Essai rédigé par Pierre Conesa et Christopher Coonen, membres du Conseil d’orientation stratégique et du Conseil d’administration de Geopragma.

La crise ukrainienne actuelle démontre que nous avons peut-être mal perçu les motivations complexes mais fondamentales de Vladimir Poutine et des citoyens russes de protéger les intérêts nationaux vitaux de la Russie et de ses populations : sécurisation de l’« étranger proche » militairement parlant en s’assurant surtout que les ex-républiques soviétiques socialistes (RSS) restent hors de l’OTAN, et assurer une protection pour les russophones de l’étranger, voire aux détenteurs de passeports russes. L’Ukraine est à la croisée de toutes ces problématiques, mais d’autres anciennes républiques soviétiques comme d’autres territoires sont concernés, et pourraient devenir des enjeux de crises ou de conflits futurs. Les frontières administratives soviétiques devenues frontières internationales ont découpé de nouveaux états à l’histoire compliquée passant d’un empire à l’autre et composites ethniquement (par la volonté de Staline mais pas seulement). De plus, l’affirmation identitaire post-1992 s’est avérée très différente selon les pays : parfois violente contre les minorités russes, parfois plus tolérante.

Avec la guerre en Ukraine, le droit international est aujourd’hui en pleine contradiction : le respect de l’intégrité territoriale des états, y compris ceux nés de l’éclatement de l’URSS, et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, y compris pour les quelques 20 à 25 millions de Russes dispersés hors de Russie ; enfin l’ambigüité de la notion de « responsabilité de protéger » (R2P) employée de manière sélective par les Occidentaux, dont les USA ne se privent pas, pour déstabiliser la Russie et grignoter son « étranger proche ».

Regardons de plus près l’Histoire et la composition de ces populations dans les ex-républiques soviétiques, ou de ces territoires de l’ancien Empire russe, qui sont complexes et qu’il faut donc appréhender avec lucidité et pragmatisme.

Ce document est une cartographie démographique, territoriale et d’histoire, avec en fin une analyse des ex-RSS et territoires que nous pensons être le plus concernés par des crises potentielles à venir.

Difficulté de méthodologie et de quantification

La diaspora russe n’est pas une diaspora au sens strict du terme et n’est même pas toujours « russe ». Il s’agit plutôt d’une diaspora post-soviétique, c’est-à-dire issue d’un état impérial multiethnique décédé :

  • Historiquement, certaines diasporas datent du XVIIe siècle, d’autres sont postérieures à 1940 ;
  • Les causes de leur dispersion sont variables : recherche de ressources (fourrures, minerais, établissement de communautés Cosaques sous l’Empire ; expatriation religieuse consécutive à des persécutions, comme les Doukhobors ou des Lipovènes (vieux croyants) ; enfin déportation et assignation à résidence dans de nouvelles régions pendant l’ère soviétique ;
  • Certaines populations ont été russifiées, la langue russe devenant la langue de communication entre les divers peuples (comme au Kazakhstan par exemple) ;
  • Le nombre et la proportion de russophones sont variables : plus ou moins 20 % au Kazakhstan, entre 10% et 20% dans la plupart des anciennes provinces de l’Empire, beaucoup moins dans les autres pays ;
  • Récemment, les Abkhazes et les Ossètes du Sud, reconnus comme indépendants de la Géorgie par la Russie, ne sont pas à proprement parler russophones, mais ils seraient russophiles. Moscou leur a distribué des passeports russes sous prétexte que la loi russe permet d’en attribuer à tous les citoyens de l’ex-Union soviétique.  Les Abkhazes et les Ossètes, ne voulant pas de passeports géorgiens, étaient dépourvus de documents pour voyager plus facilement dans certains pays ;
  • Enfin, le rapport entre Moscou et certains états membres de l’URSS a été parfois brutal et les mémoires historiographiques sont très différentes. 

La population russe ou russophone vivant hors des frontières représenterait un ensemble de 15 à 25 millions de personnes. Certains documents évoquent 30 millions. D’après le dernier recensement soviétique (1989), les Russes « ethniques » vivant hors de Russie étaient environ 25 millions. L’estimation change en fonction de l’adjectif utilisé pour définir l’objet – « russkij » ou « rossijskij ». Dans le premier cas, c’est le nombre de Russes ethniques que l’on évalue, alors que dans le second, il s’agit de tous les exilés originaires de l’Empire russe/URSS/Russie multinationaux.

En qualifiant toute l’émigration de « russkaja », les chercheurs, souvent à leur insu, la dépeignent comme étant mono-nationale et prolongent le « mythe de l’émigré », vieille tradition littéraire des « publicistes » émigrés et non pas fruit de l’analyse des historiens. Gueorgui Poltavtchenko, maire de Saint-Pétersbourg, avance lui, le chiffre de 35 millions. Léonid Sloutski, député à la Présidence du Comité des relations avec les compatriotes à l’étranger, parle de « plus de 30 millions » ; Konstantin Kosatchev, ancien patron de Rossotroudnichestvo, l’agence fédérale chargée des relations avec les compatriotes à l’étranger, parle aussi d’« environ 30 millions de personnes ». Ces disparités d’évaluation sont amplifiées par le manque de statistiques fiables disponibles, en Russie comme dans la plupart des pays d’accueil. Pour la clarté du débat, il est nécessaire d’introduire en français les nuances que la langue russe propose entre une définition linguistique, ethnique et culturelle de la russité (« russkij ») que nous traduirons ici par « russe » et une définition étatique et civique de l’adjectif russe (« rossiskij »), terme utilisé par Mme Laruelle (IFRI).

A la lumière de la crise ukrainienne, on peut s’interroger sur cet ensemble disparate, l’assistance aux minorités nationales pouvant être la cause ou le prétexte de tensions dangereuses.

