Article rédigé par Renaud Girard, membre du Comité d’orientation stratégique de Geopragma.

Quelle dégringolade stratégique !

      A l’été 2021, Vladimir Poutine était au plus haut de sa cote dans la savane des grands fauves de la géopolitique. Il était à la fois craint et respecté dans le monde. Le président américain s’était déplacé au mois de juin jusqu’à Genève pour s’entretenir avec lui. Avec Joe Biden, Poutine avait reconduit pour cinq ans le traité START de limitation des armements stratégiques. Un cessez-le feu dans la cyber guerre avait également été trouvé entre les Etats-Unis et la Russie. Biden avait même fini par accepter l’ouverture du gazoduc North Stream 2, amenant directement, par la Baltique, le gaz russe à l’Allemagne. En Asie, Poutine avait établi d’excellentes relations avec la Chine, tout en maintenant le lien historique de l’Inde et de la Russie. Il n’avait pas de mauvaises relations avec le Japon et la Corée du Sud. Au Moyen-Orient, Poutine n’avait que des amis, son soutien militaire à la dictature syrienne de septembre 2015 ne lui ayant aliéné ni Israël, ni l’Arabie saoudite, l’ex grand argentier de la rébellion syrienne. En Europe, Poutine avait établi une relation presque amicale avec les leaders français et allemand. Juste avant de se retirer de la politique, la chancelière Merkel lui avait rendu visite à Moscou, le 20 août 2021, afin de lui faire ses adieux. Une visite de courtoisie qu’elle ne fera pas au maître de la Chine.

    En reniant ses promesses et en agressant militairement l’Ukraine à l’aube du jeudi 24 février 2022, Vladimir Poutine a commis un acte quasi-suicidaire. Il s’est, tout seul, déplacé du Capitole vers la Roche Tarpéienne. Son invasion d’un pays voisin, pacifique, historiquement frère, reconnu librement par la Russie depuis 1991, est incompréhensible. C’est un acte géopolitiquement irrationnel. Je ne l’avais pas du tout vu venir, je dois le reconnaître humblement.

      Envahir l’Ukraine : pour gagner quoi ? La condamnation du monde civilisé ? La haine définitive des Ukrainiens ? La démotivation puis l’embourbement de son armée ? La mort de jeunes soldats russes par milliers ? L’isolement de la Russie et sa faillite économique ? L’intégration de l’Ukraine dans l’Union européenne ?

       Annexer la Crimée, sans effusion de sang comme il l’avait fait en mars 2014, était un geste qu’on ne pouvait pas légalement entériner (son prédécesseur au Kremlin ayant garanti l’intégrité territoriale de l’Ukraine par le mémorandum de Budapest de décembre 1994) mais qu’on pouvait comprendre : Poutine voulait éviter que Sébastopol, port militaire de la flotte russe en Mer Noire, tombe aux mains de l’Otan. Faire, en 2014 et 2015, couler le sang russe et ukrainien au Donbass, avait déjà été une erreur stratégique de Poutine. Il n’avait fait que consolider le nationalisme ukrainien – en 2010, une moitié des Ukrainiens avait voté pour un président prorusse ; au premier tour des élections présidentielles de 2019, le candidat prorusse n’obtiendra que 11,7% des voix.

     Mais, en envahissant la totalité de l’Ukraine, Poutine a commis une faute cardinale. Il a d’ores et déjà perdu quatre guerres. La guerre morale, en violant la Charte des Nations Unies. La guerre de la communication en traitant Zelensky de nazi : le président ukrainien, courageux et stratège, est devenu un héros pour le monde entier. La guerre économique, car même les banques chinoises se conformeront à la fermeture de l’accès au dollar et à l’euro, imposée aux banques russes. La guerre diplomatique, en effaçant le sentiment de culpabilité qu’avait Berlin envers Moscou depuis l’opération Barbarossa, ainsi que le désir de neutralité de la Finlande et de la Suède. Pourtant Poutine avait été maintes fois averti, notamment par Emmanuel Macron, qu’il courrait au fiasco en passant l’acte.

