Billet du lundi 21 février, rédigé par Jean-Philippe Duranthon, membre fondateur de Geopragma.

      Il est bien sûr trop tôt pour tirer un premier bilan, même provisoire, de la crise ukrainienne, d’autant plus que la situation qui est observée au moment où ces lignes sont écrites aura peut-être changé quand celles-ci seront lues. Contentons-nous pour l’instant de quelques remarques.

Munich ou Cuba ?

      Certains comparent la crise actuelle en Ukraine aux évènements de 1938, voient en Poutine un nouvel Hitler et redoutent un nouveau Munich, un accord de façade cachant une capitulation ; ils pensent qu’il faut stopper les élans conquérants de Poutine pendant qu’il est encore temps. Un autre rapprochement historique semble plus intéressant, celui avec la crise des missiles de Cuba de 1962. La comparaison a bien évidemment ses limites, mais les deux évènements permettent d’observer comment une grande puissance réagit quand elle considère qu’elle est menacée dans son « étranger proche ». Il y a soixante ans, c’étaient les Etats-Unis qui étaient défiés par l’installation de missiles à quelques kilomètres de leurs côtes, aujourd’hui, c’est la Russie qui redoute que son voisin immédiat bascule dans une alliance militaire conçue contre elle. L’actuel dirigeant de la Russie n’est donc pas le premier à s’arroger un droit de regard sur ce qu’il se passe au-delà de ses frontières et c’est même un président des Etats-Unis qui, le premier, a théorisé ce type de revendication : dans un discours prononcé en 1823, le président Monroe a déclaré que toute intervention européenne dans les affaires du continent américain serait perçue comme une menace pour la sécurité des Etats-Unis. Le fait que la Russie refuse l’entrée de l’Ukraine dans l’OTAN n’est donc pas une surprise et c’est pourquoi la France et l’Allemagne s’y étaient opposées il y a quinze ans. Reste à connaître les raisons qui les ont fait changer d’avis.  

      Mais c’est la façon dont les deux crises sont gérées qui est intéressante. En 1962 Khrouchtchev a semblé ne jamais anticiper les conséquences de ses choix avant de les faire ; Kennedy, au contraire, a su, tout au long de la crise, à la fois se montrer ferme militairement, définir à chaque moment une position efficace, mais évitant toute escalade, et rendre possible un compromis capable de désamorcer la crise. En 2022, Poutine souffle alternativement le chaud et le froid et n’hésite pas à jouer avec le feu ; Biden et son entourage se contentent d’affirmer et de réaffirmer leur position, ne laissant à la Russie que le choix entre la reculade et l’affrontement. Biden lui-même, ses conseillers ou ses ambassadeurs affirment chaque jour que l’invasion de l’Ukraine est « imminente », décrivent les opérations militaires que l’ennemi va mener et qui figurent sur des cartes circulant dans la presse, et se félicitent que « Poutine sui(ve) le scénario quasiment à la lettre ». Il est peu probable que de telles déclarations – qu’en raison de leur manque de nuance on se serait attendu à entendre dans la bouche du Trump et non dans celle de son successeur, qu’on nous présentait comme plus subtil – soient de nature à favoriser la recherche et l’élaboration d’un accord. De même, on peut s’étonner que, s’agissant d’un dossier éminemment politique, le secrétaire général de l’OTAN ait autant de place dans l’affirmation des positions occidentales, d’autant qu’il achève son mandat dans quelques mois ; on sait qu’en 1962 le Président Kennedy avait au contraire su adopter des positions très différentes de celles que le Pentagone, jusqu’au-boutiste, préconisait.

       Comme celle de Cuba, la crise en Ukraine ne trouvera d’issue favorable que si chaque protagoniste agit, même unilatéralement, avec une retenue qui limite les risques d’escalade, et s’il recherche les voies d’un accord qu’en réalité ou en apparence chaque partie pourra présenter comme un compromis raisonnable et non comme la reddition de l’autre partie. Ces deux conditions ne sont clairement pas réunies aujourd’hui, bien qu’on imagine assez bien ce que peut être un compromis.

Mort ou vivant ?

   Dans un entretien donné en novembre 2019, le Président Macron avait évoqué « la mort cérébrale de l’OTAN ».Aujourd’hui, l’OTAN est au centre de la crise ukrainienne : elle en est la cause immédiate (l’Ukraine peut-elle adhérer à l’OTAN si elle le souhaite ?) ; elle y est un important cadre d’action des Occidentaux (les pays membres se prêtent mutuellement fantassins, chars et avions) ; elle en est un acteur significatif (son secrétaire général multiplie les prises de position, comme on l’a vu). Après avoir connu une near death experience, le mort de fin 2019 semble aujourd’hui bien vivant. 

      Mais est-ce bien le cas ? Si les pays membres de l’OTAN ont réaffirmé à plusieurs reprises, depuis le début de la crise ukrainienne, leur solidarité, ils ont aussi montré une différence de sensibilité manifeste entre, d’une part les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et les anciens membres du « bloc de l’Est », d’autre part les pays de la « vieille Europe ». Les diverses autorités européennes, notamment les françaises, après avoir eu beaucoup de mal, dans un premier temps, à se faire entendre, ont d’ailleurs cherché ensuite à favoriser des postures moins crispées et à faciliter l’émergence d’un autre canal de discussion susceptible de favoriser des échanges plus constructifs – méthode dont la crise de Cuba avait d’ailleurs en son temps montré l’intérêt. La tentative a échoué, les Russes étant conscients du faible poids de ces responsables au sein de l’OTAN, mais elle mérite d’être notée.