COMPLEXITE DU SUJET

L’hétérogénéité de la diaspora offre au Kremlin des possibilités infinies de la construire et la reconstruire en fonction de ses besoins politiques conjoncturels. Le politologue Vladimir Malakhov propose ainsi cinq définitions des « compatriotes » : citoyens de la Fédération de Russie vivant à l’étranger ; émigrés de l’Empire russe et de l’URSS ; anciens citoyens soviétiques russophones ; Russes ethniques ; et enfin, l’ensemble de tous les anciens citoyens de l’URSS. En fonction des postulats idéologiques de départ, on souligne des aspects différents de la diaspora : l’héritage soviétique, la langue russe ou l’appartenance à la nation russe. Dans le cas des Russes établis dans les anciennes républiques soviétiques correspondant à tous ces critères, le Kremlin adopte une approche relativement « directe »  en cherchant à les instrumentaliser : passeport russe, invitation à rentrer en Russie et peut être attisant leur irrédentisme.

Etat des lieux dans les quinze républiques issues de la décomposition de l’URSS en 1990-1991 :

La Fédération de Russie
La Fédération de Russie est très hétérogène, souvenir des conquêtes tsaristes, entamées dès le XVIe siècle. Elle comporte aujourd’hui 89 « entités territoriales » aux statuts variables, Républiques, Régions, Territoires autonomes, Villes (Moscou et Saint-Pétersbourg). Bien que 80% de la population se définisse au début du XXIe siècle comme orthodoxe, le nombre de « nationalités » fédérées serait de plus de 120. La région du Nord Caucase, comprenant l’Ingouchie, le Daguestan et la Tchétchénie, est musulmane et partage une tradition d’Islam confrérique. Parmi les ethnies minoritaires, on compte des Tatars (origine turco-mongole), des Iakoutes ou encore des Ukrainiens.

Les États slaves  

L’Ukraine (langue officielle : l’Ukrainien)
Il y aurait 14 millions de russophones soit 31% de la population.

Le Bélarus, ou Biélorussie
La langue officielle est le Russe.
En russe (« Russie blanche »), aux IXe et XIIIe siècles, ce territoire faisait partie de la « Rus », embryon de la Russie constitué autour de Kiev. Il subit ensuite une forte influence polonaise. À la fin du XVIIIe siècle, le partage de la Pologne le fit tomber dans l’escarcelle russe. Dans les années 1920, la Biélorussie devint l’une des républiques de l’URSS, seul pays d’Europe à ne pas solliciter une adhésion à l’Union Européenne. La langue russe est utilisée quotidiennement par plus de 60% de la population.

L’Asie centrale  

Elle serait le berceau du peuple turc. En 1918 fut créée une éphémère République du Turkestan, rattachée à la Russie, qui englobait l’Asie centrale à l’exception des steppes du Kazakhstan. Entre 1924 et 1936, les frontières de l’Asie centrale furent redessinées et cinq républiques soviétiques créées : le Kazakhstan, l’Ouzbékistan, le Turkménistan, le Kirghizstan et le Tadjikistan. Elles acquirent toutes leur indépendance en 1991 sans que leurs peuples en aient clairement manifesté le désir. Dans ces cinq États, la religion sunnite est majoritaire, mais le poids des minorités ethniques et religieuses varie d’un État à l’autre, la tendance semblant être partout à l’ethnicisation de la vie politique, au bénéfice des groupes majoritaires.    

Le Kazakhstan
Vaste et peu peuplé (environ 16 millions d’habitants pour une superficie de 2,7 millions km2), il compte une forte minorité russe (3,8 M de personnes ou 19%  de la population et qui sont russophones) ; la population est constituée aussi de 68,5 % de Kazakhs, 3,2 % d’Ouzbeks, 1,4 % d’Ukrainiens, 1,4 % d’Ouïghours, 1,1 % de Tatars, 1 % d’Allemands et 4,5 % d’autres groupes (Biélorusses, Azéris, Polonais et Lituaniens). Le pays est chrétien dans les « terres vierges » du nord mises en culture dans les années 1950 ; cet Oblast de Pavlodar, initialement région russe, et peuplée de russophones, a été intégré au Kazakhstan car c’est une région très industrielle et minière avec de grandes mines de charbon, ce qui releva l’économie en retard de la République. Un découpage territorial réalisé par Staline. Les Slaves constituent environ un tiers de la population face à une moitié de Kazakhs turcophones traditionnellement nomades. La région fut islamisée au IXe siècle et ravagée par les Mongols de Gengis Khan au XIIIe siècle. Intégrée à l’Empire russe au cours du XIXe siècle, elle fut utilisée comme terre de déportation par Staline qui y envoya des groupes ethniques parfois entiers : Tatars de Crimée, Polonais, Tchétchènes, Allemands de la Volga et de la Mer Noire, Coréens, et autres.  

L’Ouzbékistan
Plus peuplé que son grand voisin et riche en pétrole et en gaz naturel, l’Ouzbékistan conserve à Samarcande et Boukhara le souvenir de Tamerlan et de la civilisation irano-mongole. Depuis l’indépendance du pays, en 1991, le président Islam Karimov tient le pouvoir. 14% de russophones soit 4,8 M d’habitants.

Le Tadjikistan 
Constitué de plateaux peu fertiles, le Tadjikistan a été séparé de l’Ouzbékistan en 1929 pour former une république fédérée de l’URSS à part entière. Cette création l’a coupé du pays de Samarcande et de Boukhara, et des anciens grands centres de la culture persane en Asie centrale, alors que le Tadjikistan est peuplé d’une majorité de Tadjiks, musulmans de langue perse, par opposition aux Turkmènes, Ouzbeks, Kazakhs et Kirghizes de langue turque. Entre 1992 et 1996, une guerre civile pour l’accès au pouvoir a déchiré le pays entre les pouvoirs néo-communistes, démocrates et islamistes. 600 000 à 700 000 russophones ou 7.5% de la population.  

Le Turkménistan
Cinq millions d’habitants dont 75% de Turkmènes. Le désert de Karakoum couvre les trois quarts de sa superficie. Sur la scène internationale, il a choisi d’adopter une posture de « neutralité perpétuelle » après son accession à l’indépendance, tandis qu’à l’intérieur le pays est passé du régime soviétique à un parti unique, dirigé par le président Niazov (12% de russophones ou 660 000 habitants).      

