer son industrie nucléaire civile.
Modi se rendra bien sûr à Evian en mai prochain pour le Sommet du G7.
Comme l’a résumé Modi, « la coopération entre l’Inde et la France n’a pas de limites ».
Dans ce nouvel ordre Mondial, il y a fort à parier que ces partenariats vont se nouer de plus en plus, et que bon nombre de pays vont s’inspirer de la France et de l’Inde.
Car même dans l’adversité, le proverbe Hindou dit « il n’y a pas d’arbre que le vent n’a pas secoué ».






