Billet du lundi 1er novembre par Héléna Perroud, chercheuse associée à Geopragma.

 

 

      Treize jours. C’est le temps qu’il aura fallu à Vladimir Poutine pour féliciter officiellement un journaliste devenu, au début du mois d’octobre, l’un des Russes les plus célèbres au monde. Lui qui est d’habitude si prompt à réagir aux exploits de ses compatriotes, pourquoi a-t-il été si lent cette fois-ci ? Il faut dire que le Russe en question, beaucoup, en dehors des frontières du pays, ont découvert son nom le 8 octobre dernier, lorsque le Prix Nobel de la Paix lui a été attribué, en même temps qu’à une de ses collègues philippine, Maria Ressa. En cent vingt ans d’histoire c’est le premier Prix Nobel de la Paix qui récompense la liberté d’information en tant que telle, remise à ces deux journalistes pour « leur combat courageux pour la liberté d’expression », comme l’a expliqué le comité Nobel.

      Dmitri Mouratov, c’est son nom, les Russes le connaissent bien et depuis longtemps. Depuis un quart de siècle cet homme de 60 ans préside aux destinées du journal « Novaïa Gazeta » (littéralement « Le nouveau journal ») qui occupe une place singulière dans le paysage de la presse russe. Si le nom du journal et celui de son rédacteur en chef sont peu connus d’un public non russophone, le nom d’une des grandes figures de ce journal est, lui, universellement connu et respecté ; c’est celui d’Anna Politkovskaïa, assassinée le 7 octobre 2006 en bas de chez elle à Moscou, le jour de l’anniversaire du président russe. C’est d’ailleurs à elle que Mouratov a immédiatement dédié ce prix, ainsi qu’à cinq autres personnalités liées au journal, qui ont perdu la vie pour avoir défendu la liberté d’expression : les journalistes Igor Domnikov (assassiné en 2000), Iouri Chikotchikhine (assassiné en 2003), Natalia Estemirova (assassinée en 2009), Nastia Babourova (assassinée en 2009) et l’avocat Stas Markelov (assassiné avec cette dernière). Différence de taille avec la plupart des journaux russes, il n’appartient pas à un oligarque proche du pouvoir comme le très sérieux Kommersant, propriété d’Alisher Ousmanov, qui reste marqué par l’affaire Matvienko : en 2018, suite à un article prédisant le départ imminent de Valentina Matvienko du poste de présidente du Conseil de la Fédération (l’équivalent russe du Sénat), toute l’équipe de politique intérieure avait dû démissionner de la rédaction à la demande de son propriétaire. Si Mikhaïl Gorbatchev détient 10% des parts de Novaïa Gazeta et le financier Alexandre Lebedev 14%, l’essentiel de l’actionnariat (76 %) repose sur la rédaction elle-même.

      Certes Dmitri Mouratov n’est pas Alexeï Navalny. Beaucoup de voix se sont élevées en Russie et surtout en dehors des frontières pour dire que c’est le second qui aurait dû recevoir le Nobel, lui qui purge une peine de prison jusqu’à l’été 2023 – pour des raisons purement politiques disent ses soutiens, pour avoir enfreint les conditions d’une condamnation antérieure disent les autorités. S’ils partagent un même combat en faveur d’une Russie plus démocratique, Navalny et Mouratov ont des divergences de taille et le coup de projecteur donné à Mouratov met en évidence une opposition à Poutine plus subtile que la présentation rapide qui en est souvent faite dans les media occidentaux, entièrement focalisés sur Navalny. Mouratov est un sympathisant de longue date du parti Iabloko, au sein duquel Navalny avait commencé sa carrière politique avant d’en être exclu à cause de sa participation au mouvement nationaliste « la Marche russe ». Mouratov n’est pas un adepte du « vote intelligent » prôné par Navalny, qu’il qualifie de comportement grégaire qui ne fait qu’apporter des voix aux communistes. Mouratov a apporté un soutien sans faille à une autre figure du journalisme d’opposition, le rédacteur en chef de la grande radio Echo de Moscou Alexeï Venediktov, favorable au vote électronique, estimant que cela limite les possibilités de fraude, et qui s’est attiré les foudres des partisans de Navalny pour « collaboration avec la commission électorale ». Enfin et surtout, Mouratov a un engagement ancien pour apporter une aide concrète à ceux qui en ont besoin et fait ainsi partie des fondateurs du « Cercle de bonté » créé début 2021, une fondation qui prend en charge les enfants malades atteints de maladies rares, qui a été portée par le gouvernement. C’est d’ailleurs à cette fondation et à quelques autres du même ordre qu’il a fait don des fonds reçus du Prix Nobel. Et là aussi il est en conflit direct avec ceux qui, dans l’opposition, estiment que rien ne justifie de collaborer, de près ou de loin, avec les autorités. C’est pourtant parce qu’il sait parler un langage que le pouvoir peut entendre qu’il dispose d’un atout considérable que les partisans de Navalny n’ont pas.