Le Kirghizistan
Peuplé d’une faible majorité de Kirghizes et d’un tiers de Russes, c’est un pays montagneux qui a même parfois été surnommé « la Suisse d’Asie centrale ». C’est également le pays qui a le mieux résisté à la pente autoritaire après l’effondrement de l’URSS (9% de russophones ou 600 000 habitants).  

La Moldavie

La Moldavie est enclavée entre la Roumanie et l’Ukraine. Elle est peuplée de deux tiers de Moldaves « de souche » (cousins très proches des Roumains) et de minorités ukrainiennes, russes et gagaouzes (turcophones). Conquise par l’empereur Trajan au début du IIe siècle après JC, la Moldavie s’émancipe de la tutelle hongroise avec le roi Bogdan mais tombe au milieu du XVIe siècle sous la domination de l’empire ottoman. À partir de la fin du XVIIe siècle elle se retrouve sous un double protectorat ottoman et russe. En 1812 elle est cédée à l’Empire russe et la Russie tsariste s’approprie notamment le territoire de Bessarabie. Celui-ci en fit son « gouvernement de Bessarabie » et y organisa une colonisation entraînant l’installation de nombreuses populations autres que les Moldaves, qui restèrent cependant majoritaires. En 1924, les Soviétiques donnent naissance à une République de Moldavie rattachée à l’Ukraine. De 1941 à 1944, elle est occupée par la Roumanie, alliée de l’Allemagne nazie. Récupéré par l’URSS, le territoire subit une intense « russification », et l’installation de nombreux Russes et Ukrainiens. En 1989, le réveil du sentiment national entraîne de grandes manifestations dont les revendications se focalisent sur la défense de la langue et de l’identité culturelle moldaves. En 1991, la Moldavie proclame son indépendance et devient membre de la Communauté des Etats Indépendants (CEI) qui est issue de l’éclatement de l’Union Soviétique. Elle est admise à l’ONU en mars 1992. La Moldavie se situe dans la zone d’influence russe et fait toujours partie de la CEI, mais située aux frontières orientales de l’Union européenne et de l’OTAN, elle est aussi membre de l’Organisation pour la démocratie et le développement (GUAM) du partenariat pour la paix de l’OTAN depuis 1994, de l’accord de libre-échange centre-européen, et du Partenariat oriental de l’UE depuis 2009. Elle a aussi un accord d’association avec l’UE depuis 2016 et depuis juin 2022, elle est candidate officielle pour l’adhésion à l’UE. Les russophones (16% ou 400 000 habitants) proclament leur propre État, la « République du Dniestr », en Transniestrie, à l’est du pays. L’armée moldave échoue à reprendre le contrôle de cette république sécessionniste protégée par l’armée russe.  

Les pays du Caucase sont partagés entre diverses entités de la Fédération de Russie et trois pays de l’ancienne URSS : la Géorgie, l’Arménie et l’Azerbaïdjan, très différents les uns des autres par leur histoire et leur culture, qui ont été intégrés de 1920 à 1936 dans une éphémère République Soviétique de Transcaucasie. Cette région a toujours été convoitée par les empires perse, romain, ottoman, ou russe. Les gisements de pétrole de la mer Caspienne représentent environ 5% des réserves mondiales.  

L’Arménie
Cet État du Caucase au territoire accidenté abrite environ 3 millions d’habitants. À l’étranger, une diaspora au moins aussi importante numériquement reste attachée à ce pays doté d’une histoire et d’une culture uniques, en France et aux Etats-Unis notamment. La région fut convertie au Christianisme dès la fin du IIIe siècle et fut le premier état à l’adopter comme religion officielle. Elle fut successivement envahie par les Romains, les Arabes, les Parthes, les Turcs et les Mongols. À partir du XIVe siècle, elle tomba sous domination ottomane. En 1915, le génocide perpétré par le pouvoir turc coûta la vie à environ 1,5 million d’Arméniens hors de l’Arménie actuelle. En 1922, l’Arménie était intégrée à l’URSS. Elle n’accède de nouveau à l’indépendance qu’en 1991 : la question du statut de la région du Haut-Karabakh, peuplée majoritairement d’Arméniens mais rattachée à l’Azerbaïdjan, continue à empoisonner ses relations avec son voisin oriental, et a été à la racine de nombreux conflits militaires depuis, et plus récemment à l’automne 2020. 2% de russophones soit 60 000 habitants.

L’Azerbaïdjan
Huit et demi-millions d’habitants en 2008, dont 80% d’Azéris. Ces musulmans parlent une langue proche du turc et sont majoritairement Chiites. Son sous-sol est riche en pétrole et en gaz. Intégré en 1828 à l’empire russe, l’Azerbaïdjan devient brièvement une république indépendante en 1918. En 1922, il est intégré à la Fédération Transcaucasienne et à l’URSS. Dans les années 1980, la politique de « glasnost » menée par Gorbatchev encourage les Arméniens à demander le rattachement du Haut-Karabakh à l’Arménie. Le gouvernement soviétique refuse cette perspective mais des pogroms anti-arméniens, alimentés par le réveil du nationalisme azéri, secouent l’Azerbaïdjan et sa capitale Bakou. En 1990, l’Arménie déclare la guerre et proclame le rattachement du Haut-Karabakh à son territoire. L’Azerbaïdjan est à nouveau embrasé par une flambée de violence anti-arménienne. L’Armée Rouge intervient brutalement à Bakou pour rétablir l’ordre (« janvier noir »). En 1991, prenant acte de la dislocation de l’URSS, le Soviet Suprême d’Azerbaïdjan déclare l’indépendance du pays qui adhère à la CEI. La langue officielle est l’azéri, parlé par 92%de la population, et le russe est parlé par 68% de la population, dont les 140 000 Russes qui y vivent.  

La Géorgie
Enclavée à l’ouest du Caucase et bordant la mer Noire, est un petit pays de 70.000 km2 et 4 millions d’habitants. Les Grecs, qui la connaissaient sous le nom de Colchide, y situent l’aventure de Jason et des Argonautes en quête de la Toison d’Or…En tentant maladroitement de restaurer sa souveraineté sur le territoire sécessionniste d’Ossétie du Sud en août 2008, la Géorgie est repassée sous la tutelle russe (8% de russophones soit 320 000 habitants).  

