Billet du Lundi rédigé par Gérard Chesnel, membre du Conseil d’Administration et membre fondateur de Geopragma.

Près d’un mois après les élections présidentielles et législatives indonésiennes, la situation demeure confuse.

Le favori des présidentielles, Prabowo Subianto, actuel Ministre de la Défense, revendique la victoire avec 57% des voix. Mais aux législatives, son parti, Gerindra, n’a obtenu que 13% des suffrages, arrivant en troisième position derrière le PDIP (Parti Démocratique lndonésien de Lutte), parti de l’actuelle majorité qui recueille 16% des voix, et derrière le Golkar qui atteint 15%. On se dirige donc vers un gouvernement de coalition sans trop savoir, à ce stade, qui va s’allier avec qui. Cette situation est à la fois confuse et étonnante. Revenons brièvement sur les principaux acteurs.

Le Président sortant, tout d’abord, Joko Widodo (ou Jokowi pour ses partisans), soutient son ancien concurrent des élections présidentielles de 2014 et 2019, qu’il avait d’ailleurs pris dans son gouvernement comme Ministre de la Défense. Son soutien s’est incarné en la personne de Gibran Rakabuming Raka, son propre fils, maire de Surakarta depuis 2021, qui se présente comme le futur Vice-Président de Prabowo Subianto. Trop jeune pour briguer ce poste (il n’a que 36 ans alors qu’il en faudrait 40), il a bénéficié de la mansuétude des institutions officielles et particulièrement de son père, le Président Jokowi qui, au risque d’entacher son bilan politique, a obtenu pour lui une révision de la constitution.

Ainsi l’lndonésie aura-t-elle la chance d’avoir pour Président l’ancien gendre de Suharto, ancien membre du Kopassus (forces spéciales), réputé pour son mépris absolu des Droits de l’Homme. Prabowo Subianto ÿest en effet illustré à Timor en septembre 1983 lors du massacre de guerilleros timorais qui a fait, selon les estimations généralement reconnues, 55 morts, y compris des femmes et des enfants dans un premier temps puis, trois jours plus tard, 140 morts abattus à la mitrailleuse. ll est également soupçonné d’avoir organisé en 1998 des émeutes anti-chinoises responsables d’environ un millier de morts. A la chute de Suharto, il fut exclu de l’armée pour « conduite déshonorante », ce qui ne l’empêcha pas de devenir Ministre de la Défense en 2019.

Ainsi l’lndonésie, principale puissance de l’Asie du Sud-Est et leader de I’ASEAN, qui passait, du temps de Jokowi, pour un modèle de démocratie jamais atteint dans la région, risque-t-elle de se retrouver dans le troupeau des pays au mieux semi-démocratiques, avec à sa tête un personnage plus que douteux. Est-elle, elle aussi, victime du syndrome bien connu dans la région (voir mon BDL sur les dynasties asiatiques : https://geopragma.fr/les-elections-taiwanaises-mauvaise-nouvelle-pour-pekin/) de constitution de dynasties nouvelles ? ll sera intéressant de voir si prévaudra la ligne de Suharto, représentée par son gendre Prabowo, ou celle de Jokowi, dont le leader est maintenant le jeune Gibran. On serait tenté de dire que finalement ça n’a pas d’importance. La démocratie indonésienne est d’ores et déjà blessée. 

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