Héléna Perroud, membre du Conseil d’administration de Geopragma et spécialiste de la Russie contemporaine a accepté, pour Boulevard Voltaire, de décrypter les événements actuels en éclairant les motivations, bonnes ou mauvaises, du géant russe.

L’Ukraine est aujourd’hui assaillie par Vladimir Poutine. Comment le maître du Kremlin peut-il à ce point poser sa botte sur un pays indépendant ? C’est incompréhensible, à l’Ouest.

       Parce qu’il y a une appréciation différente de l’Histoire. Le point de départ de 2014 [en février 2014, le président d’Ukraine Viktor Ianoukovytch est destitué durant ce qu’on appellera la révolution de Maïdan, NDLR] n’est pas du tout le même quand on le regarde avec un œil occidental ou un œil russe. Depuis 2014, les Russes considèrent ce tournant comme un coup d’État alors que nous, Occidentaux, nous le voyons comme une révolte populaire contre un président corrompu aux mains des Russes.

Comment cette situation s’est-elle cristallisée récemment ?

       Les Russes sont à l’initiative, depuis le 17 décembre, avec deux textes rendus publics pour régler la question de la sécurité de la Russie : leur proposition est irrecevable par les Américains et par l’OTAN. Les Russes en ont tout à fait conscience. Tout part d’un sentiment d’humiliation et de trahison par les Russes, et par Poutine en particulier. Il a, par rapport à ses interlocuteurs européens, la mémoire des événements tout simplement parce qu’il a été lui-même acteur de toutes ces dernières années. Poutine est aux commandes de la Russie depuis août 1999 : il a en tête les engagements successifs des uns et des autres. Il a eu beaucoup d’interlocuteurs : côté américain, il en est à son cinquième président. Côté français, à son quatrième Président et côté allemand, à son troisième chancelier. Il a la mémoire du temps long et, en face, des interlocuteurs qui font un bout de chemin avec lui ou contre lui. Le problème de fond s’enracine en 1990. La réunification de l’Allemagne se fait avec l’accord de l’URSS de l’époque, moyennant cette fameuse promesse non écrite de James Baker, secrétaire d’État du président Bush de 1989 à 1992, de non-élargissement, à l’est, des frontières de l’OTAN, et de non-élargissement, à l’est, d’une Allemagne réunifiée. C’est cela, le nœud du conflit.

Car cette promesse n’a pas été respectée, estime Poutine.

     Non, depuis cette promesse non écrite, il y a eu cinq élargissements à l’est de l’OTAN. Ce n’est pas par la tectonique des plaques que la Russie s’est retrouvée aux frontières de l’OTAN ! Aujourd’hui, des pays de l’OTAN sont frontaliers de la Russie. En 1999, trois pays, et pas des moindres – la République tchèque, la Pologne et la Hongrie -, ont rejoint l’OTAN. Sept pays ont suivi en 2004, deux pays en 2009, un en 2017 et un en 2020 (la Macédoine du Nord). Pourquoi Poutine insiste-t-il sur ces textes du 17 décembre 2021 proposés à la signature des États-Unis et de l’OTAN ? Pourquoi insiste-t-il sur les frontières de l’OTAN telles qu’elles étaient en 1997 ? Le premier et dernier texte signé en 1997 entre la Russie moderne par Boris Eltsine et les dirigeants des pays de l’OTAN de l’époque, l’Acte fondateur OTAN-Russie, jette les bases d’une relation apaisée entre la Russie nouvelle tournée vers l’Occident qui voulait en finir avec son passé communiste et les pays occidentaux de l’OTAN. C’est la pierre fondatrice de l’édifice de sécurité en Europe. Tout ce qui s’est passé depuis 1999, toutes ces vagues d’élargissement sont pour Poutine sujettes à caution. Elles se sont faites contre la Russie.

Pourquoi, du coup, se concentrer sur l’Ukraine avec tant d’insistance et d’alacrité ?