       Cinq jours après son agression, Poutine est tombé au plus bas de sa cote internationale. Il n’est plus respecté, ni même craint, comme le montre la décision allemande de livrer des missiles antiaériens portatifs Stinger à la Résistance ukrainienne.

     Cette dégringolade est dû au cumul de trois erreurs de jugement, toutes inspirées par le mépris. Poutine a pensé à tort que les Ukrainiens ne se défendraient pas et que son expédition militaire serait une promenade de santé. Son mépris affichée pour l’UE l’a conduit à sous-estimer la capacité d’union des Européens face au danger. Enfin, sa bunkérisation, loin des élites intellectuelles russes (très opposées à cette guerre), l’a empêché de prendre conseil dans son propre pays.

       Le président français continue à parler à son homologue du Kremlin. Macron a raison car la priorité est d’arrêter le bain de sang entre frères ukrainiens et russes. Poutine a exigé la démilitarisation puis la finlandisation de l’Ukraine, ainsi que la reconnaissance de l’annexion de la Crimée. En utilisant ses blindés, il les a rendues plus improbables que jamais.

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17 comments

  1. Emmanuel Huyghues Despointes

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    Je récuse les deux commentaires précédents, totalement délirants.
    J’adhère à tout ce qu’a écrit Renaud Girard mais émets une réserve sur le refus des banques chinoises de maintenir les banques russes dans le système SWIFT. En effet, celles-ci, à ma connaissance, n’ont pas clairement pris position sur ce sujet, d’autre part, les banques chinoises utilisent un système de garantie des trasnsferts différent du SWIFT et tut aussi efficace. Aussi, je ne suis pas sûr que la guerre économique menée par les Occidentaux contre la Russie soit efficace ; celle-ci dispose d’énormes réserves de devises qu’elle peut utiliser par le biais des banques chinoises et l’industrie chinoise va continuer à acheter le gaz, le pétrole et toutes les matières premières dont elle a besoin.

    • Roland Paingaud

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      Vous confondez récusation et stigmatisation, le reste est à l’avenant.

  2. Mustapha Chelfi

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    Je croyais Geopragma plus droit dans ses bottes et bien loin de la doxa des donneurs de leçons du mondialisme otanesque et états-unien…
    Je me suis trompé!
    Je retire mon adhésion à ce blog!

  3. petitjean

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    et mon article d’hier a été censuré !
    toutes les Vérités ne sont pas bonne à dire
    Adieu !……………….

  4. Jean-Louis PETIT

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    Tout ceci est sans doute vrai à court terme mais le plus important est ailleurs
    Quelle que soit la façon dont on prend le problème, à moyen et long terme terme, la France n’a que deux options stratégiques
    Soit nous acceptons de disparaître dans une Union européenne paradoxalement « désunie », « otanisée » et marginalisée au plan mondial, soit nous essayons de reconstruire une Europe puissante, ce qui passe d’abord par un accord stratégique entre Paris et Moscou, désormais les deux seules puissances nucléaires du continent avec des complémentarités scientifiques et industrielles considérables dont curieusement on ne parle pas
    Bien évidemment, cela demande du courage politique et cela demande aussi de ne pas tomber dans les pièges tendus sur cette route par toutes sortes de lobbies des 2 côtés de l’Atlantique

  5. petitjean

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    cet article est consternant !
    son auteur a-t-il la mémoire courte ? Qui a dépecé la Serbie à coup de bombes américaines pour créer un état fantoche , le KOSOVO ?
    Qui occupe illégalement le territoire syrien ? Qui, en dépit des engagements donnés au plus haut niveau , rapproche ses bases militaires de la frontière russe ?
    Comment l’Occident a promis à l’URSS que l’OTAN ne s’étendrait pas, par Roland Dumas, ex-ministre :
    https://www.breizh-info.com/2022/03/02/180828/comment-loccident-a-promis-a-lurss-que-lotan-ne-setendrait-pas-par-roland-dumas-ex-ministre/
    Et pour revenir à l’Ukraine, qui bombarde depuis des années les populations russophones du Donbass ? Qui refuse d’appliquer les accords de Minsk signés sous les auspices de la France et de l’Allemagne ?

