Le Billet du Lundi, le 13/05/2019, par Pierre de Lauzun* 

On connaît la thèse de S. Huntington fondée sur la dominante future des « conflits de civilisation ». Elle suppose non seulement que plusieurs grandes civilisations garderont une forte spécificité, une forme d’unité ou de solidarité, mais surtout que c’est leur différence qui sera le facteur structurel principal pour déterminer à l’avenir les rapports de puissances et la logique des conflits. La réflexion montre que cela ne va pas de soi, mais qu’il y a derrière une intuition intéressante. La formule trouve d’ailleurs actuellement une seconde vie, certains critiquant Chine et Russie comme développant un tel concept d’ « Etat-civilisation ».

Le fait est que la spécificité des nations et civilisations se maintiendra voire se renforcera plus qu’on tend à le penser. Mais d’un autre côté, ce qui structurera les rapports de force entre pays, loin d’être cette spécificité des civilisations, sera comme de temps immémorial, la rivalité des puissances. Et si la dimension culturelle contribuera certainement à ces conflits, ce sera sous une autre forme que la civilisation : celle de l’idéologie.

Conflits de civilisation ? La leçon des faits

Regardons déjà l’histoire : il n’y a pas beaucoup d’exemples de conflit qu’on puisse décrire comme conflit de civilisation. On a eu évidemment de nombreux cas de différences culturelles profondes entre puissances en conflit, et cela a pu contribuer à renforcer les antagonismes et à les radicaliser. Ainsi dans l’Antiquité entre les Grecs puis les Romains d’un côté, les empires perses divers de l’autre. Mais ces conflits étaient vécus comme des conflits de pouvoirs plus que comme des chocs entre civilisations, chacune voulant éliminer l’autre. Le seul cas suggestif est celui de l’opposition entre Islam et Chrétienté, ou Islam et monde hindou. En effet, même si la réalité était loin d’être schématique, on avait alors souvent des deux côtés un sentiment d’opposition irréductible entre deux mondes, ce qui n’excluait d’ailleurs pas les échanges. Mais était-ce d’abord une opposition entre civilisations, ou entre deux mondes idéologiquement opposés ? Les emprunts culturels ont été massifs entre ces pôles, et cela n’a pas empêché l’opposition de persister. Il est vrai que l’Islam offre une exemple exceptionnel de lien indissoluble entre religion et politique, orienté vers la conquête.

Dans la période récente (depuis deux siècles), il est très difficile de discerner quoi que ce soit qui ressemble à un conflit de civilisation. Les conflits entre puissances dominent largement, sans compter de nombreuses guerres civiles. Et quand un élément d’ordre culturel au sens large intervient, c’est une opposition idéologique, souvent à l’intérieur d’une même civilisation. Ainsi entre les révolutionnaires français et le reste de l’Europe, ou entre Occidentaux et Soviétiques. Si on est tenté de trouver des exceptions, ce sera entre Indiens et Pakistanais, mais là encore, plus même qu’ailleurs, la civilisation est au départ la même ; c’est le facteur religieux qui radicalise l’opposition. On pourrait aussi être tenté de regarder les guerres israélo-arabes comme des guerres de civilisation, en tout cas certains le font. Elles ont certainement été vues par une partie appréciable du monde arabo-musulman comme un épisode majeur des rapports difficiles entre eux et l’Occident. Mais cette lecture est erronée : à nouveau, Américains mis à part, le cas d’Israël est en général vu comme spécifique, par les intéressés en premier lieu. Guerre de civilisation encore, les différentes menées terroristes, type Al Qaida ou Daech ? Mais à nouveau plutôt guerre idéologique. Cela dit, notons un fait : chaque fois qu’on perçoit un élément qui fait penser à un conflit de civilisation, à nouveau l’Islam est présent, au moins un certain Islam ; mais ce faisant nous retrouvons le côté idéologique.

Samuel Huntington le note ; il dit qu’il y a une résistance croissante des civilisations chinoise et islamique par rapport à l’Occident. Mais ce sont deux situations différentes. Les Chinois ne fédèrent absolument pas leur zone de civilisation, qui inclut Corée, Vietnam et Japon. Ils ne mettent d’ailleurs pas ce facteur en avant, tout au plus la différence nationale chinoise et la résistance à l’emprise occidentale. Leur rivalité avec les Etats-Unis, potentiellement ou déjà aujourd’hui avec nombre de leurs voisins, est une rivalité entre puissances. Supposons même que la Chine veuille utiliser un jour des facteurs culturels dans sa volonté de puissance. Sera-ce sur la base de la culture chinoise comme telle ? Ne sera-ce pas plutôt sur un modèle politique alternatif ? Soit un modèle interne, soit un modèle de relations internationales (réel ou non), ou les deux. Quant à présenter la Russie de Poutine comme Etat-civilisation, c’est se tromper de cible : la Russie met en avant son droit à une voie propre, essentiellement par résistance à l’emprise occidentale, ressentie comme à la fois idéologique et militaire. Le thème eurasien qui y affleure de plus en plus (en réaction d’ailleurs à l’idéologisation occidentale) est plus un positionnement international que la mise en évidence d’un message civilisationnel propre.

En fait, ce qui apparaît est que pour qu’il y ait conflit opposant des pays de civilisation différentes, perçu comme opposant deux visions du monde, il faut un support idéologique à cette opposition, et le facteur décisif sera alors cette idéologie. Et donc, plus que des chocs de civilisations il y a des relations de puissance à puissance qui peuvent être à l’occasion fortement colorées ou motivées par des idéologies. Puissance qui peuvent être selon les cas nationales, impériales ou les deux ; idéologies qui peuvent être selon les cas défensives ou conquérantes.  Y compris une idéologie du conflit des civilisations.