      Pour le comprendre, il faut revenir aux années 1990, aux balbutiements de cet État tout neuf qu’était la Fédération de Russie. La Russie n’est plus l’URSS : elle ne se définit pas comme, d’emblée, ennemie de l’Occident, j’espère que cela ne changera pas… On a, depuis les dernières élections américaines à la Maison-Blanche, un homme d’un certain âge. Joe Biden a dix ans de plus que Poutine. Toute sa vision du monde s’est forgée au moment de la guerre froide, dans cet affrontement idéologique très violent entre le bloc soviétique et le pays de la liberté que sont les États-Unis. Paraît, à cette époque, un texte fondateur que les diplomates et militaires russes connaissent par cœur, c’est Le Grand Échiquier, de Zbigniew Brzeziński. Cet Américain d’origine polonaise (les Polonais et les Russes ne sont pas les meilleurs amis) est conseiller de Jimmy Carter à la Maison-Blanche. Il reste très influent jusqu’à son dernier souffle, en 2018. Dans Le Grand Échiquier, il explique en substance que, pour que la paix règne dans le monde, il faut que les États-Unis continuent à dominer le monde. Pour cela, il faut gagner la partie sur le grand échiquier qu’est l’Eurasie et, sur « ce grand échiquier », l’autre joueur important, c’est la Russie.

Il veut donc pratiquer une politique de containment, de contingentement ?

         Oui, pour que la Russie devienne une puissance régionale et non plus mondiale, il faut la détacher de ses pays satellites, ceux d’Asie centrale, les pays en « stan » et ceux d’Europe orientale. Et parmi ces derniers, un pays a une signification toute particulière : l’Ukraine. Brzeziński le dit noir sur blanc en 1996, à une époque où Boris Eltsine vient d’être (mal) réélu, lors d’une élection trafiquée pour éviter le retour des communistes au pouvoir. Brzeziński écrit alors : « Il faut d’ores et déjà, même si cela paraît lointain, annoncer à l’Ukraine qu’elle pourra, dans la décennie 2005 à 2015, rejoindre l’Union européenne et l’OTAN. » Les Russes lisent les événements de cette décennie, la révolution orange de 2004 et le renversement du régime ukrainien en 2013-2014 comme l’agenda américain défini par Brzeziński. Ils considèrent que ses successeurs ont suivi très fidèlement cet agenda.

Quel regard la Russie porte-t-elle sur l’Ukraine ? Vladimir Poutine considère-t-il ce pays comme un État vraiment indépendant ?

       Le mot même d’Ukraine signifie, en russe, « frontières, confins, marches », c’est un espace géographique-frontière, par rapport à un point central qui serait plus proche de Moscou ou de Saint-Pétersbourg. Par ailleurs, l’Ukraine est encore aujourd’hui une mosaïque de peuples : des Ukrainiens catholiques tournés vers l’Europe occidentale, des orthodoxes russophones tournés vers la Russie, des minorités hongroises, bulgares, roumaines, mais surtout, pour bien comprendre ce que l’Ukraine représente pour les Russes, il faut rappeler que c’est le berceau de la civilisation russe. Le premier embryon d’État russe est né à Kiev, au Moyen Âge. La Russie du Moyen Âge s’appelle la Rus de Kiev, c’est là que la chrétienté orthodoxe est née. Lorsque Poutine est venu pour la première fois, sous Macron, en France, inaugurer une exposition à Versailles, on lui a demandé s’il venait célébrer les relations diplomatiques entre les deux pays avec ce fameux voyage de Pierre le Grand en 1717, à Versailles. Il a répondu que les relations étaient beaucoup plus anciennes que cela. Souvenez-vous d’Anne de Kiev qui avait épousé Henri Ier, roi des Francs en 1051, lui a-t-il dit. À l’époque, le pouvoir ukrainien avait protesté. C’est pourtant la stricte vérité. Le temps a passé. L’Ukraine d’aujourd’hui est divisée en deux par le Dniepr. À l’est, une partie très tournée vers la Russie qui dispose en partie d’un passeport russe. À l’ouest, une autre partie beaucoup plus européenne, aujourd’hui de plus en plus antirusse, tournée vers le catholicisme. Donc, le pays est très divisé.