    Et on apprend aujourd’hui que le « héros » Zelensky, celui qui laisse bombarder sa population russophone, aurait caché des comptes offshores (Les Pandora papers révèlent comment Zelensky aurait caché une partie de sa fortune avant les élections en Ukraine)
    source : https://lesobservateurs.ch/2022/03/02/ukraine-les-pandora-papers-revelent-les-montages-offshores-de-zelensky/

    nota : ce site va perdre toute crédibilité si il permet ce genre d’article partisan, à moins que ce ne soit que celui d’un ignorant………………….

  6. Cornut Bernard

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    Ce n’est pas comprendre Poutine que d’affirmer déjà qu’il a perdu 4 guerres et fait 3 erreurs de jugement. Pour ses 3 objectifs complémentaires (reconnaissance de l’annexion de la Crimée, engagement OTAN de non adhésion de l’Ukraine, réforme constitutionnelle en Ukraine ouvrant à l’autonomie régionale), la réponse tardive et négative de l’ OTAN et la non-avancée du processus de Minsk ne lui pas d’autre choix que la force: maintenant et non pas plus tard quand toute provocation ou incident pouvait mener la Russie à affronter l’OTAN.

  7. Casimir

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    Préchi-precha aligné sur le discours atlantiste, loin de la hauteur d’analyse que demande cette crise plus civilisationnelle que territoriale. L’ «Occident» a créé de toute pièce une zone de turbulence aux frontières de la Russie, et envenime le conflit en livrant des armes à l’avenant. Les « patriotes » ukrainiens, à mi chemin entre le grand banditisme et le nationalisme ultra auront tôt fait de les revendre au plus offrant… ce qui ne manquera pas de stabiliser l’Europe de l’est…

  8. Roland Paingaud

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    L’analyse libérale arrogante du Figaro que R.Girard n’a jamais été capable de dépasser.
    Le peuple russe, actuellement à 95% derrière V.Poutine (les 5% restant sont toujours la même diaspora et ses affiliés) , ne veut pas du libéralisme corrompu de l’OCCIDENT-Ouest, dont il voit la décadence galopante, et dont l’UKRAINE est la proie, avant sa proie ultime, la RUSSIE, le bastion de l’OCCIDENT-Est, blanc, chrétien, mais nationaliste.
     » Le plus grand art du général est de déjouer le plan de l’ennemi  » (SunTzu, VI°s. av.J.C.) ; le meilleur allié du libéralisme affairiste est le pacifisme ; Poutine l’extirpe de ce terrain de manœuvres occultes, et le jette dans le terrain de la guerre des armées, c’est-à-dire en vue d’un résultat historique, défaite ou victoire, mais indiscutable pour les deux camps.
    V.Poutine sacrifie la facilité de sa fin de carrière déjà triomphante pour sa nation : il la sauvera.
    R.Girard-Macron-Soros ne l’arrêteront de toutes façons pas, mais ils peuvent déclencher l’apocalypse, et tout perdre, à commencer par le respect de leur mémoire, car en cas de victoire des nations, leur véritable rôle d’intoxication apparaîtra.

    • EnDirectDeChine

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      On va voir ce que va donner cette aventure militaire de la Russie. La victoire militaire est quasiment acquise apres une semaine mais la suite reste tres incertaine.

