Billet du Lundi 05 janvier 2026 rédigé par Jean-Philippe Duranthon, membre fondateur et membre du Conseil d’administration de Geopragma.
L’Ukraine est toujours en guerre mais les protagonistes commencent – enfin – à parler de paix. Taïwan vit toujours en paix mais ses voisins parlent de plus en plus souvent de guerre. Les deux situations seraient-elles en miroir inversé ? A tout le moins, elles soulèvent, dans des contextes différents, les mêmes questions.
La première question concerne la légitimité d’un Etat à modifier, au nom de l’Histoire des territoires concernés, les frontières établies. A première vue les deux situations sont très différentes : la République Populaire de Chine (RPC, c’est-à-dire Pékin) considère qu’elle a autorité sur l’ensemble du territoire de l’ancienne Republic of China (ROC) qui l’a précédée, que l’île de Taïwan est l’une de ses vingt-trois provinces et que les dirigeants actuels de Taïwan, héritiers des vaincus de la ROC, sont des usurpateurs rebelles. L’Ukraine, quant à elle, considère que ses frontières actuelles résultent d’une longue histoire reconnue par les traités consécutifs à la deuxième guerre mondiale et ont fait l’objet d’une reconnaissance internationale, en particulier par l’ONU.
Toutefois, à l’examen, la situation n’est pas aussi simple. Il est indiscutable qu’en 1945 Taïwan a été rattachée à la Chine continentale (alors la ROC), mais ce rattachement résultait surtout de la volonté de sanctionner le Japon. Rappelons qu’en 1662 les migrants qui étaient peu à peu venus de Chine continentale prirent le contrôlent de l’île qui était jusqu’alors sous domination néerlandaise et que, lorsque les Quin furent chassés de Pékin par les Mandchous, les Chinois de l’île conservèrent leur autonomie (des rebelles vis-à-vis du pouvoir continental, déjà…) jusqu’en 1683. Le rattachement postérieur de l’île à la Chine fut d’ailleurs, semble-t-il, largement théorique et Taïwan devint une province indépendante en 1887, avant d’être cédée au Japon en 1895 par le traité de Shimonoseki, si bien que Taïwan fut japonaise pendant cinquante ans, de 1895 à 1945. Le caractère historique de l’appartenance de Taïwan à la Chine continentale peut donc être discuté.
L’histoire de l’Ukraine actuelle est beaucoup plus complexe puisqu’après ce qu’on a appelé « Rus », « l’Ukraine n’a plus (eu) d’existence étatique » – pour reprendre les termes de l’ancien ambassadeur Gérard Araud[1] – et ses différentes régions furent ballottées entre la Pologne, l’Empire Ottoman, les Cosaques et la Russie, qui en prit le contrôle au XVIIIème siècle (Catherine II annexa le khanat de Crimée en 1783 et fonda Odessa en 1794). « L’Ukraine a accédé à l’indépendance à la suite de la dislocation de l’URSS sur la base des frontières de la République fédérée qu’elle était en son sein. Dans les faits, celles-ci étaient avant tout des limites administratives intérieures lorsqu’elles sont soudain devenues en 1991 des réalités internationales. L’Ukraine d’aujourd’hui est donc le résultat de l’ajout successif à un noyau ukrainien sous souveraineté russe du Donbass dans les années 1920, de l’ancienne Galicie austro-hongroise prise à la Pologne en 1945 et de la Crimée en 1954[2] », le rattachement de la Crimée ayant, dans un contexte de lutte pour la succession de Staline, été décidé par Khrouchtchev, qui avait fait l’essentiel de sa carrière en Ukraine, sans consultation des populations.
Ces rappels montrent que la légitimité historique du respect ou de la remise en cause, par les différents protagonistes, des frontières actuelles est difficile à établir, sauf si l’on considère que l’Histoire commence en 1945 (voire en 1954 pour la Crimée).
