Dans le cadre des entretiens que nous menons au sein de l’Observatoire français des nouvelles routes de la soie (OFNRS) sur la Chine, nous recevons aujourd’hui Caroline Galactéros, spécialiste des questions de géopolitique et géostratégie. Titulaire d’un doctorat en science politique, elle préside GEOPRAGMA, un Think tank consacré à la redéfinition de la pensée et de l’action stratégique françaises sous un angle réaliste et opérationnel. Parallèlement, Caroline Galactéros dirige PLANETING, cabinet de formation et conseil en stratégie auprès d’entreprises. Elle nous éclaire sur la pensée stratégique française dans le cadre de la BRI.

Propos recueillis par Vincent GALLET – Analyste géopolitique auprès de l’Observatoire Français des Nouvelles Routes de la Soie (OFNRS)

Pouvez-vous nous présenter la BRI  ?

L’Initiative Ceinture et Route est un projet colossal d’ampleur stratégique comme on n’en compte peu dans le monde actuel. Voire aucun autre. Il existe nombre d’ambitions et de projets mis en œuvre par un certain nombre d’acteurs géopolitiques internationaux, mais la BRI est un projet rare et unique par sa dimension et son déploiement stratégique, comme par sa capacité à voir très loin dans le temps. En tant que véritable projection stratégique de puissance et d’influence, la BRI est un extraordinaire maillage qui ne se résume pas seulement aux infrastructures terrestres, ferroviaires, portuaires ou aéroportuaires. Cette initiative permet également un maillage de toute nature : politique, soft power et naturellement financier. Par ce projet, le monde entier est en train d’être enserré d’une façon ou d’une autre selon les atouts et les vulnérabilités de chaque pays dans les rets chinois. Le lancement officiel date de 2013 et court jusqu’en 2049, date du centenaire de la proclamation de la République Populaire de Chine. Il s’agit donc d’un projet que les Occidentaux, les Européens et les Français doivent considérer à sa juste mesure pour essayer d’y trouver leur intérêt et de comprendre ce modèle chinois de puissance tout à fait particulier.

L’Europe est le continent le plus réticent vis-à-vis de cette initiative lancée depuis huit ans maintenant. Comme c’est souvent le cas dans de nombreuses décisions stratégiques, il est difficile de percevoir une réponse commune de la part du Vieux Continent. D’un côté, des pays européens comme l’Italie, la Suisse ou la Grèce semblent ouverts aux investissements chinois. De l’autre, la France et l’Allemagne temporisent. Quel est votre avis sur la relation commerciale qu’entretient la France avec l’Empire du Milieu ?

Alors qu’elle pourrait avoir des proportions tout à fait intéressantes, la relation commerciale entre la France et la Chine est bridée et surdéterminée par d’autres positionnements français. La France a par essence les contraintes de son positionnement géopolitique propre, de son potentiel mais aussi ses « auto-contraintes », nées de son allégeance consentie aux intérêts américains. Cette contrainte est d’autant plus paralysante qu’à la différence de l’Italie ou de la Suisse, si la France considère à juste titre qu’elle est une puissance d’une autre échelle, dotée d’une voix et d’atouts particuliers, notamment liés à son statut nucléaire et à son siège de membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies, elle n’en déduit pas une autonomie supérieure mais au contraire un devoir d’alignement renforcé sur Washington ! Paris prétend donc devoir se positionner sur d’autres plans, notamment vis-à-vis des États-Unis et de la Chine, ce qui est vrai, mais pas sur un plan d’égalité. Elle a du mal à avancer ses intérêts, prisonnière consentante des oukases américains et de ses inhibitions propres. La nouvelle bipolarité stratégique sino-américaine qui surdétermine désormais peu ou prou l’ensemble des rapports de force mondiaux va se traduire par un affrontement tous azimuts. Toutefois, certains acteurs ont déjà choisi de ne pas céder à la pression de l’alignement et de « faire leur marché » auprès des deux Titans, en opérant des rapprochements à géométrie variable pour mieux assurer leur sécurité et préserver leur souveraineté résiduelle. La France ne parait pas désireuse de profiter de ce polycentrisme relatif, et veut à tout prix jouer le bon élève de Washington notamment dans ses rapports avec la Chine. Il s’agit selon moi d’une erreur stratégique et par conséquent d’une contradiction évidente avec notre prétention à vouloir compter sur le plan international.

