Billet du lundi 10 octobre 2022 rédigé par Christopher Coonen, membre du Conseil d’administration de Geopragma.

Cela pourrait être un roman, mais cela n’en est clairement pas un. Car il représente plutôt un véritable plongeon profond dans une Realpolitik évolutivement empreinte d’enjeux géopolitiques, et donc économiques, de souveraineté, et de projection de puissance.

Les câbles sous-marins

Dans le monde, les câbles sous-marins sont posés sur une longueur totale de 1.3 million de kilomètres soit trente-trois fois la circonférence de la Terre, et ce jusqu’à 6000 mètres de profondeur. Comme le montre la carte ci-dessous, c’est un maillage très dense et global, avec la concentration sans surprise la plus forte sur les zones transatlantiques et transpacifiques.

Source : Eurafibre.fr

Le premier câble transatlantique fut posé en 1858 entre Valentia (Irlande) et Trinity Bay (Terre-Neuve), par deux navires militaires reconvertis en câbliers. Il fallut attendre 1956 pour voir l’apparition du premier câble sous-marin téléphonique transatlantique. Concernant le premier câble sous-marin transatlantique à base de fibres optiques, il fut mis en service en 1988 entre les Etats-Unis et l’Europe.

Quant au premier câble transatlantique français, il fut posé en 1869. Signalons, au passage, que les câbles sous-marins ont fonctionné réellement sur de petites distances, bien avant. Parmi ces premiers câbles sous-marins, on cite celui réalisé en 1851 entre Douvres en Angleterre et le Cap Gris-Nez en France, pour accompagner les transactions financières entre les bourses de Londres et de Paris à l’époque. Et l’utilisation 170 ans plus tard est toujours en partie la même car10.000 milliards de dollars y transitent globalement chaque jour : pour les réseaux de paiements tels que Visa, Mastercard, American Express, JCB (Japan Credit Bureau), China Union Pay, et Swift, et servent pour les opérations de compensations des marchés boursiers mondiaux, et ainsi de suite … Ces autoroutes représentent donc un atout de communication formidable, la colonne vertébrale du système financier mondial, mais sont aussi vulnérables à des attaques ou à des destructions, et d’opérations de hacking par des « portes dérobées ». C’est d’ailleurs ce souci d’intégrité du réseau et de sa sécurité qui avait fait surface lors des appels d’offres pour l’installation de la 5G, auxquels la société chinoise Huawei avait répondu en 2020 et 2021.

Les 430 câbles sous-marins de fibre optique, installés dans les fonds des différentes mers, transportent 99% du trafic international des données diverses et variées alors que la majorité des usagers pensent que ce trafic passe par les satellites ! L’importance stratégique de ces câbles sous-marins pousse certains géants de l’internet à s’y intéresser aussi. Par exemple, Google a investi dans « Faster », un câble de 12.000 km reliant la côte Ouest des États-Unis au Japon et qui a été mis en service en 2016. En septembre 2017, est entré en service le câble sous-marin en fibre optique de Microsoft et Facebook de 6.400 km dénommé « Marea », reliant leurs centres de données de Virginia Beach aux États-Unis à ceux de Bilbao en Espagne avec une puissance de 160 térabits (10 à la puissance 12 bits par secondes). L’amélioration de la latence et la réduction du temps d’échange d’informations est aussi un objectif fixé aux câbles sous-marins et aux autres réseaux comme celui de la 4G (LTE) et de la 5G.

Les pipelines et gazoducs

En 2020, la longueur totale des pipelines était estimée à 2 millions de kilomètres (soit cinquante fois la circonférence de la Terre), composée pour environ des deux tiers pour les gazoducs, d’un tiers pour les oléoducs, et marginalement pour les autres flux. (source : connaissancedesenergies.org)

Le premier concept de pipeline aurait été formulé par le physicien russe Dimitri Mendeleïev en 1863 ; il suggéra alors d’utiliser des tubes pour transporter du pétrole.

Le développement du transport du gaz est intrinsèquement lié à l’internationalisation des échanges et à la croissance de la demande en gaz, plus forte que celle du pétrole. Les gazoducs sont le moyen de transport le plus utilisé car ils sont fiables et rentables.