Les États baltes

Les gouvernements d’Estonie et de Lettonie n’attribuent de passeports à leurs populations russophones qu’à la condition qu’elles se soumettent à un test d’intégration. Cette exigence constitue une inégalité de traitement dont l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) a été saisie, et qui pourrait donner à la Russie un motif pour traiter ces populations comme russes et leur distribuer des passeports.  

La Lituanie
Cet état est le plus peuplé des États baltes (environ 3,5 millions d’habitants) partage ses frontières avec la Biélorussie et la Russie au travers de l’enclave de Kaliningrad. Sa population est composée de plus de 80% de Lituaniens de souche et de minorités constituées de Polonais et de Russes (6% de la population soit 180 000 habitants). Le dirigeant Gitanas Nausèda a décrété l’état d’urgence dès le 24 février 2022. Ce pays, qui a une frontière commune avec l’oblast russe de Kaliningrad, a fourni de l’aide militaire comptant plusieurs dizaines de millions d’euros à l’Ukraine.  

La Lettonie
Elle abrite une forte minorité russe, représentant environ un tiers de la population (640 000 habitants). La religion luthérienne y est majoritaire, bien que catholiques et orthodoxes soient également nombreux. La région était occupée par un peuple d’origine finno-ougrienne depuis le IIIe millénaire avant JC. En 1158, les marchands allemands de la Ligue Hanséatique créèrent Riga, à l’embouchure de la rivière Daugava. Au cours des XIIe et XIIIe siècles, les chevaliers Porte-Glaive envahirent le pays et y introduisirent brutalement le Christianisme. Au début du XVIIe siècle, la Suède protestante et la Pologne-Lituanie catholique se disputèrent le territoire. La victoire revint à la Suède, puis intégrée à l’Empire russe un siècle plus tard, à la suite des conquêtes de Pierre Ier. La Lettonie proclama son indépendance en 1918 mais fut annexée par l’URSS en 1940, puis occupée par l’Allemagne nazie après la rupture du Pacte germano-soviétique. Redevenue république soviétique en 1944, elle proclama de nouveau son indépendance en 1991.  

L’Estonie
Peuplée à 60% d’Estoniens de souche et à 30% de Russes (370 000 habitants), elle est proche de la Finlande avec laquelle elle partage la souche linguistique finno-ougrienne. Comme ses voisins lettons et lituaniens, elle fut annexée par l’URSS en 1940, en vertu du Pacte germano-soviétique, puis occupée par l’Allemagne jusqu’en 1944. République soviétique de 1944 à 1991, elle accéda de nouveau à l’indépendance lors de l’effondrement de l’URSS. À l’instar de la Lettonie et de la Lituanie, elle est membre de l’Union Européenne depuis mai 2004.   Dans les douze autres anciennes républiques soviétiques dans l’orbite russe, le russe est resté une langue soit officielle à côté de la langue locale (Biélorussie, Kazakhstan et Kirghizistan), soit « langue de communication inter-ethnique », officiellement (Moldavie, Ouzbekistan, Tadjikistan et Turkménistan). Ailleurs, les russophones qui apprennent les langues locales le font à leur rythme et sans y être contraints.  

La diaspora russe à l’étranger Ne pas oublier que 2 millions de personnes russophones vivent dans d’autres pays dont : 1,3M en Israel, 650 000 aux USA, et 150 000 au Canada.

LA CONSTRUCTION IDEOLOGIQUE DU KREMLIN ET L’AFFIRMATION DES NATIONALISMES

La situation actuelle est le résultat d’un double mouvement, d’abord l’affirmation d’identités nationales à partir de perceptions contradictoires des effets du régime soviétique, et l’affirmation grandissante de la part du Kremlin du lien essentiel avec les minorités hors de ses frontières.

L’évolution de la perception de la diaspora et de la politique conduite dès les années 1990 à nos jours, montre que le rapport aux « compatriotes de l’étranger » a connu des variations significatives : irrédentisme revanchard dans les années 1990, pragmatisme relativement libéral au début des années 2000, instrumentalisation conflictuelle des Russes de l’étranger vus comme un levier du soft power russe à la fin des années 2000, puis enfin retour en force à partir du déclenchement de la crise ukrainienne. L’hétérogénéité de la diaspora russophone post-soviétique explique en partie ces représentations fluctuantes que l’élite politique russe qualifie alternativement de « compatriotes », de « traîtres », ou de « sauveurs » potentiels.  Moscou peut persister dans sa politique « irrédentiste » à l’égard des russophones de l’« étranger proche » mais ne possède ni les ressources financières, ni les infrastructures, ni l’attractivité idéologique ou économique nécessaires pour les « Russes mondialisés » émigrés de leur plein gré en Europe occidentale ou en Amérique du Nord dont le nombre n’a cessé de croître, particulièrement depuis le début du troisième mandat de Vladimir Poutine qui a adopté une approche irrédentiste et isolationniste encore plus conflictuelle.

Dans la première période de 1991 à 1997, marquée par le conflit opposant le président russe Eltsine au Parlement, c’est avant tout dans le cadre du Congrès des communautés russes (Kongress russkih obŝin, KRO) que se sont déroulés les débats largement influencés par l’analyse faite par le général Lebed à partir du conflit de Transniestrie en tant que commandant de la 14e armée. Lebed fut l’une des premiers à prétendre que les Russes étaient brutalement éliminés par le régime « fasciste » d’une république ex-soviétique qui venait de devenir indépendante. Dans un article de 1994, intitulé « La question russe à la fin du XXe siècle », Alexandre Soljenitsyne avait également exprimé une préoccupation similaire concernant l’unité du peuple russe. Il affirmait que le problème n’était pas la disparition de l’Union Soviétique en tant que telle mais la déchirure de la nation russe causée par la chute du régime. Ainsi, la première vision de la diaspora fut développée par des revanchistes de gauche comme de droite, opposés au président Eltsine, et qui conférèrent à la notion de « compatriotes à l’étranger » une signification inclusive, impériale.

