Billet du Lundi rédigé par Gérard Chesnel, Trésorier de Geopragma.

      L’élection de Ferdinand Marcos Junior à la présidence de la République des Philippines a pu en choquer plus d’un en Occident. Celui qu’on surnomme « Bong Bong » Marcos n’est, en effet, pas un personnage neutre. Fils de l’ancien dictateur Ferdinand Marcos, il s’est intéressé très tôt à la politique. La rumeur veut qu’en 1986, alors qu’il n’avait pas encore vingt ans, il ait conseillé à son père de faire bombarder les camps des militaires qui soutenaient la révolution. Conseil que son père n’avait heureusement pas suivi. En 1991, il fut le premier de la famille à retourner aux Philippines, après l’exil et la mort de son père et il ne tarda pas à reprendre pied dans le fief familial d’Ilocos Norte dont il fut élu député dès 1992. Sa mère, la très fameuse Imelda (bientôt 93 ans et encore active) et ses deux sœurs, Imée et Irène, occupent une place de premier rang dans la vie sociale philippine. Comme je m’étonnais un jour, devant un député philippin, de l’impunité dont jouissait cette famille, pourtant non encore exonérée des accusations de corruption (ou pire encore) portées contre elle, il me répondit : « Nous, aux Philippines, nous savons pardonner ». Le pardon, concept éminemment chrétien qui n’a pas sa place dans la vie politique occidentale. C’est là toute la différence et ce qui explique certaines incompréhensions. Lorsque j’étais Ambassadeur de France là-bas, j’évitais de fréquenter cette famille, ce qui étonnait les Philippins. Je demandai un jour à Cory Aquino, qui avait autorisé le retour des Marcos au pays, si elle entretenait des rapports avec Imelda Marcos. Elle me répondit qu’elle avait demandé très directement à celle-ci si c’était son mari (Ferdinand) qui avait ordonné l’assassinat de Benigno. Imelda lui avait répondu qu’ils n’avaient rien à voir avec cela et Cory avait décidé d’accepter cette réponse. Très catholique, elle avait de toute façon déjà pardonnée. Le Président actuel, Rodrigo Duterte, est même allé plus loin puisqu’il a enfin accédé, en 2016, à la demande d’Imelda d’enterrer son mari au cimetière des Héros de Taguig ! Ainsi voit-on se reconstituer la dynastie des Marcos, suivie de près par celle des Duterte, puisque la nouvelle vice-Présidente de la République n’est autre que Sara, fille de Rodrigo. 

         Qu’on s’en réjouisse ou non (plutôt non, selon nos critères démocratiques), la constitution de ces dynasties est un phénomène très répandu dans toute l’Asie. Nous ne parlons pas ici des monarchies (Japon, Thaïlande) dont les titulaires ont d’ailleurs assez peu de pouvoir, mais des grandes familles qui s’installent durablement à la tête des républiques. Pour continuer avec l’Asie du Sud-Est, l’exemple le plus célèbre est celui de Singapour, où, après un intérim de Goh Chok Tong, dû à la maladie de Lee Hsien Loong, celui-ci, après sa guérison, a pris les commandes en 2004 de la Cité-Etat que son père Lee Kuan Yew avait occupées pendant plus de trente ans (1959-1990).

          Le géant de l’Asie du Sud-Est, l’Indonésie, n‘échappe pas à cette « règle ». La fille de Sukarno, fondateur de la République indonésienne, Madame Megawati Sukarnoputri, a été Présidente de son pays de 2001 à 2004. Et si les enfants de Suharto ne font pas de politique, l’un de ses gendres, Prabowo Subianto, est actuellement ministre de la Défense et l’un des principaux concurrents du Président Joko Widodo.

          Le sous-continent indien est, par excellence, la région des dynasties. Est-il besoin de rappeler que la famille de Nehru a occupé pendant des décennies le devant de la scène en Inde : Nehru lui-même, Premier Ministre de 1947 à 1964, sa fille Indira, Première Ministre de 1966 à 1977 puis de 1980 à 1984, son petit-fils Rajiv, Premier Ministre de 1984 à 1989, sans parler de la veuve de Rajiv, Sonia, qui dut à ses origines italiennes de n’être pas Première Ministre mais qui dirigea le Parti du Congrès de 2004 à 2017, avant de laisser la place à son fils Rahul. Autour de l’Inde, la situation est similaire et ce sont souvent les femmes qui dominent. Ainsi Benazir Bhutto, fille de l’ancien Président puis Premier Ministre Zulfikar Ali Bhutto (1971-1977), devint elle-même Première Ministre de 1988 à 1990 puis de 1993 à 1996. Elle fut tuée dans un attentat en décembre 2007, mais son mari, Asif Ali Zardari, devint lui aussi Premier Ministre (2008-2013). Au Bangladesh, Khaleda Zia, Première Ministre de 1991 à 1996 puis de 2001 à 2006, était la veuve de l’ancien Président Ziaur Rachman (1977-1981). Sa grande rivale, Sheikh Hasina, Première Ministre de 1996 à 2001 puis depuis 2009 jusqu’à aujourd’hui, est la fille de Mujibur Rahman, père de l’indépendance. Au Sri Lanka, Sirimavo Bandaranaike, succède à Solomon, son mari assassiné en 1959 et jure de poursuivre son œuvre. On l’appelle « la veuve en pleurs ». Elle est Première Ministre de 1960 à 1965 puis de 1970 à 1977. Sa fille, Chandrika Bandaranaike-Kumaratunga, est Présidente de la République de 1994 à 2005. Elle replace Sirimavo au poste de Première Ministre, jusqu’en 2000.

       On ne peut évidemment pas parler de « dynasties » à propos de la Chine. Le seul fils survivant de Mao Zedong, Mao Anhong (90 ans aujourd’hui) n’a pas fait de carrière politique. Il existe cependant une sorte d’aristocratie des « fils de ». On les appelle les « Princes Rouges ». Ce sont les enfants d’anciens hauts responsables de l’époque de la guerre et de la révolution, proches de Mao, qui profitent de la renommée de leurs parents. Le père de l’actuel Président, Xi Jinping, est Xi Zhongxun, un ancien camarade de Mao, néanmoins victime d’une purge en 1962 et réhabilité par Deng Xiaoping. L’un de ses principaux rivaux, Bo Xilai (condamné en 2012 à la prison à vie) n’est autre que le fils de Bo Yibo, l’un des « Huit Immortels » du Parti Communiste Chinois. On pourrait multiplier les exemples. Plusieurs ouvrages ont été consacrés à cette question.

      Ce phénomène « dynastique » n’est certes pas propre à l’Asie. Tout le monde pense bien sûr aux Etats-Unis avec les familles Kennedy ou Bush ou à certains pays africains (Gabon, RDC). Mais il est particulièrement développé sur ce continent. Ce n’est sûrement pas une question de religion. Les pays concernés sont hindouistes, bouddhistes, musulmans ou encore catholiques. Il semblerait que ces pays, où la démocratie est finalement encore jeune, recherchent une sorte de sécurité dans la continuité familiale. La famille comme garant de la stabilité ou le confucianisme pour tous ! Certes, nous arrivons ainsi à des situations que les Occidentaux ont du mal à accepter, ces successions étant souvent le creuset (ou le résultat) du népotisme et de la corruption. Mais n’avons-nous pas chez nous aussi des hommes politiques qui cherchent à se faire élire ou réélire pour échapper aux foudres de la loi. Quant au népotisme, c’est un phénomène universel. Qui jettera la première pierre ?

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