Je pense que la politique actuelle menée à Paris n’est pas à la hauteur des opportunités proposées dans le cadre des Nouvelles routes de la soie. Il suffit de considérer l’essence de la BRI ainsi que la dimension eurasiatique qui devrait être naturellement considérée comme le cadre d’évidence de la projection de puissance et d’influence européenne et surtout française vers la Chine. Evidemment, une telle vision suppose un changement radical de posture vis-à-vis de la Russie et là « l’Oncle d’Amérique » voit tout rouge et nous promet une fessée déculottée si jamais nous osons regarder vers l’est et soigner notre hémiplégie stratégique ! Les Etats sensiblement plus petits que nous ne se font pas tant de nœuds au cerveau et ont plus de marge de manœuvre bilatérale avec la Chine tandis qu’un pays comme la France reste écartelé entre les ordres américains et l’ambition affichée de peser sur l’échiquier international. Or, la souveraineté ne se limite pas à des effets de manche et des postures martiales. Elle s’incarne dans des actes, des risques prix et assumés, des paris, des écarts par rapports à la norme occidentale. La France devrait se considérer précisément comme une puissance de taille moyenne devant calibrer son propre rôle indépendant entre le duopole sino-américain. La France pourrait avoir un rôle très important si elle sortait du dogmatisme idéologique instrumental et même contreproductif dont elle a fait sa seule boussole pour s’orienter sur la nouvelle carte du monde. Notre désorientation et notre pusillanimité aboutissent à ce que les États-Unis comme la Chine profitent de manière tout à fait opportuniste des divisions européennes et nous jouent tous en ordre dispersé.

En quoi la soumission aux intérêts américains est-elle une erreur géostratégique de premier plan selon vous ?

Tout d’abord, l’allégeance aux États-Unis représente une erreur par essence, simplement par le fait que la France et les États-Unis sont deux Etats-nations souverains distincts, tributaires d’une géographie, d’une histoire et d’une culture fort différentes. En outre, les deux pays ont un évident différentiel de puissance et d’influence en nature et en quantité. La France devrait partir d’elle-même et réapprendre à penser et décider toute seule. Toutes proportions gardées, c’est un raisonnement qu’a pu tenir la Chine qui a réussi à briser sa gangue, à sortir d’une perception et d’une histoire tout en l’utilisant sans la nier pour se projeter dans une modernité, dans un monde offrant d’innombrables potentialités. Notre vassalisation nous permet seulement d’obtenir des fruits blets d’une servitude qui n’engendre que le mépris.

Les États-Unis d’Amérique, première puissance mondiale, ont quant à eux une vision globale au sein de laquelle tous les autres pays, dont les Etats européens sont des outils, des « pions » sur l’échiquier ou le plateau de jeu de go d’une rivalité structurelle avec la Chine. Pour l’instant, nous le remarquons davantage vis-à-vis de la Russie que vis-à-vis de la Chine. Nous nous situons dans une impossibilité mentale, intellectuelle, politique et stratégique de comprendre l’intérêt d’avoir une relation diplomatique intelligente avec la Russie, qui serait notre intérêt à tout point de vue, vis-à-vis de la Chine, des États-Unis, et de l’Eurasie tout entière.

