Billet du lundi 17 mai par Gérard Chesnel, membre du Conseil d’administration de Geopragma.

 

Deux géants. Deux géants qui, à eux seuls, représentent plus du tiers de la population mondiale : 19% pour la Chine (1,44 Milliard d’habitants), 18% pour l’Inde (1,39 Milliard). Deux voisins qui, au cœur du continent asiatique, ne pouvaient pas ne pas entrer tôt ou tard en confrontation, tout en se ménageant, par respect l’un pour l’autre, de longues plages de coopération, voire d’amitié.

La religion y est pour quelque chose, même si le bouddhisme, passé de l’Inde à la Chine (on pense au fameux « Voyage vers l’ouest » du moine Xuan Zang au VIIème siècle), a quasiment disparu de la première pour s’installer durablement dans la seconde sous ses formes Mahayana et tantrique (au Tibet et en Mongolie). Et le commerce également qui, à certaines périodes, fut assez intense comme en attestent les échanges entre les Chola tamouls et la dynastie Song au XIème siècle. Dans la période contemporaine, c’est bien souvent la confrontation qui prit le dessus mais sous l’influence de puissances étrangères, notamment de la Grande-Bretagne.

Les choses vont devenir sérieuses avec la première guerre de l’opium, qui aboutit en 1842 à la cession de Hong Kong à la Grande-Bretagne. L’opium venait de l’Inde, de même que les soldats Gurkhas qui assurèrent la défense de Hong Kong jusqu’à la fin du XXème siècle. Puis ce fut la question tibétaine. Là encore les deux principaux intéressés se sont trouvés pris dans des rivalités qui n’étaient pas de leur fait. C’est en effet dans le cadre du « Grand Jeu », qui opposa les empires russe et britannique en Asie centrale, que l’Angleterre, soupçonnant la Russie d’avoir des vues sur le Tibet, envahit ce dernier et imposa, le 17 septembre 1904, une convention avec le seul Tibet qui devenait un quasi-protectorat de l’Inde (britannique). Pékin, qui n’avait pas reconnu cet accord, obtint, le 27 avril 1906, le traité de Pékin qui plaçait le Tibet sous la suzeraineté de la Chine, ce qui amena le 13ème Dalai Lama (le « grand treizième ») à se réfugier en Inde en 1910. La révolution de 1911 en Chine rebattit les cartes : le Dalai Lama revint à Lhassa en 1913 et l’Angleterre, profitant de l’instabilité de la jeune République de Chine, obtint que le traité de Simla (3 juillet 1914) reconnût la fameuse ligne McMahon comme frontière entre la Chine et l’Inde. Cette ligne attribuait à l’Inde le Ladakh et la North-East Frontier Agency ou NEFA (devenue depuis l’Etat d’Arunashal Pradesh), an nord de l’Assam. La grande voyageuse française Alexandra David-Néel dénonça à l’époque la mainmise de l’Angleterre sur le Tibet : Londres considérait en effet que Pékin exerçait une suzeraineté sur le Tibet et non la souveraineté.

On voit qu’il s’agissait d’une rivalité entre la Grande-Bretagne et la Chine et non pas entre l’Inde et la Chine. D’ailleurs, dès l’indépendance de l’Inde, Londres cessa de s’intéresser au Tibet et Nehru refusa de reprendre à son compte les positions britanniques. Le 1er janvier 1950, Pékin et New-Delhi établirent des relations diplomatiques et le 29 avril 1954, un accord sur la frontière fut signé pour huit ans, sur la base des cinq principes de coexistence pacifique. Un an plus tard, à Bandung, Nehru et Zhou Enlai siégeaient côte à côte et apparaissaient comme les leaders de ce que l’on allait appeler le Tiers Monde. Mais les pressions de Pékin sur le Tibet s’accentuèrent et l’Armée Populaire de Libération l’envahit  en 1959. Incapable de résister, le 14ème Dalai Lama (l’actuel), se réfugia à Dharamsala, en Inde donc, et l’accord de huit ans ne fut pas reconduit.

