Billet du lundi 29/06/2020 par Gérard Chesnel*

Bilbon Sacquet le Hobbit vous le dira : on ne réveille pas impunément un dragon qui dort. En l’occurrence, le dragon chinois n’a jamais dormi que d’un œil, surtout s’il s’agit de veiller sur ses frontières. Le dernier « incident » frontalier du 16 juin au Ladakh, qui a fait officiellement 20 morts du côté indien, en est une bonne illustration : la Chine, qui par ailleurs avale des pans entiers de la mer de Chine méridionale, ne cèdera aucun pouce de son immense territoire. Si les relations avec l’Inde sont aujourd’hui d’actualité, il existe beaucoup d’autres conflits potentiels ou en cours tout autour de l’Empire du Milieu.

              Commençons par le Nord-Est. La Chine de Mao, pour « embêter » l’URSS, avait soutenu les revendications du Japon sur les Kouriles du Sud. Cela n’empêche nullement Pékin, aujourd’hui, de revendiquer les îles Diaoyutai (Senkaku en japonais), un groupe d’îlots de 7 km2 sans intérêt stratégique apparent occupé par le Japon depuis le traité de Shimonoseki (1895). Des escarmouches entre pêcheurs chinois et japonais ont lieu régulièrement depuis 1971. Taipei, qui ne veut pas être en reste, soutient en cette affaire la position chinoise.

              Le problème de Taiwan dépasse très largement celui d’un conflit frontalier. Il n’est pas de même nature mais il est bien évident que Pékin ne cessera jamais d’affirmer que Taiwan et les îlots attenants (Pescadores, Quemoy et Matsu) font partie intégrante de la République Populaire de Chine. Cette position est d’ailleurs partagée par la « République de Chine à Taiwan » dont la Présidente actuelle, Mme Tsai Ing-wen, n’ose pas déclarer l’indépendance, malgré la position officielle de son parti.

              Cette politique ambiguë de Taipei trouve une manifestation plutôt inattendue dans le problème de la souveraineté sur la mer de Chine méridionale. On parle toujours des îles Paracels (Xisha) et Spratlys (Nansha) mais on oublie un autre archipel, celui des Pratas (Dongsha), qui est sous la souveraineté de Taipei, englobé dans le district de Kaohsiung. L’île principale est d’ailleurs la plus grande de la mer de Chine méridionale, de même que Itu Aba (Taiping en chinois) est la plus grande île des Spratlys, et qu’elle est également administrée par Taipei. Il semble que Pékin considère cette présence taiwanaise comme un moindre mal puisqu’après tout, Taiwan c’est la Chine.

Les choses ne vont pas aussi bien pour Pékin dans le secteur le plus oriental de la mer, le récif de Scarborough, dont l’exploitation devait en principe être partagée avec les Philippines. Mais après une lune de miel mortifère avec Pékin, le Président philippin, Rodrigo Duterte, a pris conscience du marché de dupes qu’il avait conclu avec la Chine. Celle-ci continuant à empiéter sur des zones que les Philippins considèrent leur appartenant (comme  l’île Pag-Asa ou Thitu), le Président Duterte , en avril 2019, a mis solennellement Pékin en demeure de cesser ses entreprises : « Je ne vous l’ordonne pas et je ne vous le demande pas non plus à genoux, je vous dis simplement de ne pas toucher à Pag-Asa car j’y ai des soldats. Si vous y touchez, ce ne sera plus la même chose. Je demanderai aux soldats de préparer une mission suicide ». Profitant de cette opportunité, le Secrétaire d’Etat américain Mike Pompeo rappela l’engagement américain prévu à l’article 4 du traité de défense mutuelle de 1951, en précisant que toute attaque contre un bâtiment philippin dans cette mer entraînerait l’intervention de Washington. Malgré tout, le Président Duterte, qui semble aimer naviguer dans les eaux troubles, a décidé, le 11 février dernier, de ne pas renouveler le « Visiting Forces Agreement » de 1998 et de mettre un terme aux manœuvres conjointes avec la marine américaine. Affaire à suivre donc, tant la situation régionale est volatile.