Ce processus de diabolisation des pays de l’Eurasie est à la fois très dangereux sur le plan sécuritaire et militaire, et ne produit aucun effet louable. En géopolitique, l’important réside en partie dans la valeur ajoutée d’une position, les « options qu’elle procure », la capacité d’influence, mais plus encore la capacité de nuisance. Si avant tout raisonnement, par définition ou par principe, un pays décide de s’aligner, il est évidemment réduit au statut de vassal et perd sa marge de manœuvre comme son intérêt aux yeux des autres.

Du point de vue politique et géostratégique, la France se cache derrière une idéologie. Ce dogmatisme constitue la négation même de tout ce qu’elle a tenté de faire dans l’ordre international depuis la fin de la seconde guerre mondiale (1939-1945). Au nom de prétendus principes et valeurs, nous pratiquons l’ingérence la plus totale auprès de pays étrangers. Ce « sur-moi » nous empêche de réfléchir par nous-mêmes. Ce masque moralisateur ne produit aucune efficacité stratégique opérationnelle mais nourrit un discrédit moral et politique lourd. La Chine, de ce point de vue-là est très habile. Elle déploie un modèle de puissance qui n’a pas de prétention idéologique. Cette stratégie non exempte de cynisme et extrêmement opportuniste est compréhensible. Lorsque nous nous mettons à la place des autres acteurs, ce qui constitue la base de tout travail géopolitique, cette situation est assez logique, notamment via la diplomatie de la dette et l’accentuation des vulnérabilités auprès des pays avec lesquels elle coopère. Par ces mécanismes de diplomatie économique, la Chine offre une alternative à un alignement occidental qui ne produit pas tellement de bénéfices pour ceux qui s’y prêtent.

Quelle est la place de la France dans les négociations sino-européennes ? Son poids est-il important dans les relations Chine / UE ?

Sur le plan général, le poids de la France est relativement faible dans les négociations avec la Chine. Je pense que nous ne sommes pas assez pragmatiques. La Grèce a été le premier pays européen à subir les convoitises chinoises. Des initiatives sont mises en œuvre à l’échelon européen mais Paris se préoccupe sans arrêt de la manière dont les États-Unis vont percevoir ses initiatives. De plus, la France fait face à une rivalité croissante avec l’Allemagne, première puissance européenne, qui joue elle de manière infiniment plus pragmatique vis-à-vis de la Russie comme de la Chine. Nous nous situons dans une configuration qui rappelle la fin de la Guerre froide. Cette rivalité suscite nombre d’interrogations concernant la puissance politique de tête en Europe vis-à-vis de l’Amérique et désormais vis-à-vis de la Chine. Par conséquent, la France se situe dans une situation délicate auto-infligée, une sorte de « castration » très forte avec toutes ses déclinaisons concrètes (réseaux, médias, Think tanks etc). Nous avons renoncé à l’intelligence du monde. C’est la voie de l’impuissance et du déclassement. Mais nous ne semblons pas même voir le précipice. Évidemment, il existe des endroits où l’indépendance stratégique française est visée, y compris ici, à l’Observatoire Français des Nouvelles Routes de la Soie. Cependant, ceux-ci sont minoritaires et écrasés par la pensée dominante.

Que manque-t-il dans l’élaboration de notre vision géostratégique à l’échelle française ?

L’élément manquant dans cette élaboration de pensée stratégique française est tout simplement la reprise d’une conscience de soi, d’une liberté possible et d’une autonomie de penser. La posture de la France est par essence, par histoire et par expérience une posture non-alignée. Il ne s’agit pas de quitter une servitude pour en adopter une autre. Il faudrait que la Chine le comprenne. Elle propose des initiatives de manière bilatérale dans lesquelles les notions de respect et de réciprocité sont fondamentales. Le président chinois Xi Jinping parle beaucoup de relations « win-win ». Il faut les mettre véritablement en pratique et concevoir que la victoire n’est pas forcément l’écrasement de l’autre. La préoccupation de l’autre est un réel problème à l’échelle internationale. Nombre de pays ne sont plus considérés comme des sujets internationaux mais comme de simples objets de prédations et commencent fortement à le ressentir.