    • Christian

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      Roland, il est vrai que la Russie de Poutine n’est pas corrompu, lui même multi-milliardaire en 20 ans est l’exemple d’un homme d’une grande probité. Les oligarques sont également le fruit d’une excellence d’honnêteté. Votre commentaire est le signe que Poutine a réussi à infiltrer les esprits occidentaux les plus fragiles et les plus violents, comme Zemmour et consorts…

      • Roland Paingaud

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        @ANONYME « Christian »

        Les anonymes, c’est-à-dire le bas-fonds internet, sont en général sans surprise, ce que vous confirmez.
        Vos affirmations sur V.Poutine rappellent furieusement celles de l’agent de la presse de l’OUEST Navalny, présenté comme un héros du peuple russe, qui est considéré à l’heure actuelle comme un agent de la CIA par 95% de ce peuple.
        Si Poutine est un riche escroc, pourquoi s’acharne-t-il à la défense d’un peuple qui refuse la prévalence du marché sur la nation, au lieu de se retirer aux paradis avec sa fortune ?
        Par contre, effectivement les oligarques russes sont à peu près aussi patriotes en RUSSIE qu’en FRANCE (Drahi, …) ; ou qu’en UKRAINE, dont l’oligarque Igor Valeriyovych Kolomoyskyi est le marionnettiste qui a mis Zelenskyy en place ; Kolomoyskyi a la double nationalité israélienne (Drahi, …) , et a tout à craindre si les peuples se mettent à suivre le peuple de l’inégalable Dostoïevski.
        En matière d’infiltration, vous semblez avoir la dose caractéristique des électeurs de l’hermaphrodite de l’Elysée.
        Mettez bien votre masque pour lire l’Express, Marianne, le Monde, …

    • petitjean

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      mon article d’hier a été censuré ! J’allais dans votre sens avec des FAITS !
      je dis adieu à ce blog

      • Roland Paingaud

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        C’est général, l’OCCIDENT est fondé sur le mensonge post-1945, et le mensonge est une accoutumance sévère.
        Le mensonge fait partie depuis cette date des moyens libéraux de production de l’OCCIDENT-Ouest, exactement comme en CHINE la copie.
        Mais l’expansion que ce libéralisme procure devait rencontrer tôt ou tard les frontières des autres régimes sur Terre ; on y est.
        Les Russes refusent la fuite en avant des mensonges productifs au détriment de la nation ancestrale.
        On comprend que les diasporas qui prospèrent depuis toujours sur la prévalence de la productivité sur la nation qui les accueille fomentent continuellement la haine de la RUSSIE éternelle avec leurs moyens médiatiques puissants.
        Le Figaro, R.Girard, … , sont leurs relais, et ça ne date pas d’hier ; ils ont pris goût au succès, et le dévoilement de la nature des choses serait terrible, d’où la censure désespérée.

        • Badin

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          Je vous rejoins sur votre analyse et donc, je ne crois pas à celle de R Girard. De plus, son analyse des faits militaires ne tient pas. Je considère que l’avancée russe en Ukraine est très rapide compte tenu de plusieurs paramètres. 1)Les véhicules utilisent les routes à cause de la raspoutitza; 2) les combats ont lieu quasi exclusivement au sol pour éviter les morts civils (Contrairement aux opérations menées par les US qui ont toujours privilégié systématiquement les bombardements aériens);3) Le gros de l’armée ukrainienne a été encerclé, ne demeurent que les milices armées par les occidentaux; dès maintenant la progression va s’accélérer:il n’y aura plus de résistance.

          • Roland Paingaud

            @Badin
            D’accord.
            Mais ne pas oublier la folie de von derLaHyène qui, couplée aux réseaux mercantiles manœuvrant l’OTAN, peut aggraver le conflit. La corruption à BRUXELLES se fait désormais sans crainte des tribunaux ; von der Lahyène, par son mari, est compromise dans les forfaits pharmaco-sanitaires ; l’U.E. a fait l’achat en 2020 d’un milliard d’euros de Remdesivir APRES la condamnation par l’OMS du médicament ; les Américains ont une dette abyssale pour laquelle une guerre mondiale serait inespérée, …
            Le pire est à venir.

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