Billet du Lundi 27 novembre 2023 rédigé par le Général Jean-Bernard Pinatel Membre fondateur et Vice-Président de Geopragma.

Moins d’un mois après « The Economist », magazine d’actualité  britannique considéré comme un des hebdomadaires les plus influents du monde anglo-saxon[1], Foreign Affairs, magazine leader du domaine géopolitique et des relations internationales, constate aussi que la contre-offensive a échoué et recommande à l’Ukraine de changer de stratégie. Cette publication reprend des arguments avancés par le chef d’Etat-Major des Armées ukrainien,[2] le General Valery Zaluzhny, qui, le 1er novembre, dans un interview à « The Economist » a rompu avec la ligne officielle en admettant que : la guerre est dans une impasse[3], mettant ainsi en lumière sur la place publique le différend qui l’oppose au chef de l’Etat Zelenski.

Les auteurs en tirent la conclusion que l’Ukraine doit stopper toute action offensive et choisir une stratégie défensive car : « L’approche actuelle de Kiev est basée sur des coûts élevés et des perspectives faibles, ce qui place les Ukrainiens dans la position délicate de demander une aide occidentale illimitée au nom d’un effort avec des chances de succès décroissantes »[4]. Pour les auteurs, l’intérêt de changer de stratégie permettrait : « de sauver des vies et de l’argent à l’Ukraine et de réduire ses besoins en matière de défense de l’Occident, ce qui pourrait s’avérer essentiel si le soutien des États-Unis tombe et que l’Europe porte le fardeau.

Le coût de la guerre va fortement augmenter en 2024 pour les sponsors de l’Ukraine.

Contrairement aux statistiques publiées, la valeur de l’aide militaire fournie par les pays anglo-saxons et l’UE n’est pas aussi élevée que les statistiques publiées le montrent car elle est évaluée en se basant sur le coût d’acquisition des matériels et des munitions alors que ceux-ci étaient majoritairement stockés en attendant d’être démantelés ou étaient en train d’être retirés du service. Il aurait été plus normal de prendre en compte la valeur résiduelle des matériels dans ces évaluations à laquelle il fallait ôter le coût du stockage et du démantèlement car ces matériels et ces munitions ont été livrées à l’Ukraine qui les a consommés.

Or désormais il n’y a plus de stocks transférables depuis l’Ouest et si on doit aider l’Ukraine en 2024 au même niveau qu’en 2022 et 2023 les matériels et munitions devront être toutes achetées et donc comptabilisées au prix d’acquisition.

Cette analyse est fondée sur plusieurs documents parlementaires français et américains.[5]

Entre le 24 janvier 2022 et le 31 mai 2023, selon ce graphique, les Etats-Unis et la Grande Bretagne ont fourni, 105 milliards à l’Ukraine qui se décomposent ainsi 50 milliards d’aide militaire et 55 milliards d’aide financière. Les institutions de l’UE et les pays de l’UE ont fourni 64 milliards d’aide qui se répartissent à moitié en aide militaire et financière.

En réévaluant l’aide militaire à sa valeur réelle 30% du prix d’acquisition pour les matériels retirés du service, à laquelle il faut ôter le coût du démantèlement et du stockage que les pays donateurs n’auront plus à supporter (de l’ordre de 10 à 20% du prix d’acquisition en moyenne).

On est plus près de la vérité en considérant que l’aide militaire des pays anglo-saxons et des pays et institutions européens a, en fait, comptablement couté aux pays anglosaxons et à l’UE au plus une vingtaine de milliards et non pas la valeur affichée de 80 milliards.

En revanche s’il fallait soutenir militairement l’Ukraine au même niveau en 2024 qu’en 2023, il faudrait acquérir ces matériels neufs au prix fort car les stocks sont vides.

Sur quelles bases peut-on avancer cela ?

Les Etats-Unis et la France avec ses VAB et ses AMX10 ont transféré une majorité d’armements qui étaient en stocks ou en cours de retrait des unités (les canons César et les HIMARS sont l’exception).