Idéologie islamiste, idéologie occidentale, nouvelles idéologies ?

Et cela reste vrai même dans le cas de l’Islam. D’une part, il est loin d’être homogène et est susceptible de lectures assez diverses. Les fractures entre musulmans, sont importantes et irréductibles. Ajoutons que factuellement il n’y a pas d’Etat musulman dominant : à vue humaine, aucun pays n’a ou n’aura la puissance ou l’autorité lui permettant de diriger les conflits qui peuvent opposer une partie du monde musulman à l’extérieur. Il n’y a pas de vrai califat en gestation. D’autre part, voir le monde comme réduit à un antagonisme global entre Islam et Occident fait courir le risque précisément de pousser le monde musulman dans la mauvaise direction. Mais cela ne doit pas conduire à ignorer le très puissant ressort idéologique, présent dans l’Islam dès les origines, qui en fait un facteur de radicalisation des conflits sous forme de guerre sainte ou en tout cas de conquête ; ainsi que la solidarité qui naît assez naturellement dans les foules musulmanes lorsqu’elles perçoivent une attaque contre « l’Ummah« . Ces ressorts ne sont pas automatiques, mais ils sont récurrents et puissants. 

Ceci nous met sur la piste d’un autre risque, celui de l’idéologisation de l’autre camp, le camp dit occidental, notamment sous hégémonie américaine, quelle que soit d’ailleurs la dominante idéologique en question, dans la mesure où elle se veut à vocation universelle et apte à discerner seule le camp du Bien du camp du Mal, tout en instrumentalisant ces ressorts. Certes, la tendance dominante n’est pas à l’occidentalisation de la planète, contrairement à une idée reçue : les emprunts massifs à la civilisation occidentale sont partout utilisés, de plus en plus, pour affirmer une forme de spécificité locale. Mais justement là n’est pas la question. Elle est dans la tentation récurrente et accrue depuis 40 ans de cet « Occident » à s’identifier avec un corpus idéologique particulier. Tendance que Huntington dénonce d’ailleurs avec lucidité, car il en voit les dangers. Les risques résultant du prosélytisme idéologique occidental, « démocratique’ » et postmoderne, sont bien réels. D’autant qu’il y de moins en moins de chances que les autres pays reconnaissent la légitimité d’un magistère supposé moral des pays occidentaux, des Etats-Unis notamment, mais pas plus de l’Europe. Dans la pratique, les tentatives en ce sens y sont interprétées et de plus en plus en termes d’impérialisme plus que d’autorité morale. À nouveau ce sont les risques que fait courir une idéologie messianique, surtout quand elle a pour support une grande puissance. Défendre des principes ou valeurs est en soi plutôt un bien ; les confondre avec une affirmation de puissance est généralement dévastateur.

Bien sûr, la réalité pratique est plus nuancée. Le rôle de cette dimension idéologique n’est pas si net dans les conflits réels, où ce facteur n’intervient pas de façon automatique, loin de là. Il est en fait plutôt rare que les Occidentaux aient réellement fait la guerre par pur prosélytisme démocratique. Et il y a de très nombreux cas de vraie problématique ‘démocratique’, sans qu’il y ait intervention ‘occidentale’. En revanche, il est assez fréquent que la motivation idéologique soit présentée comme majeure, même si ce n’était pas le facteur déclencheur réel de l’intervention ni son motif réel. L’exemple de l’Iraq en est un cas évident. Par ailleurs, la mise en avant de la démocratie ou des Droits de l’Homme même prétextée, n’est pas sans incidence, car elle colore fortement la lecture qui est faite de bien des événements. On peut rappeler ici l’accueil délirant fait aux supposés printemps arabes dans tous les pays occidentaux, et la catastrophique intervention en Libye qui en a résulté, sans parler de la Syrie. Cette insistance idéologique donne en effet l’idée d’une opposition radicale entre deux visions du monde, ou un bien et un mal, colorant des conflits dont la nature véritable est assez différente et bien plus complexe. Ce qui peut d’une part les radicaliser, et d’autre part susciter des réactions hostiles, également idéologiques. Le cas de Daech, né en Iraq, nous le confirme.

A court terme cette idéologie occidentale a peu de rivale, même si elle irrite et que les zones de résistance sont substantielles et croissantes. En fait ce qu’on observe ici ou là, en Russie comme en Chine, est plus une affirmation d’autonomie, puis de puissance, à dominante politique, économique et militaire, couplée avec un refus de l’hégémonie idéologique occidentale, qu’une affirmation propre à vocation prosélyte. Mais on peut supposer qu’à terme plus long le jeu idéologique se diversifiera, en plus de l’Islam déjà présent. Il serait en effet surprenant que ne se développent pas des modèles ou des conceptions politiques plus originales et capables de prétendre à un rayonnement large, notamment dans les grandes zones de civilisation non occidentale. Cela pourra nourrir des oppositions, qui pourront être vécues comme un conflit entre deux visions irréductibles du monde, si une lecture idéologique en est faite d’un côté ou de l’autre – même si le soubassement dominant restera celui de relations entre puissances. Mais plus que les civilisations elles-mêmes, qui gagnent plutôt à cohabiter et à échanger, c’est le mélange de la puissance et de l’idéologie qui est détonant. 

* Pierre de Lauzun, membre fondateur de Geopragma 

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