Ce phénomène s’accompagne de deux conséquences. Premièrement, un danger pour la déstabilisation interne de ces pays et deuxièmement, une certaine vulnérabilité à des reversements d’alliance d’un point de vue chinois ou américain, notamment en Indo-Pacifique à travers la BRI. Par exemple, après avoir énormément misé sur le corridor économique Chine-Pakistan (CECP), la Chine essaye de faire en sorte que l’Inde ne soit pas complètement abandonnée à la partie adverse, qu’elle se sente associée d’une manière ou d’une autre au projet. 

La BRI mène-t-elle vers une nouvelle gouvernance mondiale ?

L’Initiative Ceinture et Route pose évidemment le problème de la gouvernance à l’échelle internationale. De nouveaux principes doivent être posés et appliqués pour une gouvernance mondiale différente et supportable pour les puissances moyennes ou petites car les pays les moins puissants font difficilement face à l’une des deux puissances du duopole stratégique actuel. Les pays à la marge de manœuvre limitée ont tendance à se faire écraser militairement du côté américain ou à se faire acheter économiquement du côté chinois, ce qui représente une grande source d’instabilité.

La BRI a été très bien structurée, notamment par de nouvelles institutions faisant écho à la Banque Mondiale, au Fonds Monétaire International (FMI) et à la Banque Asiatique de Développement (BAD) comme par exemple la Banque Asiatique d’Investissement dans les Infrastructures (AIIB) dont les enjeux ultimes sont la dédollarisation de l’économie mondiale et l’internationalisation du Yuan. Cette bascule du monde est en route et le contre monde chinois se façonne chaque jour d’avantage. Tout en restant nous-mêmes, nous devrions en France et en Europe arriver à prendre une place importante dans cet équilibre délicat.

La France devrait-elle négocier de manière bilatérale avec la Chine pour plus d’efficacité au niveau de la relation commerciale ?

Selon moi, l’Union Européenne constitue essentiellement un frein à l’avancée des négociations commerciales sino-européennes. Je pense que la France devrait négocier de manière bilatérale avec le géant chinois. La crise économique due à la pandémie de Covid-19 a été un révélateur sur tous les sujets. A mon avis, l’UE dans sa forme actuelle, constitue objectivement un retardateur d’efficacité aux niveaux stratégique, économique et industriel. Les pays européens industrialisés comme l’Italie et l’Allemagne avancent à l’échelle souveraine, notamment avec la Russie et l’Iran, grâce à une politique nationale affirmée et assumée.

L’allégeance à la politique étrangère américaine nous neutralise. La France doit avoir conscience d’elle-même comme d’un acteur important. Nous avons la nécessité de faire sauter ce double verrou essentiellement mental et politique, qui a entraîné depuis des décennies la France dans une longue culture de soumission, en plus des conséquences économiques actuelles induites par le coronavirus. En effet, aggravant son tropisme tragique pour le renoncement, les institutions européennes contraignent sa renaissance sur la scène internationale. « Tant que l’esclave n’a pas décidé de briser ses chaînes, il vit enchaîné. »

Comment voyez-vous la Chine dans 10 ans ?

Selon moi, à l’horizon 2035, la Chine sera bien plus puissante qu’aujourd’hui. Ce sera évidemment la première économie mondiale. Leurs questionnements géopolitiques sont bien différents des nôtres. La Chine a une vision de temps long et d’anticipation et donc une capacité de réaction et de pilotage de son paquebot dont les autres acteurs ne disposent pas, pris dans les impasses de la courte vue et de la gestion court termiste. Les Chinois ressortent grandis de l’épidémie. Leur économie repart à bon rythme. Ils ne peuvent que l’emporter puisqu’ils s’appuient sur une vision d’allonge stratégique, ce qui n’est pas le cas de l’Europe qui n’a aucune vision et ne se projette nulle part, engoncée dans un pointillisme antinomique de toute anticipation. Praticiens désabusés d’une démagogie politique invasive antinomique de toute efficacité comme de toute crédibilité, nous nous complaisons dans une gestion immédiate de la crise aujourd’hui sanitaire et demain économique et sociale. Tant que la France renoncera à se donner le temps de structurer une vision propre partant du réel et de nos possibilités, elle ne l’emportera pas.