La période 1998-2003, marquée par l’accession de Vladimir Poutine au Kremlin, est décisive pour la formation de l’ossature de la politique russe à l’égard des compatriotes à l’étranger. Le 5 mars 1999 fut adoptée la loi « Sur la politique de l’État vis-à-vis des compatriotes à l’étranger » imprégnée d’approche impériale post-soviétique, en désignant trois groupes de compatriotes :

  1. les citoyens de la Fédération de Russie résidant en permanence à
    l’extérieur de la Fédération de Russie ;
  2. les citoyens de l’ex-Union soviétique (hors Russie) vivant dans des
    pays ayant appartenu à l’URSS ;
  3. les émigrés de l’Empire russe, de l’Union soviétique et de la
    Fédération de Russie et leurs descendants qui n’ont plus la citoyenneté russe.

La seconde catégorie incarnait l’approche inclusive : en considérant tous les anciens citoyens soviétiques comme des compatriotes, la Fédération de Russie proclamait sa détermination à mener une politique paternaliste à leur égard et assumait l’héritage du passé impérial de l’URSS. Dans cette logique, Dmitri Rogozine proposa en 1999 une Loi fédérale sur le développement national et culturel de la Nation russe, dont l’article 5 postulait que le peuple russe était un « peuple divisé », tandis que l’article 6 affirmait la nécessité de sa réunification dans le respect du libre arbitre et du droit international. Les députés du Parti libéral démocrate de Vladimir Jirinovski avancèrent des initiatives similaires. En août 2001, le président signa le « Concept de soutien aux compatriotes » et le Congrès fut organisé en octobre 2001. Le discours d’ouverture prononcé par Poutine lors de ce Congrès international des compatriotes constitue un jalon important de la politique russe vis-à-vis de la diaspora.

2004-2011 : institutionnalisation et instrumentalisation du « Monde russe »

La « révolution orange » en Ukraine en 2004 incita Moscou à adopter une posture plus agressive et anti-occidentale sur la diaspora. Entre 2004 et 2011, cette politique fut progressivement transférée à l’Administration présidentielle. Par ailleurs, la création de la fondation Russkiy Mir et de l’agence fédérale Rossotroudnitchestvo, et la mobilisation d’oligarques loyaux dans les moments difficiles porta le projet,  renforcées par la fondation de Saint-Basile-le- Grand créée par l’homme d’affaires orthodoxe Konstantin Malofeev, ferme soutien de la rébellion pro-russe en Ukraine. Mais si l’on compare les ressources financières allouées au soutien des Russes de l’étranger à celles effectuées par le British Council (chiffre d’affaires total avoisinant le milliard de livres britanniques, et 9 000 personnes de par le monde), les moyens additionnés des agences russes semblent bien modestes.

2012-2016 : le « Monde russe » et le « virage conservateur » : annexion de la Crimée en 2014 et guerre dans le Donbass. Le concept de « Monde russe » s’est largement imposé dans la conscience collective tout en étant assez déconnecté du concept de diaspora et des « compatriotes de l’étranger ». Ainsi, sur les réseaux sociaux russes, le « Monde russe » a été mentionné 2 000 fois lors des deux premières semaines de mai 2014, contre 1 300 fois pour le concept concurrent d’« Eurasie ». Moins d’un an plus tard entre le 22 février et le 2 mars 2015, on a relevé 40 000 occurrences du « Monde russe », l’« Eurasie » réduite à 600. La signification géopolitique implicite, la rhétorique civilisationnelle et
la dimension anti-occidentale du concept de « Monde russe » ont été
particulièrement mises en avant autour de l’idée que la Russie était un « État-civilisation ». Le « Monde russe » serait une civilisation distincte, implantée sur un territoire spécifique, dirigée par un sujet politique unique et engagée dans une lutte pour les ressources et l’influence contre les autres civilisations. Y est associée l’idée du nécessaire « rassemblement des terres russes ». Dans ce contexte, le politologue Boris Mejouev, s’interrogeant sur le périmètre géographique du « véritable Monde russe », l’établit essentiellement dans le sud et le sud-est de l’Ukraine, dans l’est du Bélarus et dans le nord du Kazakhstan. Cette vision, proche de celle d’Alexandre Soljenitsyne, reprend l’idée selon laquelle la Russie est une « nation divisée ». Le célèbre « discours sur la Crimée » prononcé par Vladimir Poutine le 18 mars 2014 reprend cette idée.

DES IDENTITES CONTRADICTOIRES VOIRE CONFLICTUELLES :

De 1937 à 1945, des peuples entiers de l’ex-URSS furent déportés. Ces centaines de milliers de citoyens soviétiques, déchus de leurs droits civiques, devinrent les prisonniers d’un vaste système concentrationnaire, un « second Goulag » : 61 nationalités différentes furent concernées.

Le 2 novembre 1943, le total des Karatchaï soupçonnés de collaboration avec les Allemands déportés au Kazakhstan et au Kirghizistan s’élève à 69 267 personnes.

En 1943, Staline ordonne la déportation des Kalmouks vers la Sibérie, où la moitié d’entre eux périt. Les Kalmouks furent autorisés à regagner leur région en 1947.

En Tchétchénie-Ingouchie février 1944 :  L’opération Tchétchévitsa est sans précédent par sa brutalité et son ampleur : 194 trains de 65 wagons de marchandises chacun furent réquisitionnés pour rafler et déporter en une semaine près d’un demi-million de personnes : la plus grande opération de déportation de l’histoire mondiale. Entre un quart et la moitié des déportés périrent durant trois à quatre semaines du transfert ou pendant les premières années de leur survie en déportation, à cause de privations, de froid ou de maladies. La République autonome de Tchétchénie-Ingouchie fut dissoute, son territoire partagé entre d’autres républiques, les biens des exilés appropriés par des colons russes, la toponymie changée, les monuments nationaux rasés, les tombes dans les cimetières détruites, les archives historiques, scientifiques et littéraires brûlées, comme toute mention de l’existence même d’une nationalité tchétchène fut supprimée des documents et de la mémoire collective.  Une statue du général Ermolov,  héros de la conquête russe érigée à Grozny en 1949, comprend une citation de celui-ci gravée sur son socle : « Il n’y a pas sous le soleil de peuple plus vil et plus fourbe que celui-là ». À en juger par les chiffres officiels tirés des archives, la population tchétchène et ingouche, constituée de 48 % d’enfants de moins de 16 ans, diminua de plus de 26 % en cinq ans, entre février 1944 et janvier 1945. L’opération [Tchétchévitsa] est facilitée, dit Nikolaï Svanidze, historien et présentateur de télévision russe, par le fait que la population masculine se trouve dans les rangs de l’Armée rouge et dans les détachements de partisans ».