      Il n’y a pas de rendez-vous politique majeur en Russie avant le printemps 2024, date à laquelle le mandat de Vladimir Poutine arrive à échéance… et date à laquelle ce dernier peut théoriquement se représenter encore deux fois, jusqu’en 2030, suite aux amendements à la Constitution votés en juillet 2020. Les législatives qui viennent d’avoir lieu mi-septembre ont vu un recul relatif du parti présidentiel Russie Unie (- 17 députés), qui garde toutefois la majorité constitutionnelle (326 sur 450). Elles ont vu aussi un renforcement du vote communiste, sans doute pour partie par le « vote intelligent » (+ 15 députés) et l’arrivée d’un nouveau parti créé il y a tout juste un an, « Novye Lioudi » (15 députés). Mais le plus grand bouleversement politique c’est peut-être ce Prix Nobel qui confère à son récipiendaire, qu’il le veuille ou non, un rôle politique majeur sur la scène intérieure russe. D’autant que la situation de la liberté de la presse est des plus préoccupantes ces derniers mois. Depuis 2017 un registre des médias « agents de l’étranger » a fait son apparition en Russie, tenu par le ministère de la justice, avec 9 premiers noms entrés cette année-là. Ce registre compte aujourd’hui 88 noms, avec un emballement très net depuis l’été 2021 à l’approche de l’élection : les trois quarts de nouveaux entrants y figurent depuis le mois de juillet. Les trois derniers médias à avoir reçu ce label y sont entrés une semaine après le Prix Nobel de Mouratov ; parmi eux figure l’agence de presse pétersbourgeoise Rosbalt. Signe du caractère absurde de cette situation, elle est dirigée par l’épouse d’un ex-préfet du président pour le district du Nord-Ouest (une des fonctions en région les plus importantes dans l’État russe) dont le compte twitter porte la mention « media affilié à l’État russe ». Autre classement emblématique, la chaîne de télévision Dojd a reçu ce label au cours de l’été ; il y a 10 ans c’est la visite du président Medvedev qu’elle recevait dans ses studios, pour son premier anniversaire. Outre une obligation légale de mentionner dans toute expression et sur tous les supports ce statut d’« agent de l’étranger » par un texte de 24 mots, les médias et les journalistes ainsi stigmatisés ont l’obligation de rendre un bilan financier tous les trimestres, mentionnant notamment les fonds reçus de l’étranger. L’une des conséquences les plus directes de ce label est la diminution des flux de publicité pour les médias concernés.

      C’est donc le 21 octobre seulement que Poutine a félicité Dmitri Mouratov pour son prix Nobel. Et c’est ce même jour que Mouratov a endossé le nouveau rôle politique que lui confère cette distinction. C’était à la session plénière du club Valdaï. Mouratov a interrogé Poutine sans agressivité mais fermement sur le statut d’« agent de l’étranger » et les critères flous qui entraînent l’attribution de ce label. Poutine a pris note et a promis de voir ce point. Un détail marquant dans un univers où chacun doit être à sa place et où le premier rang devant le président et les caméras du club Valdaï n’est généralement pas laissé au hasard : Dmitri Mouratov était assis à côté du colonel du SVR Andreï Bezroukov, un espion expulsé à grand bruit des Etats-Unis en 2010. Une certaine image de la Russie où l’on voit Poutine arbitrer depuis maintenant plus de 20 ans entre les « services » et les « siloviki » d’une part et les tenants d’une orientation libérale et démocratique d’autre part. Où on le voit aussi, après les échéances électorales importantes, présidentielles comme législatives, inviter tous les protagonistes autour d’une table et les inviter à travailler ensemble, une fois le temps de la confrontation électorale terminé, au service du pays. Il l’a encore fait le 25 septembre en réunissant tous les leaders des partis représentés à la Douma autour de lui. Les traditions politiques de nos deux pays sont bien sûr très différentes mais au moment où la France va entrer dans un nouveau cycle électoral ces images d’union de sensibilités radicalement différentes et antagonistes autour d’un même objectif sont intéressantes à observer.

      En tout état de cause la Russie compte un nouveau Prix Nobel de la Paix, après Andreï Sakharov (1975) et Mikhail Gorbatchev (1990), qui ont, chacun à sa manière, joué un rôle important dans la destinée du pays. Dmitri Mouratov est le troisième Russe à recevoir ce prix prestigieux, le premier de la Russie post-soviétique. Et le moment choisi est particulièrement important. En surface rien ne change, on peut parler de stabilité, voire de stagnation. Les législatives des 17-19 septembre n’ont entraîné aucune redistribution des cartes et des postes contrairement aux précédentes élections de 2011 ou 2016. Les deux chambres du Parlement continuent avec les mêmes présidents. Une loi va être examinée courant novembre pour permettre aux gouverneurs de rester au-delà de deux mandats à leurs postes. Une autre loi a été votée plus tôt dans l’année pour permettre aux plus hauts serviteurs de l’État de continuer à être en fonction au-delà de 70 ans. Le président lui-même, qui vient d’avoir 69 ans, semble promis à l’éternité. Il va pourtant falloir compter avec une nouvelle voix russe, qui va porter maintenant très au-delà des colonnes de son journal. Mouratov, un nom à retenir.

 

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