La deuxième question concerne la nature et l’ampleur des revendications territoriales de la Chine et de la Russie : s’agit-il de revendications spécifiques au territoire explicitement convoité, ou s’agit-il de la première étape d’un projet de plus grande ampleur ? La revendication de Pékin sur Taipeh est-elle limitée à l’île ou n’est-elle qu’un élément d’un expansionnisme régional, voire mondial ? Le conflit en Ukraine n’est-il que l’expression d’un flou historique sur les frontières entre la Russie et une Ukraine indépendante ou est-il le premier épisode d’un expansionnisme russe en Europe ? Autrement dit, qu’est-ce qui distingue un conflit frontalier ne concernant que deux pays, comme il en existe depuis que l’être humain existe lui-même, d’une menace régionale susceptible de dégénérer en conflit mondial ?
La Chine proclame qu’elle veut seulement récupérer « sa » 23ème province ; mais elle mène dans toute la zone, au-delà de la seule île de Taïwan, une politique d’expansion multiforme : occupation et militarisation d’archipels jusqu’alors inhabités, désaccord sur les limites territoriales maritimes, etc. Surtout, elle consacre des sommes considérables à l’accroissement et la modernisation de son armée, ce qui correspond à l’affirmation d’un statut de puissance mondiale qui mène logiquement à un expansionnisme réel. La Russie, quant à elle, affirme vouloir seulement récupérer des territoires qu’elle estime russes et empêcher la présence d’armes de l’OTAN à ses frontières ; mais elle multiplie dans toute l’Europe des gesticulations qui peuvent être interprétées comme autant de façons de tester la réactivité des différents pays européens à une extension du conflit.
La réponse est d’autant plus importante que masser des troupes sans avoir l’intention de les utiliser peut, au minimum, intriguer. Reste qu’il existe une différence importante entre la Chine et la Russie : la première assume cet expansionnisme régional, la seconde le récuse, sans convaincre tout le monde[3].
La troisième question concerne le droit des pays proches à intervenir. Elle n’a pas fait débat dans le cas de l’Ukraine puisque, dès l’invasion russe, l’Europe, qu’il s’agisse des Etats ou de l’Union Européenne (U. von der Leyen étant ravie d’avoir un prétexte pour, à son habitude, s’accaparer des responsabilités que les traités ne lui reconnaissent pas) a soutenu diplomatiquement l’Ukraine et lui a fourni armes, conseils et financements. Le principe de ce soutien européen multiforme n’a pas été récusé par Moscou car, si V. Poutine n’a jamais manifesté un grand empressement – c’est le moins qu’on puisse dire – pour discuter de l’Ukraine avec l’Europe, ce n’est pas parce qu’il contestait sa légitimité mais parce qu’il considérait que l’Europe n’a pas les moyens d’influer réellement sur le conflit et le positionnement de l’Ukraine.
La situation est tout autre en Asie puisque M. Xi affirme que la « question taïwanaise » est une affaire intérieure à la Chine et que les pays voisins n’ont pas à s’en mêler ; il considère qu’il s’agit là d’une conséquence logique du « one China principle » qui a été validé au niveau international puisque seulement douze pays continuent à reconnaître Taïwan. Le 7 novembre dernier la Première Ministre du Japon a déclaré, lors d’une audition parlementaire, qu’un blocus maritime de l’île de Taïwan par la Chine induirait un risque d’escalade militaire dans la région, une situation qui, bien que se déroulant en dehors du territoire japonais, pourrait constituer une menace existentielle justifiant un droit de légitime défense collective. Cette déclaration a aussitôt suscité l’ire des responsables chinois, d’autant qu’elle a été suivie le 18 décembre par la plus importante vente d’armes, par les Etats-Unis, depuis vingt-quatre ans. En fait la plupart des pays riverains du Pacifique commencent à se positionner, de plus ou moins bon gré, pour ou contre l’expansionnisme chinois dans le Pacifique.
La quatrième question concerne les moyens que peut mettre en œuvre un pays qui remet en cause des frontières existantes. En d’autres termes : un pays qui est légitime, ou se prétend tel, pour remettre en cause des frontières peut-il utiliser les armes pour faire aboutir sa revendication ?
Dans le cas de l’Ukraine les choses sont claires. Quelle qu’ait été la perception, fondée ou pas, que la Russie avait des menaces, réelles ou pas, qui pesaient sur elle, envahir un pays tiers, de surcroît au-delà des zones qu’elle revendiquait, ne pouvait que susciter la réprobation unanime, qu’elle soit exprimée ou pas. Cela revenait en effet à changer la nature de la crise, risquer une confrontation de grande ampleur et mettre en jeu la vie de dizaines de milliers d’hommes.