La démilitarisation du matériel militaire est divisée en un certain nombre de catégories, décrites dans le manuel d’analyse des coûts de l’Armée de terre et réparties dans des documents subordonnés.  L’examen de ces documents n’est pas sans intérêt. Le point important est que ces coûts de démilitarisation sont considérables. 

En faisant don à l’Ukraine de ces armes anciennes et sur le point d’être démilitarisées, les États-Unis et à ses alliés de l’OTAN, ont évité de devoir assumer ces coûts car les matériels retirés du service sont stockés en vue d’être démantelés. Il faut donc comptabiliser la valeur résiduelle des armements et l’économie réalisée en coûts de stockage[6] et démantèlement.

Ce dernier coût est très variable selon la nature du matériel à démanteler. Il s’établit en France dans une fourchette entre 1500€ à 150000€ par tonne. Pour la France qui avait 280 000 tonnes de matériels stockés[7] en 2015. Si ce stock était totalement transféré à l’Ukraine, la dépense totale du démantèlement ainsi épargnée, serait de plusieurs milliards sans compter le coût du stockage.

Il est difficile d’obtenir des données réelles pour faire des estimations financières exactes, mais nous avons un exemple américain concret de l’achat d’armes chimiques durant la guerre froide et de la démilitarisation de ces armes alors qu’elles vieillissaient. Certes le coût de démilitarisation d’armes chimiques ou nucléaires est plus élevé que celui d’armes classiques même s’il faut tenir compte du désamiantage pour les navires qui génère des coûts très élevés au point que la décision de couler les vieux navires est souvent prise.  

Le rapport américain de 1985 du GAO, intitulé CHEMICAL MUNITIONS Cost Estimates for Demilitarization and Production, indique que le coût de construction de l’arsenal chimique américain nécessaire pour dissuader l’URSS d’utiliser des armes chimiques contre nos alliés de l’OTAN a été estimé comme suit « les coûts totaux de production pour les trois systèmes binaires au cours des 8 prochaines années » : « 2,749 milliards de dollars, dont 178 millions de dollars pour la recherche et le développement, 312 millions de dollars pour les installations et 2,259 milliards de dollars pour la production. »  Les coûts de démilitarisation de ces armes ont été estimés à « environ 1,7 milliard de dollars » soit 52% du coût d’acquisition.

En conclusion

Il devient de plus évident que si Zelenski ne se range pas rapidement à cette stratégie défensive que les anglo-saxons utiliseront pour le faire plier l’argument du coût de l’aide, le différend stratégique et politique entre lui et son chef d’état-major ainsi que sa décision de reporter l’élection présidentielle ukrainienne, prévue en 2024, au prétexte qu’il est difficile d’organiser des élections présidentielles en temps de guerre[8] que Poutine a pourtant maintenu à mars 2024 en Russie.

 Il est aussi à espérer que les dirigeants européens qui se sont comportés, jusqu’à présent, en bons vassaux de Washington au lieu de défendre les intérêts de leurs citoyens, refuseront de supporter seuls le coût croissant de la poursuite de cette guerre dont les premiers bénéficiaires sont les anglo-saxons.


[1] dont les actionnaires sont plusieurs des plus grandes fortunes du monde : la famille Agnelli avec une participation des familles Rothschild, Cadburry et Shroders https://www.economist.com/leaders/2023/09/21/ukraine-faces-a-long-war-a-change-of-course-is-needed

[2] https://www.economist.com/europe/2023/11/01/ukraines-commander-in-chief-on-the-breakthrough-he-needs-to-beat-russia

[3] « General Valery Zaluzhny admits the war is at a stalemate».

[4] . Kyiv’s existing approach is one of high costs and low prospects, putting Ukrainians in the awkward position of asking for open-ended Western assistance on behalf of an effort with diminishing chances of success.