Quelle est la position des Russes vis-à-vis du gouvernement ukrainien ?

       Les Russes sont souvent extrêmement choqués que le gouvernement ukrainien s’appuie, depuis février 2014, sur une extrême droite à héritage nazi. Dans l’échiquier politique ukrainien, il y a des néo-nazis revendiqués, proches du bataillon Azov, qui entraînent les civils au maniement des armes. Les Américains, comme les trois ministres des Affaires étrangères européens, Laurent Fabius en tête, ont négocié avec ces gens-là. Or, les Russes portent le poids de la Seconde Guerre mondiale. En gros, plus d’un Russe sur dix est mort pendant cette guerre qui a vu des Russes arriver jusqu’à Berlin après avoir libéré Auschwitz. Dans les chants patriotiques russes, on entend beaucoup cette épopée. Lorsque les Russes voient ces couleurs-là refleurir en Ukraine contre eux, cela leur fait extrêmement mal. Ils ont l’impression de revivre le combat de leurs pères et de leurs grands-pères après 70 ans.

À quoi fait référence Vladimir Poutine lorsqu’il accuse l’Occident d’avoir trahi ses engagements ?

        Il fait référence à la sécurité de la Russie : il a la volonté d’obtenir des garanties écrites. Il ne faut pas oublier que Poutine a une formation de juriste et, malgré l’impression qu’il peut donner de violer allègrement le droit international, il est très attaché au respect des traités internationaux. Mais il estime que ses partenaires ne les respectent pas, que ses partenaires ne sont pas fiables, qu’on ne peut pas leur faire confiance. Donc, il veut obtenir de leur part des engagements écrits. Poutine est engagé dans son quatrième mandat de six ans qui se terminera en 2024, c’est peut-être un signe que Poutine ne se représentera pas. Mais il partira en ayant « réparé » les fautes de deux de ses prédécesseurs. D’abord, celle de Khrouchtchev qui avait donné la Crimée à l’Ukraine par un décret de huit lignes en 1954. Reprendre la Crimée, c’était réparer cette erreur. Et aujourd’hui, il répare l’erreur de Gorbatchev qui a permis cette réunification de l’Allemagne sans s’assurer par écrit que l’OTAN n’irait pas au-delà de la frontière d’une Allemagne réunifiée. Il veut, à mon avis, laisser un héritage propre à son successeur. Il sera très soucieux de la manière dont il quittera la scène et de la manière dont il restera dans l’histoire du pays. Il soignera sa sortie. Dans le cadre actuel d’une action militaire russe qui apparaît à juste titre brutale et agressive, c’est bien sûr difficile de le dire ainsi. Mais Poutine voit à très long terme.

Au fond, qu’est ce qui anime Vladimir Poutine, la nostalgie de l’URSS ? Celle de l’Empire russe ?

       Il faut bien se souvenir d’où vient Poutine et quelle est sa formation. Il est né à Léningrad en 1952, il vient donc de l’aile la plus avancée vers l’Occident de la Russie. C’est sans doute le plus européen des dirigeants russes qu’on ait eus depuis les Romanov. En plus, il a été en poste comme agent du KGB en Allemagne, à Dresde. Il a une connaissance de l’Europe vue de l’intérieur avant d’arriver au Kremlin. Il est le seul dans ce cas, à l’exception d’Andropov, qui a été très peu de temps au Kremlin et fut ambassadeur en Hongrie. Poutine ressent, du coup, d’autant plus vivement cette impression de trahison. Il a le sentiment d’avoir fait confiance à l’Europe lorsqu’il est arrivé en 2000. Il y a eu une entente très profonde, en particulier avec le Président Chirac, j’en ai été témoin. Le retournement s’est produit après que Chirac a quitté l’Élysée. Lorsqu’il a vu, après 2007 et 2008, au sommet de l’OTAN de Bucarest, que la porte était ouverte à une adhésion à l’OTAN de l’Ukraine et de la Géorgie, il a considéré que cette main tendue avait été prise pour un geste de faiblesse par l’Occident. Aujourd’hui, Poutine est dans un sentiment de revanche. On le sentait bien dans le ton avec lequel il s’est exprimé pour dire que la Russie allait reconnaître les deux républiques séparatistes.