La question se pose aussi, dès à présent, pour Taïwan puisque les dirigeants chinois multiplient les déclarations agressives et organisent des manœuvres[4] dont l’objectif officiel est de préparer un blocus maritime de l’île. Si l’on considère que Taïwan est un Etat souverain, indépendant de fait depuis 77 ans, la situation est proche de celle de l’Ukraine. Mais si, au nom du « one China principle » que la plupart des Etats ont reconnu en transférant leurs ambassades et le siège au Conseil de sécurité de l’ONU de Taïpeh à Pékin, tel n’est pas le cas, une opération militaire consisterait à faire rentrer dans le rang des « séparatistes » et à mettre fin à une autorité illégitime. Encore faudrait-il, d’une part que la RPC ait auparavant essayé tous les moyens pacifiques de résoudre la crise (ce qui n’est manifestement pas le cas aujourd’hui), d’autre part que les actions militaires soient « proportionnées » à l’objectif (pour reprendre la terminologie des juristes), enfin que des engagements aient été pris de ne pas bouleverser l’équilibre régional.
En définitive l’analyse de ces diverses problématiques, aussi pertinente soit-elle, ne débouche pas toujours sur une position claire et binaire. En fait, le positionnement de chaque pays par rapport aux deux crises d’Ukraine et de Taïwan dépend de deux considérations plus égoïstes :
– la puissance de l’entité attaquante ou menaçante. Celle de la Russie, qui est devenue une puissance moyenne[5] (mais « aux dents nucléaires[6] »), et celle de la Chine, qui produit 30 % de la production mondiale, raffine 91 % des terres rares, maîtrise les technologies d’avenir les plus performantes, prend des participations de plus en plus nombreuses dans les entreprises du monde entier, peut et sait tenir tête aux Etats-Unis, etc., ne sont manifestement pas équivalentes ;
– le risque d’être entraîné dans un conflit qu’il ne souhaite pas. A cet égard, la proximité géographique est un facteur essentiel et, même si certains enjeux sont communs (Taïwan fabrique la quasi-totalité des semi-conducteurs les plus avancés), le fait que l’île demeure indépendante de fait ou soit rattachée à la Chine continentale n’a pas la même importance à Paris[7] qu’à Tokyo.
Les protagonistes de la crise pour l’Ukraine trouveront-ils les conditions d’une paix durable ? Les protagonistes de la crise pour Taïwan parviendront-ils à éviter la guerre ? Si l’on prend un peu de recul, la question la plus importante est peut-être autre : la très probable aggravation des tensions autour de Taïwan pourra-t-elle ne pas déboucher sur un conflit généralisé entre les deux puissances mondiales désormais rivales ?
Jean-Philippe Duranthon
Membre fondateur et membre du Conseil d’administration de Geopragma
[1] Gérard Araud, Leçons de diplomatie, 2025, p226.
[2] Ibid.
[3] Le chancelier allemand a déclaré le 13 décembre que « cette guerre d’agression de la Russie contre l’Ukraine est une guerre contre l’Europe. Et si l’Ukraine tombe, elle ne s’arrêtera pas, tout comme les Sudètes ne suffisaient pas en 1938 ».
[4] Des manœuvres de grande ampleur ont eu lieu les 29 et 30 décembre et, le 31 décembre, Xi Jinping a déclaré dans son message de Nouvel an que « La réunification de notre patrie… est inarrêtable ».
[5] La Russie a le 11ème PNB du monde, la France le 7ème, le Royaume Uni le 6ème et l’Allemagne le 3ème.
[6] Durant la Guerre Froide, Mao Tsé Toung ayant comparé les Etats-Unis à un tigre de papier, Khrouchtchev lui rétorqua que ce tigre avait des dents atomiques.
[7] Il faut bien sûr prendre aussi en compte le fait que la France possède deux territoires dans le Pacifique ; mais l’activité économique de la Polynésie est depuis longtemps entre les mains de sa communauté chinoise et l’exploitation minière du nickel de Nouvelle Calédonie est désormais, compte tenu de ses coûts de production, hors marché mondial.





