Chronique internationale de Renaud Girard parue dans le Figaro le 12 octobre 2021

 

      Il y a encore deux ans, les Gardiens de la Révolution se vantaient publiquement du contrôle par leur République islamique d’Iran de quatre capitales arabes : Bagdad, Damas, Beyrouth et Sanaa. Ils se félicitaient de l’existence d’un axe chiite menant solidement de Téhéran à la Méditerranée. Comme si leur chef de l’époque, le général Qassem Soleymani, était parvenu à rétablir, au moins en partie, l’empire perse de Cyrus le Grand.

      Les Pasdarans n’ont pas vu venir la tendance lourde de la géopolitique du Moyen-Orient des années 2020, qui est l’effritement de cet axe chiite.

      Organisées sous la supervision d’observateurs internationaux, les élections générales irakiennes du dimanche 10 octobre 2021 marquent une nouvelle avancée de cette tendance. Elles ont vu la percée du mouvement nationaliste du cheikh Moqtada al-Sadr, au détriment de la coalition proche des milices pro-iraniennes. La communauté chiite irakienne, qui représente plus de la moitié de la population du pays, n’est plus vouée corps et âme au régime des mollahs de Téhéran. Bien que majoritairement pieuse, elle refuse le principe du velayat-e-faqi (gouvernement du clerc en religion) qui prévaut à Téhéran. Elle retrouve une certaine fierté d’être arabe (et non perse). Détentrice des principaux lieux de pèlerinage du chiisme, révérant Sistani, le plus prestigieux des ayatollahs, elle n’entretient aucun complexe d’infériorité par rapport au clergé chiite iranien. La réalité est que, malgré le départ des forces américaines du pays, l’Irak n’est pas prêt à se transformer demain en colonie iranienne. Il y a, enracinée dans la jeunesse de l’Irak, chiites et sunnites confondus, une volonté de recouvrer sa pleine indépendance, comme de profiter des bienfaits de la modernité.

      En Syrie, les Gardiens de la Révolution iranienne et les miliciens du Hezbollah libanais ont réussi, avec l’aide de la Russie, à éviter une défaite du régime de Bachar al-Assad face à sa rébellion, essentiellement sunnite. Mais qu’apporte de concret aux Pasdarans cette victoire partagée ? La Syrie est épuisée, vidée de ses forces vives, et elle ne fait qu’entamer sa reconstruction. Elle ne rejouera pas de sitôt le rôle central au Levant que lui avait fait jouer le très habile Hafez al-Assad, le père de Bachar. Les Russes ont obtenu une base souveraine sur la Méditerranée. Mais ils ne la prêteront jamais à la marine iranienne.

      Au Liban, depuis la Révolution antisystème d’octobre 2019, le Hezbollah a perdu beaucoup de son aura dans la communauté chiite. Les enturbannés ne font plus la loi dans la banlieue sud de Beyrouth. Les jeunes, pour qui l’ayatollah Khomeiny ne signifie pas grand-chose, n’adhèrent plus aux discours guerriers, au culte du martyre, aux éternelles diatribes contre l’ennemi sioniste, au système politique confessionnel. Ils sont las de l’idéologie. Ils veulent des services publics qui marchent, des emplois, et des écoles de bon niveau pour leurs enfants. Dans leurs affaires, ils ne voient aucun inconvénient à s’associer avec des sunnites, des chrétiens ou des druzes. Ils aiment la musique moderne, ils se sentent libanais et, pour eux, Téhéran est très loin.

      Profitant des erreurs stratégiques du néo-conservatisme américain, l’axe chiite a connu un réel essor au début du nouveau millénaire. Mais comme il n’a emporté avec lui ni bonne gouvernance, ni prospérité économique, il était fatalement condamné à l’effritement. Les populations chiites du Moyen-Orient ont toujours beaucoup d’amitié pour le peuple iranien. Mais elles en ont beaucoup moins pour le régime théocratique qui prétend le représenter.

      Ce régime théocratique a été l’objet de virulentes manifestations populaires aux mois de novembre et décembre 2019, qui réclamaient du gouvernement le traitement équitable des problèmes intérieurs et la fin du coûteux aventurisme extérieur. Elles ont été écrasées dans le sang. Depuis, le régime a procédé à une élection présidentielle caricaturalement antidémocratique. L’idéologie expansionniste de l’axe chiite ne se trouve pas affaiblie qu’à Beyrouth, Damas ou Bagdad. Elle l’est aussi à Téhéran, au sein de la société civile. La jeunesse iranienne, qui est une des mieux éduquée du monde, est lasse du régime d’exception dans lequel les mollahs maintiennent la Perse. Elle ne se sent l’ennemi de personne et certainement pas d’Israël, dont elle admire la réussite technologique. Historiquement, l’antagonisme irano-israélien est artificiel.

      Dans ces conditions, les autorités de Téhéran seraient bien avisées de saisir la main que leur tend actuellement l’administration Biden, pour parvenir à un nouveau deal nucléaire et à la fin des sanctions. Les mollahs devraient comprendre que le soft power est le seul pouvoir qui dure longtemps.

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1 Comment

  1. Répondre

    M.Girard dit des choses partiellement vraies mais se trompe fondamentalement.
    Les Iraniens apprécient leur accès à la modernité et la montée en puissance de leur influence et de leurs capacités industrielles .
    Ils ont un Etat qui fonctionne, une élite qui s’intéresse au sort commun et valorise chacun.
    Les Irakiens, les Libanais , les Syriens, le voient bien.
    L’Iran est la  » chance  » d’un aggiornamento de l’Islam et d’ une réelle promotion du Moyen-Orient.
    Sur la question nucléaire les Iraniens attendent patiemment les actes américains et européens.
    Naturellement ils entendent mettre en cause le statut nucléaire d’Israel et le sort de la Palestine pour tout nouveau développement; pourquoi pas d’ailleurs une nouvelle marche vers le désarmement.
    Beau programme et ils ont les diplomates pour avancer, ce que nous n’avons plus.

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