Billet d’humeur du 04 décembre 2022 rédigé par Emmanuel Goût, membre du Conseil d’orientation stratégique de Geopragma.

Il ne se passe pas une semaine sans que le Pape ne se manifeste sur le conflit en Ukraine. Son leitmotiv : la Paix, fâchant parfois les Ukrainiens, fâchant parfois les Russes, et semble-t-il irritant au sein du Vatican lui-même, un politicien italien proche de certains milieux du Vatican n’hésitant pas à dire que Jean-Paul II serait, lui, parti sur le front combattre les Russes…

Tout semble indiquer que nous sommes encore fort loin de tout processus de paix. Ce n’est pas le président Macron – auquel j’attribue une grande responsabilité dans l’incapacité d’éviter ce conflit durant sa visite à Moscou en février 2022 (*), qui, répétant un incroyable nombre de fois le mot « paix » durant sa visite le 24 octobre à la Communauté de San Egidio (**), qui fera bouger les lignes. 

Parler de Paix en la conditionnant à un « retour à la case départ » pour les Russes est insensé, car la seule certitude à ce jour est que le monde de demain ne sera jamais celui d’hier. Nous voyons se dérouler, sous nos yeux, le passage sismique du XXIème siècle au XXIIème, nous en sommes, spectateurs, acteurs ou producteurs pour utiliser cyniquement une image cinématographique.

Car il y a bien des producteurs, ceux qui ont pensé cette guerre, au nom d’ambitions, de volontés hégémoniques économiques et géopolitiques, ceux aussi qui arment et payent aujourd’hui l’Ukraine et font de légitimes patriotes ukrainiens leurs mercenaires. 

Pour mieux vendre, justifier et promouvoir cette guerre, on la drape même de vocations spirituelles ou de civilisation. Nous avions déjà connu « la bande annonce Powell » à l’ONU pour justifier l’interventionnisme américain et de ses alliés (France non comprise) en Irak.

Une guerre spirituelle ? Il faut lire Leonid Sevastianov, Président de l’Association des Vieux Croyants – les Vieux Croyants naissent d’un schisme avec l’autorité orthodoxe au XVII siècle – dans La Croix du 2 décembre pour commencer à comprendre la vision du Pape François dont il est l’ami et « l’ambassadeur de Paix à Moscou » (***). 

C’est le pragmatisme, associé à une vocation révélée de paix, qui caractérise les desseins du Pape et non les prémices de guerres de religions. Son homologue orthodoxe – le Patriarche Kirill – devrait, toujours d’après les déclarations de Sevastianov, s’abstenir « de propos qui tiennent de l’hérésie ». En s’exprimant ainsi, le patriarche met de l’eau au moulin de ceux, qui, comme surtout l’éditeur et journaliste féru de théologie Jean-François Colosimo récemment sur Europe 1, qualifient le système politique russe “d’Etat Église” (orthodoxe)). Une telle analyse, outre qu’elle ne reflète pas le quotidien religieux du citoyen russe, tient d’une volonté d’affubler ce conflit de motivations d’ordre spirituel qui ne le caractérisent nullement dans sa genèse. 

En complément, la cohabitation des religions en Russie n’est pas un sujet comme il l’est au quotidien en France. Il suffit de penser à la cohabitation avec les plus de vingt millions de musulmans et à ces vendredis de prière à la grande mosquée inaugurée il y a quelques années par VV Poutine dans le centre de Moscou, où se rendent des milliers de musulmans.

Ce conflit, rappelons-le, n’est la résultante que de mentalités, d’analyses, de réflexes qui appartiennent au siècle dernier, mais aussi de rivalités économiques et sécuritaires avec les USA, d’incompréhensions ou d’impréparations entre l’Europe et la Russie.

Une guerre de civilisation ? Si ce n’est pas ainsi que l’on nous la présente, c’est pourtant bien ainsi que, de part et d’autre, on entend évoquer toujours plus une bataille des valeurs, une bataille idéologique – comme si l’URSS se réincarnait – une bataille des Etats « démocratiques » contre les Etats « totalitaires » …

Ne nous méprenons pas, le communisme est mort, les enjeux ne peuvent être idéologiques tant le peuple russe aspire depuis 30 ans (seulement) à vivre et vit tout comme l’européen. Mais il peut être, il est vrai, beaucoup plus hermétique aux vagues « wokistes » en provenance d’outre atlantique. C’est dans ce contexte que, probablement, des références aux valeurs font leur apparition – constitution russe, discours de Président Poutine du 30 septembre. Mais ne faisait-il pas d’une certaine façon écho à ce que nous entendons en Europe par exemple en Italie en référence à la famille traditionnelle, une référence italienne bien plus proche de celle décrite en Russie plutôt qu’au Canada.