Quel est le fond de son caractère et en quoi le tempérament de Poutine peut-il jouer sur la suite des événements ?

       Il a un trait de caractère dominant : il n’hésite pas à risquer gros. Dans ses années de formation au KGB, ce goût du risque est la seule réserve émise par ses instructeurs. Là, il risque effectivement très gros. Il s’appuie sur le précédent de 2008 avec la reconnaissance rapide de l’Abkhazie et de l’Ossetie du sud après la guerre en Géorgie. La Russie a été brièvement mise au ban de la communauté internationale, mais les Occidentaux sont vite revenus. Au fond de lui-même, Poutine pense qu’il ne trahit pas les intérêts nationaux. C’est l’accusation d’un de ses opposants notoire et très intelligent, ce matin, à des médias d’opposition en Russie, Mikhaïl Khodorkovsky. Pour Khodorkovsky, Poutine est un traître. Car tout n’est pas noir ou blanc, le régime instauré par Poutine connaît, depuis 2012, et encore plus depuis 2018, un serrage de vis important avec une chasse à ce qu’il appelle la cinquième colonne et les agents de l’étranger, c’est-à-dire des médias, des associations pour partie financés de l’étranger, mais c’est un mode de financement courant pour ce genre d’associations, en Russie ou ailleurs. Donc, Poutine craint une déstabilisation du régime. Or, on ne peut pas dire que le régime soit exempt de corruption. Quand il parlait de l’Ukraine en stigmatisant un régime corrompu, où l’État de droit n’existe pas, de nombreux internautes russes se sont demandé si on parlait de la Russie ou de l’Ukraine… De ce point de vue, la Russie a encore du chemin à faire…

Article rédigé par Marc Baudriller, journaliste à Boulevard Voltaire.

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2 comments

  1. Emmanuel Huyghues Despointes

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    Je suis d’accord, pour l’essentiel, avec l’analyse d’Helena Perroud. Cependant, la Russie doit admettre que l’élargissement de l’OTAN en 2004 était inévitable : en effet, les déportations, accompagnées de massacres, perpétrées par les Soviétiques en Pologne orientale en 1939/40 et dans les Pays Baltes, en 1940/41, ont laissé des souvenirs épouvantables dans ces pays ; un quart de la population lituanienne a été déporté ! La solution consiste en la neutralisation de l’Ukraine, garantie par les USA, l’Union Européenne et la Russie.

  2. Roland Paingaud

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    Les seuls peuples blancs d’avenir sont le peuple russe, le groupe de VISEGRAD, et ceux qui les rallieraient ; la dégénérescence, y compris sexuelle, de l’OCCIDENT-Ouest se propage automatiquement à travers les relations commerciales, et sous la propagande des promoteurs du cosmopolitisme, qui haïssent ce qui leur manquera toujours : une nation charnelle, comme BHL.
    Poutine a fait ce qu’il devait pour devancer la gangrène.
    Les Soros – BHL et leurs partenaires militaro-industriels anglo-saxons devaient être avertis qu’ils se heurteront à la force mortelle des nations outragées.
    Tant que l’âme l’emporte sur la corruption, les nations sont la cible des réseaux commerciaux apatrides, corruption dont les appellations mondaines sont Droits De L’Homme, Etat De Droit, Démocratie, Journalisme, tout ce dont vit avec opulence depuis quarante ans BHL.

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