Le 2 mars 1944 Beria annonce que la décision de déporter les Balkars est prise et de donner leurs terres à la Géorgie pour que celle-ci dispose d’une ligne de défense sur les pentes du nord du Caucase. Le 11 mars, Beria communique à Staline que « 37 103 Balkars ont été déportés ».

En mai 1944, le gouvernement soviétique expulse les Tatars de Crimée : 238 500 déportés, dont 151 136 expédiés en Ouzbekistan, 8 597 en République des Maris, 4 286 au Kazakhstan, et les 29 846 restants en Russie. Pendant la déportation, les Tatars de Crimée qui combattent dans l’Armée Rouge sont démobilisés et envoyés dans des camps en Sibérie et dans les régions montagneuses, sous prétexte d’une collaboration avec les nazis pendant l’occupation allemande de la Crimée de 1941 à 1944 (attitude de tous les peuples soviétiques qui se retrouvent sous l’occupation allemande). Environ 45 % de l’ensemble de la population déportée meurt. Des militants tatars de Crimée ont mené des sondages dans toutes les communautés tatares pendant les années 1960. Selon leur analyse, 109 956 (46,2 %) sur les 238 500 déportés sont morts entre le 1er juin 1944 et 1er janvier 1947. Des militants de Crimée demandent que le Sürgünlik soit reconnu comme génocide. Le 12 novembre 2015 l’Ukraine, et en mai 2019, la Lettonie reconnaissent la déportation des Tatars de Crimée comme un génocide.

Jusqu’à 1947, 55 000 Arméniens, principalement des catholiques, sont déportés d’Ukraine occidentale vers la Pologne. En 1949, la population arménienne des régions sud de l’URSS est déportée dans l’Alta.

Entre 1948 et 1953, les Azéris vivant en Arménie sont déportés de force. Déportation de près de 100 000 Azéris « suivant leur propre bon vouloir » en Azerbaïdjan. 10 000 personnes sont déportées en 1948, 40 000 en 1949, et 50 000 en 1950.

Les Meskhètes : 16 700 fermiers Turcs, Kurdes, Khemshines. Le 31 juillet, le Comité de défense national adopte la résolution № 6279 « top-secret », sur l’expulsion de 45 516 Turcs-Meskhètes de Géorgie vers le Kazakhstan, la Kirgysie et l’Ouzbékistan.

Dans les pays baltes, selon l’association « Mémorial », la première déportation (1940-1941) aurait fait entre 200 000 et 300 000 victimes et 95 000 pour la seconde déportation (1944-1949).

Un cinquième des peuples déportés l’a été au Goulag. Les quatre autres cinquièmes furent assignés à résidence dans des régions arides ou glacées de l’Asie soviétique et furent de plus mélangés de manière à ne pouvoir communiquer entre eux qu’en russe. Un décret de 1948 interdisait leur retour sous peine de 20 ans de travaux forcés. En 1957 – 1958, le principe de l’autonomie nationale des Kalmouks, des Tchétchènes, des Ingouches, des Karatchaïs et des Balkars est instauré, leur permettant de retourner dans leur territoire historique. Ainsi commencent les heurts entre les Tchétchènes qui reviennent et les populations installées dans l’Oblast de Grozny par les Russes durant leur absence. De même, entre les Ingouches en Ossétie du Nord et les Ossètes de la même région. En 1991, la loi sur la réhabilitation des peuples opprimés reconnait le caractère diffamatoire de leurs déportations. La loi reconnait encore le droit à la redéfinition des frontières des territoires tels qu’elles avaient existé jusqu’au moment où leur tracé avait été modifié ; le droit au rétablissement de l’enseignement national, et la réparation des dégâts et dommages provoqués par l’État sont instaurés.

Ainsi, même s’il est impossible de prévoir aujourd’hui l’avenir avec certitude, il est probable, qu’outre la demande en février 2022 de rattachement des deux républiques séparatistes du Donetsk et de Lougansk à la Fédération de Russie, nous assistions dans les mois ou les années à venir, à des crises supplémentaires en Biélorussie, en Ossétie du Sud/Géorgie, en Transniestrie, au Kazakhstan, en Moldavie et à Kaliningrad.  Le rattachement de ces deux républiques autonomes à l’est de l’Ukraine a de fait enterré les accords de Minsk 2. Européens et Ukrainiens (avec sans doute les Etats-Unis) seront appelés et contraints de négocier avec le Président Poutine un nouveau paradigme sécuritaire pour l’Europe qui tienne en compte la sensibilité décrite ici. Le face à face et le point d’arrivée seront sans doute difficiles à accepter du point de vue occidental et ukrainien, mais nous ne pourrons pas y déroger. Les frontières de certaines zones en Europe ne seront sans doute plus jamais les mêmes.

La plupart des ex. RSS d’Asie Centrale que nous allons examiner maintenant font partie de l’OTSC, l’Organisation du traité de sécurité collective) ou (en russe : Организация Договора о коллективной безопасности) qui est une organisation à vocation politico-militaire fondée en octobre 2002. Elle regroupe la Russie, l’Arménie, la Biélorussie, le Kazakhstan, le Kirghizstan, et le Tadjikistan. Il est donc peu probable que la Russie y ait à court terme des ambitions territoriales car c’est un espace sécurisé pour elle, mais la taille des populations russophones y est non négligeable et peut appeler un caveat emptor, surtout si les Etats Unis essayaient de déstabiliser certaines d’entre elles comme ils l’ont fait en Géorgie et Ukraine depuis 2003 et plus récemment en Biélorussie et au Kazakhstan. Ces territoires feront-ils l’objet de déstabilisations voulues par les Etats-Unis et l’OTAN dans les décennies à venir ? Il est fort à parier que la réponse russe sera sans concessions, et pourrait entraîner d’autres conflits armés.

