Par Philippe Condé* le 7 juillet 2020

Le référendum constitutionnel qui s’est tenu en Russie du 25 juin au 1er juillet s’est terminé par une victoire du « oui » à 77,92%  et un taux de participation de 67%.

Les électeurs étaient appelés à se prononcer sur un bloc de 46 amendements, sans possibilité de s’exprimer sur chacun d’entre eux en particulier. Certains amendements ont pu être qualifiés de conservateurs,  voire de populistes en Occident.

Les amendements portant sur la foi en Dieu ou sur le mariage hétérosexuel irritent particulièrement les capitales occidentales. Depuis des années, le président Poutine s’est érigé en gardien des valeurs traditionnelles russes pour préserver le pays de la « décadence occidentale ». La mention de la Foi dans la Constitution russe traduit la puissance et la forte proximité de l’Eglise orthodoxe avec l’Etat, en théorie toujours séculaire. Cela pose aussi la question de la place des autres religions (notamment de l’Islam) dans un pays multiconfessionnel. Et puisque la Foi redevient une valeur importante, il est « naturel » que le mariage hétérosexuel soit privilégié et que l’union homosexuelle reste interdite, au grand dam de Paris, Londres et Washington.

Deux autres amendements importants, à caractère socio-économique, apparaissent plus consensuels, mais tardifs : l’indexation des retraites sur les prix et la mise en place d’un salaire minimum. Ces mesures auraient dû être mises en place durant la décennie trouble des années 1990 pour parer la violence du choc de la transition économique. Toutefois, particulièrement le second amendement reste toujours d’actualité. En effet, certains pays développés ne possèdent toujours pas de législation nationale sur le salaire minimum, et laissent le soin de sa fixation aux différentes branches de l’économie, comme la Suède, le Danemark ou l’Italie. L’Allemagne n’a adopté une législation nationale que depuis 2014.   

L’objectif « caché » du référendum était l’amendement portant sur la remise à zéro du nombre de mandats effectués par le président Poutine. Au terme de second mandat en 2024, il n’était pas autorisé par la Constitution à se représenter. A l’origine, c’est une proposition qui émane de la députée Valentina Terechkova, première femme dans l’espace, et a été rapidement endossée par Vladimir Poutine. En théorie, cela donne la possibilité  au président actuel d’occuper le  Kremlin jusqu’en 2036, année de la fin d’un nouveau second mandat. Alors que les dirigeants Occidentaux semblent tétanisés à l’idée de traiter avec l’actuel président russe au-delà de 2024, la réalité, comme souvent à Moscou, est bien plus complexe.

Dans son discours de remerciement aux électeurs pour le vote, Vladimir Poutine a mis en avant le besoin de  stabilité interne  et de temps pour renforcer le pays et ses institutions. Sa volonté est, avant tout, de rester maitre du jeu et du temps. Tout d’abord, continuer à jouer le rôle d’arbitre entre les différents groupes, aux intérêts contradictoires, qui gravitent autour de lui, en premier lieu les Siloviki (représentants des ministères de force). L’approche de 2024 pousse ces groupes à chercher un éventuel candidat présidentiel afin de protéger leurs privilèges.  Ainsi, le référendum constitutionnel permet au président russe de gagner du temps afin de trouver un successeur viable, c’est-à-dire capable de préserver l’héritage du système de la « verticale du pouvoir » et les intérêts des différents groupes. Ce successeur doit donc être capable de préserver la stabilité politique de l’Etat russe, mais aussi de relancer une économie grippée. Il doit aussi être plutôt jeune (moins de 50 ans), politiquement conservateur et défenseur scrupuleux des intérêts russes à l’extérieur. Si une telle personne était trouvée avant 2024, deux options s’offriraient alors à Vladimir Poutine : démissionner et confier le pouvoir à son successeur, à la manière de Boris Eltsine en décembre 1999, ou finir son mandat et préparer le terrain pour son dauphin. Dans le cas où le successeur idéal ne serait pas trouvé avant 2024, le président actuel aurait alors la possibilité de se représenter.

Cependant, après vingt ans de pouvoir, au moment où nous écrivons, le président semble gagné par la lassitude notamment dans le domaine de la politique intérieure, comme le démontre sa gestion distante de la crise du coronavirus. A l’image du Général de Gaulle, qui reléguait l’économie au rang d’« intendance », le Maitre du Kremlin parait de plus en plus focalisé sur le rayonnement de la puissance russe à l’extérieur. Or, le régime de croissance actuel, qui repose toujours largement sur l’exploitation et l’exportation des matières premières et de l’énergie, a épuisé son potentiel. Ainsi, sur la période 2013-2019, le taux de croissance moyen a été de 0,9% par an. Il est donc urgent de changer de modèle de développement. Le nouveau devrait être moins étatique et plus technologique.

Finalement, après ce référendum-plébiscite, Vladimir Poutine devrait s’atteler à la principale tâche de ce second mandat : trouver son successeur. Il nous a habitués à nous surprendre comme ce fut encore le cas, avec l’organisation de ce référendum. Nous attendons donc une ultime (bonne) surprise pour la Russie d’ici à 2024.


*Philippe Condé, membre de Geopragma

 

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