Article paru sur le site LeFigaro.fr (Renaud Girard : « Trump et Bibi, un seul lit pour deux rêves ») rédigé le 10 mars 2026 par Renaud Girard, membre du Conseil d’orientation stratégique de Geopragma.

Le 28 février 2026, sans daigner solliciter une autorisation du Conseil de sécurité de l’ONU, le président américain, Donald Trump, et le premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, (que tout le monde surnomme Bibi à Jérusalem) ont entamé une guerre préventive contre l’Iran.

Jamais depuis la création de l’État hébreu en 1948, la coopération militaire n’avait été aussi étroite entre l’Amérique et Israël. Le renseignement, les bases aériennes, les avions ravitailleurs, les munitions, les objectifs, la planification et la conduite des opérations, sont en permanence partagés par les deux puissances amies. Le premier ministre israélien a effectué sept visites aux États-Unis en treize mois du second mandat du président Trump.

À regarder le couple américano-israélien, on est frappé par un paradoxe, unique dans l’histoire des relations internationales. Ce n’est pas, comme partout, le protecteur qui influence la politique étrangère du protégé, mais l’inverse.

Sans l’influence que Bibi a réussi à construire sur son vieil ami Trump, jamais l’Amérique ne se serait lancée dans une guerre préventive de changement de régime en Iran. Lors de son discours inaugural du 20 janvier 2025, le 47e président des États-Unis n’avait-il pas promis à son peuple de ne jamais commencer de nouvelle guerre ?

L’opinion occidentale

D’une manière qui n’a jamais été aussi flagrante, l’Amérique et Israël couchent dans le même lit. Mais, pour reprendre le célèbre proverbe chinois, ils n’ont pas les mêmes rêves.

La stratégie de Netanyahou n’a pas changé depuis que ce likoudnik cultivé, admirateur de Jabotinsky, est entré en politique. C’est la sécurité d’Israël, à 100 % et à tout prix. Il y a de la piété filiale chez cet homme d’État, dont le père fut le secrétaire de Jabotinsky et dont le frère aîné est mort en héros dans l’opération de récupération des otages israéliens à Entebbe en juillet 1976.

La sécurité à 100 % signifie que le gouvernement de Jérusalem s’opposera à l’établissement d’un État palestinien en Cisjordanie et à Gaza, qu’il ne tolérera plus la moindre roquette provenant du nord ou du sud de l’État hébreu, qu’il prendra pour argent comptant la moindre invective d’un État ou d’une organisation appelant à effacer Israël de la carte du Moyen-Orient. Mais le risque du rêve de la sécurité à 100 % n’est-il pas celui d’alimenter une guerre perpétuelle ?

La sécurité à tout prix signifie quel qu’en soit le prix à payer, pour les nations voisines d’Israël au Moyen-Orient, pour les Israéliens vivant en Terre sainte, pour les Juifs de la diaspora, pour les États occidentaux amis d’Israël. Le risque stratégique de la sécurité à tout prix est bien sûr celui du retournement de l’opinion occidentale contre Israël. Réalisé pendant la première quinzaine du mois de février 2026, un sondage Gallup a révélé que 41 % des Américains déclaraient « sympathiser davantage avec les Palestiniens », tandis que seulement 36 % continuaient à sympathiser davantage avec les Israéliens. En seulement un an, à cause de la situation à Gaza, la cause israélienne a perdu dix points dans l’opinion américaine. 57 % des Américains se disent aujourd’hui favorables à la création d’un État palestinien, idée dont Netanyahou ne veut pas entendre parler.

Une revanche médiatique

Le rêve du premier ministre israélien dans cette guerre est de casser l’Iran militairement, politiquement et économiquement, puis de le fragmenter géographiquement, en suscitant des sécessions kurde, baloutche, arabe, azérie. La politique sécuritaire du Likoud a toujours été d’obtenir la fragmentation des États hostiles à Israël au Moyen-Orient. Cela a été fait au Liban, en Syrie, en Irak et maintenant en Iran.

La stratégie de Trump est différente : il ne veut pas casser l’Iran, mais plutôt le ramener dans le giron américain, après 47 ans d’errance révolutionnaire islamique anti-occidentale. Il aimerait refaire à Téhéran ce qu’il a réussi à Caracas. Le contrôle du pétrole iranien, ajouté au pétrole vénézuélien, renforcerait grandement l’Amérique dans son bras de fer politico-économique avec la Chine. 20 % du pétrole que les Chinois consomment provenaient d’Iran jusqu’au début de cette guerre.

Cerise sur le gâteau, il ne déplairait pas à Trump d’offrir à l’Amérique une revanche médiatique par rapport à l’humiliation de la prise en otages des diplomates américains à Téhéran en novembre 1979, et de l’échec de l’opération Eagle Claw d’avril 1980 pour les libérer.

Tout le monde aurait aimé que l’opération israélo-américaine de décapitation du régime du 28 février 2026 conduise à une révolution de palais à Téhéran, puis à l’instauration d’un régime iranien plus respectueux des droits de l’homme, et plus attaché à se développer économiquement qu’à lancer fatwas et anathèmes contre ses voisins.

Installations nucléaires

Mais, comme il était prévisible, le miracle n’a pas eu lieu. Sous les bombes, la République islamique d’Iran semble tenir bon. Pas de défections, pas de trahisons, pas de désertions. Le régime a même procédé à l’élection d’un nouveau guide suprême, qui n’est autre que le fils du guide assassiné.

Trump avait promis au peuple iranien de lui venir en aide. On ne voit pas en quoi la destruction systématique des infrastructures iraniennes – pas seulement les casernes et les commissariats de police, mais aussi les dépôts pétroliers, les ports, les usines de dessalement d’eau de mer, etc. – va aider la population iranienne. Comme si le régime islamique, qu’elle a voulu lors de la révolution de 1979, et qu’elle rejette aujourd’hui, ne suffisait pas à son malheur.

C’est la détérioration de l’économie de l’Iran qui a amené son peuple dans la rue en janvier 2026. Trump peut difficilement invoquer le danger des installations nucléaires : il les avait « oblitérées » en juin 2025. Sa guerre a en outre interrompu des négociations qui étaient en train d’aboutir, au dire du médiateur omanais.

Si on élargit la focale et qu’on se penche sur l’ensemble de la région, on ne voit pas en quoi les pétromonarchies du golfe Persique, alliées de l’Amérique, profitent de cette guerre. Si on élargit encore, on ne voit pas en quoi les consommateurs américains profitent de l’augmentation des prix du pétrole – laquelle profite à la seule Russie, dont les exportations à l’Inde sont désormais encouragées par Washington.

Si Trump ne parvient pas rapidement à mettre fin à cette guerre, par un de ces « deals » dont il prétend avoir le secret, elle risque de tourner pour lui en cauchemar.

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