KALININGRAD

Anciennement connu sous le nom de Königsberg et faisant partie de la nation allemande, cet « oblast » ou région est territoire russe depuis 1946, renommé après le révolutionnaire bolchévique Mikhail Kalinine. La population allemande en a alors été chassée et une nouvelle population y a été implantée par l’URSS, principalement constituée de peuples composant l’empire, et pas exclusivement de Russes. Les survivants de plusieurs villages biélorusses détruits par les Nazis furent déplacés dans la région de Kaliningrad. Plusieurs noms de villages de l’oblast en témoignent actuellement, dont le Novobobrouïsk fondé par les rescapés de la région biélorusse de Bobrouisk ou bien Mozyri, fondé par les rescapés de Mozyr. Cette population d’environ un million d’habitants russophones enclavée au cœur des aires de l’OTAN et de l’Union Européenne, et donc séparée géographiquement du reste de la Russie, lui est reliée par une ligne de chemin de fer depuis la Russie, traversant la Lithuanie, et les Russes peuvent y voyager sans visas suite aux accords de 2002.  La ligne est aussi utilisée pour le transport de marchandises, de métaux, d’engrais, … Les sanctions européennes pourraient affecter 40 à 50% des approvisionnements selon son gouverneur Anton Alikhanov, et la Russie menace d’instaurer des mesures de rétorsion visant notamment la Lithuanie.

De plus, Kaliningrad est le quartier général de la flotte russe de la Baltique et forme sa façade occidentale, dotée d’un accès libre de glace toute l’année. Ce territoire représente donc un emplacement critique pour la Fédération de Russie, à l’instar de Sébastopol en Crimée, ce qui renforce d’autant plus la nature stratégique de ce lieu pour les Russes depuis 1946.

La Russie y a notamment déployé des systèmes anti-missiles S-400, des missiles balistiques Iskander, et des avions Mig 31-4 dotés de missiles hypersoniques. L’OTAN a répondu en déployant des troupes dans les pays membres voisins.

Même s’il est peu probable que la Russie envahisse la Lithuanie, membre de l’OTAN, pour avoir un pont terrestre avec Kaliningrad, les tensions n’en demeurent pas moins intenses et c’est une zone à surveiller.

BIELORUSSIE

Pour le moment, même s’il existe des tensions entre la Russie Blanche et la Russie, les relations diplomatiques, militaires et économiques se sont globalement resserrées à l’occasion de la crise ukrainienne. La Biélorussie est une sorte d’arrière-base militaire pour la Russie, et le Président Poutine a annoncé en juin 2022 vouloir y placer des missiles nucléaires. Mais, dans un scénario où le président Loukachenko serait renversé et remplacé par un leader pro-occidental voulant rejoindre l’OTAN et ou l’Union européenne, Vladimir Poutine interviendrait sans doute militairement afin de sécuriser son « front occidental ».

MOLDAVIE

Sa seule histoire nous démontre la complexité de cette république, ainsi que celle de la composition de sa population. Les habitants russophones qui représentent 16% de la population de la Transniestrie, pourraient vouloir revendiquer un rattachement officiel à la Fédération de Russie, et dans le contexte de la guerre actuelle en Ukraine, les Russes pourraient être tentés, s’ils parvenaient à prendre ou contourner Odessa, d’occuper les terres ukrainiennes à l’ouest de ce port afin de construire un pont terrestre allant du Donbass jusqu’à la Transniestrie, celle-ci étant distante de 200 kilomètres d’Odessa. Étouffant complètement par ailleurs l’accès de l’Ukraine à la mer d’Azov et à la mer Noire.

KAZAKHSTAN

Le brassage et l’hétérogénéité impressionnants de sa population ne pose pas à priori de problème à court terme car cette république fait partie de l’OTSC et abrite le stratégique centre de lancement spatial russe à Baïkonour, mais les Russes représentent néanmoins une épée de Damoclès potentielle. Et ils ont dû intervenir militairement en 2022 pour soutenir le gouvernement kazakh qui faisait face à une révolte d’une partie de sa population.

Le sommet Poutine – Xi Jinping à Samarkand ce mois dernier a révélé une Chine assurée et déterminée, allant même jusqu’à essayer de dé corréler la Russie du Kazakhstan, pourtant à date des jumeaux siamois. Ceci a révélé un malaise de la part du Président Poutine, et a démontré l’avancée des pions de Pékin sur l’Asie centrale d’un point de vue géopolitique et de soft power, au travers entre autres des Routes de la Soie.

GEORGIE

Suite à la crise géorgienne de 2008 instiguée par la promesse faite pour son adhésion à l’OTAN, et la mise alors sous tutelle russe, ce pays ne fera peut-être pas l’objet d’une volonté russe de l’occuper, mais là encore, tout dépendra de sa politique nationale et du comportement de ses prochains leaders. Grâce au conflit ukrainien, la question d’une intégration rapide à l’OTAN devient fondamentale pour la Géorgie. Après avoir perdue 20% de son territoire en 2008, elle attend avec impatience son entrée dans l’Alliance, mais le gouvernement de la présidente Salomé Zourabichvili  est accusé d’être pro-russe par l’opposition. La fuite ces dernières semaines de milliers de citoyens russes vers la Géorgie suite à l’ordre de mobilisation engendre une opposition des Géorgiens qui ne voient pas d’un bon œil d’accueillir autant de Russes en leur sein. Est-ce à terme le paradigme du renard dans le poulailler ?