Comment voyez-vous la nature de la puissance chinoise ? En quoi sera-t-elle différente de celle des États-Unis ? La Chine, incontestablement première puissance mondiale en 2049 ?

La Chine déploie un modèle de puissance différent de celui prôné et pratiqué par les États-Unis. Les États-Unis produisent une puissance et une influence qui visent à araser, à détruire toute altérité. Ils veulent que le monde entier leur ressemble et se soumette à leurs canons. Ils recherchent par le fer ou le feu quand la conviction ne l’emporte pas, l’identité, la similarité à leur modèle socio-économique qui passe par l’adaptation complète aux modes de vie, modes de pensée, modes d’être et modes d’action américains. C’est la manière dont vit et se vit l’Occident. Cette vision de la puissance est très particulière. Elle produit des relations assez unilatérales et fortement déséquilibrées avec de petits fiefs aux comportements grégaires que représentent les pays européens. Mais pour produire cette uniformisation, la puissance américaine se nourrit d’une projection belliciste indispensable à son fonctionnement. Incapable de supporter une concurrence, elle cherche de manière permanente l’invulnérabilité et le contournement de tous les systèmes d’équilibre, ce qui a pour conséquence la recherche et l’entretien partout dans le monde, de la fragmentation et du déséquilibre.

Quant à la Chine, son système politique est selon moi tenable à l’horizon 2049. Sa vision du rapport entre le collectif et l’individuel, entre l’individu et la nation se situe aux antipodes des pratiques occidentales post modernes et lui permet de mener de grands projets politiques et économiques sans avoir besoin de concertation en permanence sur tous les sujets. Par ailleurs, le modèle de puissance chinois ne vise pas l’identité culturelle et politique de ses cibles économiques. Je ne pense pas que la Chine ait envie que le monde entier lui ressemble. Il ne s’agit pas de la même vision et gestion de l’altérité que les États-Unis. La vraie bascule de puissance sera selon moi ultimement financière, et interviendra au moment où une grande part des échanges internationaux se fera en Yuan (renminbi) plutôt qu’en dollars ou en euros.

Le modèle de puissance chinois est-il en rupture avec l’ordre international libéral que les États-Unis ont su mettre en place ?

Pour un grand nombre de pays, la Chine constitue une alternative de plus en plus concrète à l’Occident. De ce point de vue, la manière dont les États-Unis traitent la Chine et la Russie et un grand nombre de pays qui ne souhaitent pas passer sous les fourches caudines américaines en les traitant par la force, le mépris et l’imposition, ne fait qu’accentuer ce basculement de puissance.

Selon moi, le système de sanctions américaines et l’extraterritorialité du droit américain sont deux éléments complètement contre-productifs, non seulement pour faire basculer les pays vers les États-Unis ou ceux qu’ils veulent voir changer de régime, et par la furieuse envie de liberté et d’alternative que cette contrainte illégitime suscite chez les pays tiers. Tout cela constitue une aubaine pour les Chinois !

Il s’agit du même mécanisme pour la République Islamique d’Iran, qui vient de se tourner vers la Chine et de signer un pacte de coopération stratégique pour une durée de 25 ans ! Selon moi, celui-ci aura des conséquences d’ordre stratégique du point de vue militaire et même nucléaire. Plusieurs déploiements militaires chinois sont prévus pour la sécurisation de certains pans des investissements en Iran via cet accord qui change tout pour la sécurité de l’Iran vis-à-vis des États-Unis et d’Israël, et accélère la bascule de la puissance évoquée plus haut.