En octobre 1962, c’est une véritable guerre qui opposa l’Inde et la Chine, sur toute la longueur de la frontière. Les armées chinoises s’emparèrent rapidement de l’Aksai Chin (la corne nord-est du Ladakh, au nord du Cachemire) et franchirent rapidement la ligne McMahon à l’est pour envahir la NEFA et menacer les plaines de l’Assam. Cette démonstration de puissance de la Chine créa une véritable émotion au niveau mondial, l’équilibre régional se trouvant sérieusement menacé. Mais Pékin arrêta son offensive et les armées chinoises se retirèrent au nord de la ligne McMahon. Que s’était-il passé ? Pékin avait-elle subi des pressions de la part des puissances étrangères ? On pense surtout à l’URSS, qui se présentait en protecteur de l’Inde, et qui n’allait d’ailleurs pas tarder à rompre ses relations avec la Chine. Ou peut-être les dirigeants chinois ont-ils fait preuve de sagesse et voulu préserver l’avenir de leurs relations avec l’Inde. Il y a eu depuis de nombreux incidents de frontière, plus ou moins graves, notamment à Nathula et Chola au Sikkim en 1967, ou, dernier en date, à Galwan, au Ladakh, le 16 juin 2020. A l’heure actuelle, l’Aksai Chin est toujours occupé par la Chine et revendiqué par l’Inde, et l’Arunashal Pradesh (ex-NEFA) est toujours aux mains de l’Inde et revendiqué par Pékin. La Chine continue de faire peser des menaces sur ce segment oriental de la frontière. Elle est en train de construire sept barrages sur le Brahmapoutre, dont elle dit qu’ils serviront à produire de l’électricité et à réguler le cours du fleuve, mais qui pourraient aussi constituer d’énormes réserves d’eau capables de noyer tout le centre de l’Assam.

Les voisins immédiats de l’Inde ne peuvent pas ne pas se ressentir de cette rivalité. Le Pakistan, tout d’abord, que trois guerres successives ont opposé à l’Inde, la troisième, en 1971, ayant abouti à la sécession du Pakistan oriental et à la création du Bangladesh. Dans ce conflit, Moscou soutint New-Delhi tandis que Pékin était du côté d’Islamabad. Le Premier ministre pakistanais, Ali Bhutto, devint un allié inconditionnel de la Chine. Le Népal, quant à lui, a connu des avatars politiques dignes de l’Antique. A la suite de l’assassinat de la quasi-totalité de la famille royale en 2001 et de la victoire aux élections de 2008 du Parti communiste unifié (maoïste), la monarchie fut abolie. Le 28 octobre 2015, c’est la candidate du Parti Marxiste-Léniniste Unifié, Mme Bidya Devi Bhandari qui fut élue Présidente de la république. En décembre 2019, le Premier ministre (marxiste-léniniste) demanda le retrait des troupes indiennes qui stationnaient au Népal depuis 1960, alors que le Premier ministre indien, Narendra Modi, avait revendiqué la région de Kalapani. Actuellement, la situation est un peu confuse puisqu’il existe deux factions au sein du Parti Communiste Népalais, l’une pro-chinoise et l’autre pro-indienne. On ne peut dire, de la Chine ou de l’Inde, qui tirera le plus de profit de cette situation. Quant au Bhoutan, dont on parle peu, il n’échappe pas à l’attention de Pékin qui aurait créé un nouveau village, Gyalaphug, dans une zone revendiquée par la Chine mais reconnue, au plan international, comme faisant partie du district de Lhuntse, au nord du Bhoutan. Le grignotage continue.

Depuis quelques années, la rivalité sino-indienne a pris une nouvelle dimension. Elle s’est en quelque sorte internationalisée. Pour deux raisons principales :

– d’une part le durcissement de l’Inde et son rapprochement avec les Etats-Unis. Tout le monde a pu voir, lors de la visite d’Etat de Donald Trump à Delhi en février 2020, que les deux hommes s’entendaient à merveille.

– d’autre part, le projet de Nouvelles Routes de la Soie (Belt and Road Initiative) lancé par le Président chinois Xi Jinping. Il est clair que l’Inde, par sa situation géographique, gêne. Elle constitue un énorme bloc, séparé de la Chine par les plus hautes montagnes. Un bloc qu’on ne peut traverser mais qu’on peut contourner. C’est à cela que s’attache la Chine. Le contournement de l’inde par la voie maritime s’appuie principalement sur la création de trois ports, l’un en Birmanie, Kyaukpyu, le second au sud de Sri Lanka, Hambantota, et le dernier au Pakistan, à Gwadar, au débouché de la route de Kashgar (au sud-ouest du Xinjiang) qui traverse le Karakorum et constitue ce qu’on appelle le Corridor Economique Sino-pakistanais (CPEC).