Mais si la référence à certaines valeurs apparaît indéniablement, ces valeurs et attachements assumés ne peuvent nullement être considérés comme à l’origine du conflit.

Ce serait manquer de perspective que de ne pas évoquer, au-delà des supposés enjeux spirituels ou de civilisation, la question de la souveraineté et de sa signification. On évoque régulièrement aussi le respect de la souveraineté, sans s’interroger sur le sens de la souveraineté au XXIème siècle. Quel est aujourd’hui son périmètre ? Celui de l’Etat-nation, celui de visions géopolitiques ou des futurs espaces encore en mouvement, mis à mal par l’universalisme résultant de la pratique des réseaux sociaux, comme l’a démontré la crise du Covid qui vit l’indien des Andes se voir imposer des comportements similaires à ceux dictés par les associations de santé nationales et internationales occidentales ? Un embryon de souveraineté planétaire serait-il en gestation ? 

Le paradoxe est qu’encore récemment l’argument souveraineté « nationale » était mis à mal par ceux-là mêmes qui aujourd’hui l’invoquent et le défendent dur comme fer à propos des frontières d’une Ukraine qui existe… depuis 30 ans… il suffit pour cela de se rappeler de l’ex-Yougoslavie.

On ne s’étonnera pas, en conséquence, de voir du côté polonais, certains imaginer que, si le conflit devait perdurer, et voir le nombre des combattants ukrainiens se réduire tragiquement – la Présidente de la Commission européenne Van der Leyen a parlé de 100.000 morts parmi les combattants ukrainiens -, se mette en place une « partition » de l’Ukraine principalement entre Russes, Ukrainiens – les héritiers de l’identité ukrainienne affichée par son Président Zelenski -, Hongrois et Polonais, comme pourrait le faire penser l’étude commissionnée récemment par le président polonais Duda sur la possible légitimité de revendiquer comme « historiquement polonaise » une partie de l’Ukraine…

Dimension spirituelle, enjeux de civilisation, périmètres de la souveraineté, autant de réflexions qui demandent sans aucun doute des analyses plus approfondies mais qui n’aident pas à résoudre le conflit dans l’immédiat tant elles sont dans le présent construites sur de vieux a priori. 

Dans ce contexte, le Président Macron envisage une conférence pour la paix… mais quelles conditions posera-t-il à ses participants ? Les mêmes que devant San Egidio ? Ce serait alors une nouvelle gesticulation, ou peut-être pense-t-il que les sanctions mises en place feront capituler la Russie, comme l’étudie le livre récemment publié « Backfire » d’Agathe Desmarais.

Il est encore bien tôt pour le dire: à ce jour aucun signe ne va dans ce sens – les réserves de l’Etat russe en valeurs étrangères n’ont jamais été aussi importantes – les quatrièmes au monde – et une chose est certaine pour celui qui voyage entre l’Europe et la Russie aujourd’hui : à payer le prix des sanctions et ses conséquences, le citoyen européen est bien le plus touché : inflation, risques énergétiques, coûts énergétiques (au bénéfice évident des américains comme tentait de le contester le ministre français de l’économie et des finances Bruno Lemaire).

Le Pape est naturellement porté à l’écoute des peuples et à leur aspiration à pouvoir vivre en paix ; il ne craint pas, il ne renonce pas, en dépit de ces sinistres mois qui se suivent et se ressemblent, de penser à la réconciliation et à la vocation de sa mission. 

Il pense aux valeurs, aux enjeux spirituels et de civilisation, il n’ignore pas ce qu’être souverain peut signifier.  

Mais c’est peut-être parce qu’il interprète sa mission bien au-delà des frontières politiques et culturelles qu’il ambitionne de faire du XXIème siècle le siècle de la réconciliation entre l’église d’Orient et l’église d’Occident, qu’il aidera à dépasser toutes les conjonctures, les blessures, les souffrances endurées par les peuples d’Europe au sens large et à faire taire les marchands de canons. 

Une telle vision devrait nous faire réfléchir, nous faire comprendre que parler de paix n’est pas un choix, n’est pas une option ou un parti pris mais un devoir, une vocation. « Opération spéciale », « guerre spéciale », il n’en reste pas moins que cette sémantique se compte en morts, de part et d’autre, au quotidien. 

Emmanuel Goût 

Membre du Comité d’orientation stratégique de Geopragma

(*) https://geopragma.fr/ukraine-le-president-macron-a-t-il-manque-de-courage/

(**) San Egidio, par le biais de Monseigneur Paglia, fut à l’origine des premiers rapprochements entre l’Eglise catholique et l’Eglise orthodoxe au passage du deuxième au troisième millénaire.

(***) Sevastianov était déjà présent à Cuba au cours de la première rencontre entre le Pape et le Patriarche.

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