TADJIKISTAN

Le pays a connu des tensions récemment dans le district de Rouchan, non loin de la ville de Khorog, dans la région autonome du Haut-Badakhchan et dans la zone frontalière entre le Kirghizistan et le Tadjikistan dans le bassin de la rivière Isfara. Vladimir Poutine s’y est rendu en juin 2022, son premier déplacement à l’étranger depuis février 2022 et son voyage en Chine pour l’ouverture des Jeux Olympiques de Pékin, et la signature du pacte entre ces deux alliés frontaliers et rivaux de la rivière Amour. Seul pays des ex. RSS d’Asie Centrale dont la langue est le Farsi (iranienne), elle est celle aussi des groupes ethniques Tadjiks et Hazara en Afghanistan. C’est un pays pauvre qui dépend énormément économiquement de la Russie ; le Président Emomali Rahmon est au pouvoir depuis 1994. Si le Tadjikistan devenait ouvertement convoité par les Talibans afghans et surtout pakistanais (éventuellement encouragés par Washington), ses voisins au sud, on peut imaginer que cette menace de déstabilisation des équilibres régionaux entraînerait sans doute une intervention armée de la part des Russes. En tant que membre de l’OTSC, il restera probablement et sagement sous l’influence de, et fidèle au, Kremlin.

De violents heurts sont survenus en septembre 2022 avec le Kirghizstan occasionnant plus de 100 morts de part et d’autre sur leur zone frontalière. Le Président Kyrgyz, Sadyr Japarov, s’est entretenu par téléphone avec le Président Poutine qui lui a demandé de faire une désescalade et la Russie jouera le rôle de médiateur dans ce conflit certes « mineur » mais qui ravive les tensions entre ces deux pays. Étant membres tous les deux de l’OTSC, Moscou devra jouer l’équilibriste pour arriver à un compromis acceptable des deux côtés, et pour pouvoir entériner une paix durable.

AZERBAÏDJAN

Ce pays présente une cartographie et une position géopolitique plus complexe du fait du conflit de trente-et-un-ans qui l’oppose à l’Arménie sur le Haut-Karabagh. Son président Ilham Aliyev tient le pays d’une main de fer, comme le fit son père. Les relations entre Bakou et Moscou sont généralement bonnes, malgré le soutien russe à l’Arménie et son rôle de médiateur, ne serait-ce du fait que l’Arménie soit membre de l’OTSC. Les Azéris sont soutenus par la Turquie militairement, et c’est le seul pays musulman à dominance chiite qui ait reconnu Israel et entretient des relations diplomatiques avec elle. Israel d’ailleurs utilise sa présence géographique dans le pays pour surveiller et espionner l’Iran. Ce n’est pas une zone à risque pour Moscou en soi, mais le Kremlin sera très attentif aux évolutions futures du conflit avec l’Arménie.

Selon nous, les crises futures les plus probables à court et moyen terme pourraient concerner Kaliningrad, la Transniestrie/Moldavie, la Biélorussie, et le Kirghizistan/Tadjikistan. Le Kazakhstan est une inconnue à ce stade.

La doxa ou les moins-pensants diront que ce seraient de nouveaux signaux et de nouvelles actions envoyées par Moscou par Vladimir Poutine qui serait malade ou fou, et qui aurait le souhait de reconstruire une partie de l’Empire soviétique ou russe. Il n’en est rien. Il défend et promeut, comme tout chef d’état devrait le faire, les intérêts vitaux de son peuple et de sa nation, de surcroît dans son « étranger proche ». De Gaulle, Churchill, Roosevelt, et même Staline l’ont amplement démontré par le passé ; nous Français et Européens sommes tombés depuis trente ans dans la soumission américaine et le suivisme par rapport à notre plus ancien allié, et qui nous confine désormais au suicide collectif.

Il nous faut donc restaurer une souveraineté et une autonomie stratégique au moins dans le domaine de la politique militaire et des affaires étrangères – ne serait-ce que la France – pour être une nation qui compte véritablement, un concept qui va de pair avec notre rang quasi-unique de puissance nucléaire et membre permanent du Conseil de sécurité des Nations-Unies. Le contexte géopolitique actuel dessine une bascule de l’ancien ordre mondial vers un nouveau modèle, c’est-à-dire un affrontement militaire, diplomatique, économique et culturel entre cette fois-ci l’Occident et le bloc rasséréné des BRICS, augmenté de nations importantes d’Amérique Latine, d’Afrique, et de l’Iran et de l’Indonésie.

La vocation de la France devient une mission de sauvegarde des équilibres stratégiques et sécuritaires mondiaux dangereusement bouleversés par la crispation de l’empire américain face à une multipolarité qu’il refuse, appelle à ce que nous redevenions un acteur indépendant de nouveau respecté et utile dans la mise en œuvre de diverses médiations plus que jamais indispensables en particulier aux conflits potentiels liés à la question des Russophones hors de Russie. C’est ce que semble vouloir le Président français qui maintient le contact avec le dirigeant russe sur l’Ukraine, premier théâtre d’expression de ce rôle de puissance d’équilibre utile à l’apaisement des tensions mondiales.

ANNEXE

L’UE et les sanctions

L’UE a imposé six trains de sanctions en l’espace de tout juste quatre mois. La première le 22 février 2022 en réaction à la reconnaissance par Vladimir Poutine des oblasts ukrainiens de Donetsk et Louhansk (qui forment à eux deux la région du Donbass) et la cinquième, le 7 avril 2022, suite à la découverte des massacres de Boutcha. Ces sanctions vont de l’exclusion de sept banques russes du système Swift (28 février 2022, troisième salve) jusqu’à l’embargo portant sur le charbon russe (le 7 avril, cinquième salve). Le charbon russe représente 45 % des importations totales de l’UE, 41,1 % du gaz naturel importé, et 35 % de sa consommation totale. L’Union européenne peine à mettre en place un embargo plus global qui concernerait aussi le pétrole et le gaz en provenance de Russie. Josep Borrell, Haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, n’a pas hésité à rappeler début avril 2022 que l’Union européenne avait payé 35 milliards d’euros d’énergie à la Russie, somme qui contribue à l’effort de guerre de Vladimir Poutine en Ukraine. Le front jusqu’ici uni de l’Union Européenne se fissure sur l’imposition d’une septième salve de sanctions qui comporterait un embargo sur l’importation du pétrole russe ; la Hongrie notamment s’y oppose et pourrait y apposer son veto. Une sixième sanction a été votée le 26 juin 2022 lors du sommet du G7, interdisant l’importation d’or russe par ses membres.

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