Ces entreprises de contournement ne pouvaient que déplaire à l’Inde, qui veille jalousement sur la région des Andaman et des Nicobar, dans le golfe du Bengale. Un Commandement des Andaman et Nicobar a été créé en 2001 avec pour tâche principale de surveiller le détroit de Malacca. De l’autre côté de la péninsule indienne, le commandement de la Marine nationale indienne est établi à Cochin, au Kerala, entre Sri Lanka et le Pakistan. Mais cela ne suffit pas et l’Inde cherche à créer une sorte de cordon de sécurité autour de la Chine, une sorte de seconde ligne de « containment ». C’est ainsi que le QUAD (Quadrilateral Security Dialog) a été créé en 2007 et relancé en 2017. Il réunit l’Inde, l’Australie, le Japon et les Etats-Unis et n’est censé fournir qu’un cadre de discussion mais début novembre 2020, les Marines de ces quatre pays, auxquels s’était joint Singapour, ont participé à l’exercice annuel « Malabar », dans le golfe du Bengale. Au même moment était lancé le cinquième des six sous-marins de classe Scorpène développés et fabriqués par la France. Une réunion des Ministres des Affaires étrangères a eu lieu le 6 octobre 2020 et un Sommet le 12 mars 2021. Et il est question d’élargir le QUAD et d’y inclure les pays de la région partageant les mêmes valeurs (« like-minded countries ») comme la Corée du sud, la Nouvelle-Zélande, voire le Vietnam.

De son côté, la Chine joue la carte de la séduction et du développement économique. Elle participe aux réunions des BRICS, où elle retrouve l’Inde. Elle crée en 2001 l’Organisation de coopération de Shanghai, à laquelle se joignent en 2017 l’Inde et le Pakistan. Et, coup de maître, elle lance en novembre 2020 un accord de libre-échange Asie-Pacifique avec 14 autres pays mais dont les Etats-Unis sont exclus (on a parlé du « dernier échec de Trump ») et auquel l’Inde refuse de participer, peut-être par crainte d’être submergée par les produits chinois (M. Modi n’est apparemment pas aussi naïf que M. Raffarin, qui estime que les nouvelles routes de la soie permettront la circulation des produits « dans les deux sens »).

La France ne reste pas les bras croisés. Elle est l’une des principales puissances des deux océans Indien et Pacifique. Dans l’océan Indien elle peut revendiquer de très larges régions maritimes définies par les Zones Economiques Exclusives autour des Kerguélen, des Crozet, de Saint-Paul et d’Amsterdam, sans oublier bien entendu nos deux Départements d’Outre-mer de la Réunion (où sont basées les unités de notre Marine) et de Mayotte, ainsi que les îles Eparses autour de Madagascar. Dans l’océan Pacifique, nous sommes présents en Nouvelle-Calédonie, en Polynésie française, à Wallis et Futuna et à Clipperton (la ZEE autour de ce petit atoll est à peu près de la taille de la France métropolitaine). Malheureusement, nous n’avons pas les moyens de surveiller toutes ces zones et nos ressources halieutiques sont allègrement pillées, soit par les Chinois dans l’océan Indien, soit par les Américains (qui ne reconnaissent pas la Convention de Montego Bay) autour de Clipperton. Une coopération avec la Marine indienne, dans ces conditions, ne pourrait être que bénéfique. Et d’ailleurs, lors de la visite de M. Le Drian en Inde le 14 avril dernier, il a été annoncé que la France allait rejoindre l’IPOI (Indo-Pacific Oceans Initiative) créé par le Premier ministre indien Mohdi en novembre 2019, pour assurer la sécurité et la stabilité dans le domaine maritime. 

Mais que faire dans le Pacifique, où les ambitions chinoises sont de plus en plus visibles ? Nous avons déjà fait preuve de faiblesse (d’irresponsabilité ?) en autorisant Pékin à ouvrir un Consulat Général à Papeete où la minorité chinoise, peu nombreuse mais très active, était plutôt jusqu’alors proche de Taipei mais pourrait changer d’allégeance (on peut compter, pour cela, sur l’activisme des diplomates de Pékin). Mais la situation est encore plus inquiétante en Nouvelle-Calédonie où le référendum de 2022 pourrait bien déboucher sur l’indépendance. Compte tenu de l’importance stratégique et économique de la Grande-Ile, il n’y a pas à douter que la Chine ne demanderait pas mieux que de prendre notre place. Il faudra prendre sérieusement cet élément en considération s’il doit y avoir des négociations sur l’indépendance avec les Calédoniens. Et il ne faudra pas sous-estimer le pouvoir d’attraction du yuan qui a permis à Pékin, au cours des dernières années, d’arracher à Taipei la reconnaissance diplomatique de Panama et des îles Salomon.

Partager cet article :

Leave a comment

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

Geopragma