Avec le Vietnam, la frontière terrestre a été définie en 1885 par le traité franco-chinois de Tientsin. Depuis, les choses n’ont pas bougé, malgré la « première leçon de la Chine au Vietnam », en février et mars 1979, « leçon » qui vit la milice vietnamienne mettre en déroute l’armée chinoise. C’est dans la mer que les conflits apparaissent, le Vietnam se posant en successeur de la France et revendiquant les Paracels et les Spratlys en grande partie occupées par la Chine. Sujet récurrent et déjà traité ici même l’an dernier.

On passe aux choses très sérieuses avec la frontière sino-indienne. Compliquée par l’extrême difficulté du terrain (l’Himalaya) et par les aspirations du Tibet à l’indépendance, cette question demeure irrésolue depuis plus d’un siècle. Les Anglais, qui voulaient faire du Tibet un Etat-tampon et barrer l’avance de la Russie dans la région (« Le Grand jeu »), réussirent à convaincre le 13ème Dalaï Lama de signer l’accord de Simla en avril 1914 et à imposer comme frontière la « ligne Mac-Mahon » (du nom du négociateur britannique). Accord que la Chine (qui n’était pas encore la République Populaire) refusa obstinément de signer. Autour de cette ligne, que l’Inde, en successeur de la Grande-Bretagne, a bien entendu reconnue, les combats n’ont pas cessé depuis lors. Le conflit le plus sérieux eut lieu en 1962. Trois ans plus tôt, la Chine avait envahi et annexé l’Aksai Chin, qui était le coin Nord-Est du Cachemire, et où elle construisit une route stratégique reliant le Xinjiang (ex-Turkestan chinois) au Tibet. En 1962, c’est l’Inde qui commença les hostilités, sur le secteur Est de la frontière, en installant un poste militaire au nord de la ligne Mac-Mahon. Mal lui en prit. Quand la Chine, ses offres de négociations ayant été rejetées par New-Delhi, passa à l’attaque, ses troupes enfoncèrent rapidement l’armée indienne et commencèrent à déferler sur l’Assam. Mais alors que tout semblait perdu pour l’Inde, les Chinois, à la surprise générale, s’arrêtèrent et acceptèrent un cessez-le-feu le 20 novembre 1962. Il y a fort à parier que Moscou, qui avait pris le parti de New-Delhi dans cette affaire, avait exercé de fortes pressions sur Pékin. D’ailleurs les relations sino-soviétiques, qui étaient déjà au plus mal, en arrivèrent au point de rupture définitif. Depuis 1962, les incidents ne se comptent plus dans les secteurs occidental et oriental d’une frontière de 2 500 km. On en recensa 270 pour la seule année 2008. Le plus récent d’entre eux, le 16 juin dernier dans la vallée de Galwan au Ladakh, n’est sans doute pas le dernier, les deux belligérants jouant chacun de la corde nationaliste. La question tibétaine n’arrange pas les choses. Le Dalaï Lama s’est en effet installé en Inde, à Dharamsala, au pied de la chaîne himalayenne, et il a reconnu la ligne Mac-Mahon, ce qui, pour Pékin, constitue une trahison de plus.

L’attitude de Moscou en 1962 a été durement ressentie par Pékin et a consommé la rupture. Aussi ne faut-il pas s’étonner de la véritable guerre que se sont livrée les deux grands pays communistes en Mars 1969 pour le contrôle de l’île de Zhenpao (Damanski pour les Russes), une terre inhabitée et immergée la moitié de l’année au milieu de l’Oussouri. Mais tout cela est bien loin et on ne parle plus aujourd’hui de ce combat qu’hier on craignait de voir dégénérer en un conflit global. Aujourd’hui, la frontière sino-russe est calme et les priorités sont ailleurs : c’est sur les ruines de l’Empire soviétique, au Kazakhstan ou en Ouzbékistan, que la Chine entreprend de s’imposer par son gigantesque projet de nouvelles Routes de la Soie. Un calme politique mais peut-être porteur de guerres économiques. Car en fait, ce dragon-là ne dort pas du tout. Gardons, nous aussi, l’œil ouvert.

*Gérard Chesnel, trésorier de Geopragma  

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