Quant à la Russie, elle n’a aucune autre alternative que de se tourner vers la Chine car tout lui a été coupé et interdit par les sanctions des Occidentaux (américains et européens). La Russie est une puissance eurasiatique dont la partie développée et la culture est européenne. Cependant, elle est bien obligée de se tourner vers l’est. La France et l’Europe pourraient et devraient chercher des convergences et des coopérations, ne serait-ce que d’ordre économique, industriel, technologique entre toutes ces institutions eurasiatiques que la Russie patronne. Mais le véto américain l’en empêche et Bruxelles ne veut pas comprendre qu’elle est en fait la proie de son prétendu allié qui fomente son affaiblissement durable depuis plus d’un demi-siècle.

Peut-on parler d’alliance entre la Russie et la Chine ?

J’utiliserais plus volontiers le terme de partenariat stratégique. Cette relation bilatérale pose naturellement la question de l’équilibre. Nous assistons à un partenariat de plus en plus stratégique mais fortement dissymétrique, même si la Russie est un pays d’histoire et d’immense civilisation qui a parfaitement conscience de lui-même et ne souhaite pas se laisser ronger culturellement, idéologiquement et politiquement.

Entre un partenariat stratégique et une alliance, la différence résulte dans la vigilance. La relation sino-russe participe du pivotement stratégique du monde vers l’est qui en pleine structuration et intégration, notamment par le biais d’exercices militaires conjoints via l’Organisation de la Coopération de Shanghai (OCS), d’observations en matière de sécurité, de demandes d’adhésion de certains pays à l’OCS en tant que membres observateurs etc…

À l’échelle eurasiatique, nous pouvons noter l’Organisation du Traité de Sécurité Collective (OTSC) et l’émergence politico-économique de l’Iran qui jouent également en faveur de la constitution d’un bloc puissant accélérant le basculement géostratégique des centres de puissance et de décision vers l’est. Plus l’Organisation du Traité Atlantique Nord (OTAN) harcèle Moscou sur ses marches (notamment en Géorgie, en Ukraine et en Biélorussie), plus la Russie a de raisons de structurer un autre bloc constituant un « contre-monde » avec mais aussi pour se protéger de la Chine.

L’avènement de la Chine au sommet des puissances économiques du monde accélèrera-telle une « guerre des capitalismes » menant vers un nouveau modèle économico-social ?

La Chine et la Russie ont des manières très différentes de l’Occident de pratiquer le capitalisme économique. Celles-ci séduisent de nombreux Etats en proie à un délitement de leur souveraineté, de leur sécurité et de leur cohésion interne.

Ce modèle de capitalisme d’État à la chinoise est un mélange de contrôle social et d’efficacité économique, qui rompt avec les droits de l’homme à l’occidentale et l’ultra-individualisme, choquant par conséquent les Occidentaux. Ce modèle offre une synthèse puissante pour les citoyens eux-mêmes, encouragés à se développer personnellement au plan économique tout en restant citoyens de leur puissant pays. A l’échelle d’un pays d’un milliard et demi d’habitants, ce modèle est très efficace. C’est d’ailleurs pourquoi nous le diabolisons. Mais attention à ne pas commettre avec la Chine les erreurs faites avec la Russie ni à emboiter le pas de l’extraterritorialité américaine qui un jour pourrait chercher à s’étendre jusqu’aux confins chinois. Ce serait un formidable avantage donné aux autorités de Pékin pour rassembler la multitude chinoise derrière la bannière de la défense collective du peuple chinois face à « l’impérialisme occidental ». A mon sens, la France devrait avoir un rôle de compréhension de ces mécanismes sans les juger afin de privilégier les relations d’Etat à Etat, en se gardant de considérations idéologiques invariablement contreproductives pour le développement de coopérations fructueuses et respectueuses de la souveraineté des acteurs.

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