[5]Le rapport de 1985 du GAO, intitulé CHEMICAL MUNITIONS Cost Estimates for Demilitarization and Production https://www.assemblee-nationale.fr/13/pdf/rap-info/i3251.pdf

[6] Les coûts de stockage comprennent

1) les charges relatives au personnel (magasiniers, caristes, personnels de surveillance (salaires et rémunérations du personnel en charge des stocks ; charges patronales liées au personnel en charge des stocks).

2) Les charges relatives à l’infrastructure logistique : charges de location des bâtiments ; primes d’assurances (risques d’incendie, de cambriolage et autres risques semblables) ; amortissements des installations de stockage (intérêts du capital investi dans l’implantation ; charges d’entretien et de maintenance ; chauffage, électricité, eau, téléphone…).

3) Les charges relatives aux marchandises entreposées (avaries, obsolescence, rebuts associés à des traitements non appropriés ou à un stockage prolongé ; primes d’assurances en responsabilité civile relative aux produits ; coûts de l’immobilisation financière, intérêts du capital investi dans les marchandises (capital improductif).

4) Les charges relatives aux outils et autres matériels de travail utilisé.

[7] Rapport parlementaire sur la fin de vie des matériels page 33

[8] et plus probablement pour empêcher Zaluzhny, plus populaire que lui, de se présenter

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2 comments

  1. Yves Pomel

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    Bonjour, le constat est absolument sans appel, là où il devient totalement écœurant c’est lorsqu’au bout de la longue ligne désignant les aides à la guerre (ou à l’achat de maisons luxueuses sur la côte méditerranéenne) on ajoute une petite touche rouge, s’agissant de garder (hypocritement) bonne conscience, et éventuellement bonne image, avec un peu d’exhibition humanitaire. Ce qui rappelle le Viêt Nam (que je connais très bien, je me suis marié dans le delta du Mékong) là une fraction des dépenses militaires (françaises, américaines) dirigées vers des investissements pacifiques aurait fait merveille.
    Pour en revenir aux Ukrainiens, ils sont parmi les pires manches, bras cassés, totalement incapables sur le plan militaire. Dans les années 43-44 les Anglais ont largué sur la Savoie entre autres, quelques m³ de matériel de guerre, réparti moitié mitraillettes moitié grenades, que des groupes improvisés en commandos (redoutables !) récoltaient à l’issue d’improbables parachutages (en tant qu’ancien para j’imagine d’autant mieux les difficultés pour ces novices, mon 1° RCP n’ayant été créé que le 1° juin 1943, « Loin de chez nous » à Fez) ces « tas de ferrailles » étaient planqués de nuit (sur le site où je vis actuellement) et  » ton père les réparait avec des vis et des bouts de bois avant de les envoyer au maquis » m’a confié un Ancien. La Savoie redevenue indépendante par la suspension du traité d’annexion due à la déclaration de guerre de l’Italie en juin 40, la Savoie est l’un des très rares pays au monde à s’être libéré par ses propres forces. J’écris bien, îl n’y a guère plus incapable que le régime militaire de Kiev sur la planète (le Hamas leur dame le pion) qui plus est, un régime nazifiant, qui fait apparaître que les anglo- saxons ont changé de camp depuis 39-45. Je ferai un petit message au Colonel, puisqu’elle avait eu l’amabilité de répondre à une de mes communications. Mais à force de se tromper de côté, « Fin de l’occident naissance du monde » (Hervé Kempf. Mein Kempf ? 🤫)

  2. Répondre

    bonjour mon général: certes les coûts d’une guerre sont importants mais qui ne le sait pas. la stratégie de la défensives est un avoue de faiblesse et peu adapté a une victoire. (même dans le sport) Zelensky aurait du négocier très vite (trop tard) pour des pourparlers limitant la casse. la défensive permet de libérer des zones qui deviennent des axes d’attaque; Giap et Hô Chi Minh l’avaient bien compris Salan et Navarre ne l’avaient pas compris et ont on fait les frais avec leur prédécesseurs. changer de stratégie: oui mais dans l’offensive on-t-il les moyen intellectuels et matériel je ne crois pas. cordialement mon général.

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