Quant à l’essor des développements pétroliers offshore en grande profondeur, les conduits sous-marins ont pris une importance technologique considérable car ils servent à transporter les hydrocarbures produits des têtes de puits sous-marines vers les plates-formes de production.

Lorsque le gaz est sous pression, il occupe moins de volume et circule plus vite : il peut atteindre une vitesse de 40 km/h dans les gazoducs. Pour garantir une vitesse optimum et éviter les déperditions énergétiques, des stations de compressions sont installées à intervalles réguliers le long du gazoduc (tous les 100 à 200 km).

Des systèmes de surveillance et des compteurs sont installés le long du parcours pour contrôler en permanence le débit de gaz grâce à des réseaux de fibre optique jumelés. Ils donnent des informations sur le niveau de la demande et, en cas de fuite ou d’accident, préviennent en temps réel les équipes de maintenance. Le gazoduc est protégé contre la corrosion. Des postes de livraison sont également répartis le long du gazoduc afin de distribuer le gaz aux différents réseaux de distribution.

Les gazoducs les plus connus et parmi les plus utilisés sont Nord Stream 1 et 2, reliant la Russie à l’Allemagne, sous la mer Baltique. Les travaux du gazoduc Nord Stream 1 ont démarré fin 2005 pour se terminer en 2011 avec une mise en service effective en 2012. Nord Stream 2 devait entrer en service cette année, mais le 22 février 2022, à la suite de la reconnaissance par la Russie de l’indépendance de deux républiques autoproclamées en Ukraine, le chancelier allemand Olaf Scholz a suspendu le processus de certification du gazoduc. Le 1er mars 2022, la société Nord Stream 2 a déposé son bilan, à la suite des sanctions décidées par l’Allemagne, l’Union européenne et les États-Unis en réaction à l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Le 2 septembre 2022, Gazprom a annoncé, après plusieurs réductions et interruptions du transit pendant l’été, le report sine die du redémarrage du gazoduc Nord Stream 1.

Avec l’arrêt de ces deux gazoducs, les Etats-Unis se sont retrouvés dans une position de force inimaginable, poussant d’ailleurs les Européens à importer leur gaz de schiste liquéfié. Et ce dessein était en préparation de longue date car déjà en 2014, l’ancienne Secrétaire d’état du Président G.W. Bush, Condoleeza Rice, annonçait que l’un des objectifs géopolitiques majeurs des américains était de réorienter l’importation de gaz en Europe de la Russie vers les Etats-Unis. Et le Président Biden a annoncé lors d’une conférence de presse le 7 février 2022 que « si la Russie envahit (l’Ukraine), cela veut dire des chars et des troupes qui traversent la frontière de l’Ukraine. Alors il n’y aura plus de Nord Stream 2. Nous y mettrons fin ». Cela a au moins le mérite d’être clair …

Et puis sont survenues quatre fuites des gazoducs Nord Stream 1 et 2 le 27 septembre 2022, sans doute liées à des explosions et en tous les cas à des actes de sabotage. Personne ne peut affirmer avec la plus grande certitude quelle puissance était derrière, car cela requiert un équipement sophistiqué qu’à priori seuls les Russes ou Américains maîtrisent parfaitement.

Auraient été utilisés des drones, et/ou sous-marins, et/ou des PSM (propulseurs sous-marins). De plus existe la complexité liée aux gaz de plongée nécessaires : Héliox, Trimix, Hydréliox, Hydrox, des mélanges enrichis en hydrogène, azote, hélium, et de gaz rares qui permettent des plongées profondes au-delà des 100 mètres, plus aisées avec le bénéfice d’effets secondaires réduits ou nuls de la narcose et des risques d’essoufflement. Mais nous pouvons nous poser la question suivante : « Pourquoi les russes saboteraient-ils leur propre infrastructure quand ces deux gazoducs seront réutilisés un jour, qu’ils étaient à l’arrêt, et alors même que la Russie a repris ces derniers jours l’exportation de son gaz vers l’Italie via l’Autriche ? »

A l’évidence, les enjeux géopolitiques, économiques, et stratégiques sont donc considérables : la puissance et l’influence des maîtres de tous ces réseaux sous-marins ne vont que s’accroître dans les années à venir, et feront l’objet de convoitises et d’attaques, et de protections, renforcées.

 

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