      Il est probable que cette divergence de sensibilité laissera des traces et obligera l’OTAN à se reposer certaines questions de fond. Les engagements figurant à l’article 5 du traité[1] n’ont de sens qu’entre partenaires partageant les mêmes intérêts et les mêmes objectifs. Or, l’extension de l’OTAN à de nouveaux membres ne favorise pas une telle homogénéité. La Turquie n’est sans doute pas le seul pays membre à poser problème.

Finlandisation de l’Ukraine ou de l’Europe ?

      Le fait que, dans les discussions, l’hypothèse d’une « finlandisation » de l’Ukraine ait été évoquée a suscité des réactions indignées, un tel abandon de souveraineté étant jugé inconcevable. Mais l’Europe dans son ensemble n’est-elle pas d’ores et déjà finlandisée ? Il est frappant de constater que le sort de l’Ukraine est entre les mains, non des Européens, qui ont du mal à se faire entendre après avoir eu du mal à se faire même écouter ou recevoir, mais des Américains et des Russes. 

      La crise actuelle rend aussi manifeste la dépendance énergétique de l’Europe. L’Allemagne dépend, pour son approvisionnement en gaz, du bon vouloir russe ; or le fait que la Russie ait décidé d’exécuter a minima les contrats qu’elle a signés a entraîné une hausse des prix de l’énergie qui s’est répercutée dans l’ensemble de l’Europe, mettant à mal les politiques économiques et financières de l’Union européenne. Les Etats-Unis, et c’est de bonne guerre (froide), en ont profité pour conquérir de nouveaux marchés au bénéfice de leur gaz de schiste et devenir le premier fournisseur de gaz de l’Europe. L’avenir énergétique de l’Europe est donc entre les mains de la Russie et de l’Amérique. Le Président des Etats-Unis s’est en outre permis, lors d’une conférence tenue en commun avec le Chancelier allemand le 7 février, de déclarer que « Si la Russie envahit (l’Ukraine)… alors il n’y aura plus de Nord Stream 2. Nous y mettrons fin ». Il est extraordinaire que le chancelier n’ait pas protesté contre une telle main mise sur les intérêts allemands, alors que les Etats-Unis n’ont sur le gazoduc pas d’autre droit que ceux que leur confère de facto l’extraterritorialité du droit américain.

      Comment l’Europe a-t-elle pu se mettre dans une telle situation, comment peut-elle accepter une telle dépendance énergétique ? La faute en est la politique énergétique allemande, qui développe l’usage de l’électricité tout en fermant les centrales nucléaires avant même que les énergies renouvelables soient en place. Le problème est que ce « modèle allemand » a longtemps été présenté comme idéal et a été adopté par l’Union européenne dans son ensemble. Ce n’est plus de la finlandisation, c’est de l’auto-finlandisation.

Russie ou Chine ?

      Et pendant ce temps-là, la Chine conforte ses positions. Il est peu probable que le rapprochement entre la Chine et la Russie débouche sur une alliance en bonne et due forme. Mais la crise ukrainienne permet aux deux pays de tisser de nouveaux liens : la Russie trouve en la Chine un allié de poids dans la crise actuelle et la Chine se réjouit que la Russie ait ouvert un second front détournant les pays occidentaux de ses propres visées expansionnistes. 

      Alors que le problème géopolitique majeur pour les prochaines années est de faire en sorte que la Chine trouve dans le concert international une place à sa mesure mais qui respecte les droits et l’indépendance des autres pays, en Asie mais aussi en Europe, les Occidentaux demeurent prisonniers d’un raisonnement issu de la Guerre Froide qui privilégie les tensions Est-Ouest en Europe. Or, si le PIB de la Chine atteint 94 % de celui de l’Union européenne, celui de la Russie en représente dix fois moins : 9,4 %[2]. La vraie menace n’est pas à Moscou, elle est à Beijing. 

Beaumarchais ou Moussorgski ?

      Obéissons à Beaumarchais, pour qui « tout finit par des chansons ». Les amateurs d’opéra, s’ils sont allés à la Bastille écouter la Khovanchtchina de Moussorgski, ont entendu le Prince Golitsyne, ministre des Affaires Etrangères de la Régente Sophie, tonner contre « les Ukrainiens avides qui occupent des terres que nos ancêtres ont abreuvées de leur sang ». L’action est supposée se passer dans les années 1680. Espérons que depuis l’Homme est devenu plus raisonnable.


[1] « Les parties conviennent qu’une attaque armée contre l’une ou plusieurs d’entre elles survenant en Europe ou en Amérique du Nord sera considérée comme une attaque dirigée contre toutes les parties, et en conséquence elles conviennent que, si une telle attaque se produit, chacune d’elles, dans l’exercice du droit de légitime défense, individuelle ou collective, reconnu par l’article 51 de la Charte des Nations Unies, assistera la partie ou les parties ainsi attaquées en prenant aussitôt, individuellement et d’accord avec les autres parties, telle action qu’elle jugera nécessaire, y compris l’emploi de la force armée, pour rétablir et assurer la sécurité dans la région de l’Atlantique Nord. »

[2] Selon le FMI le PIB de l’UE est de 13 740 Md$, celui de la Chine de 12 902 Md$, celui de la Russie de 1 293 Md$, celui des Etats-Unis de 19 442 Md$. https://fr.countryeconomy.com/pays/groupes/fmi

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2 comments

  1. Xavier DENIS

    Répondre

    Je trouve de plus en plus insupportable les discours qui finissent par donner raison à la Russie en toutes circonstances, rejetant la faute alternativement les erreurs de l’Europe, la rigidité des États-Unis, l’inutilité de l’OTAN…. Regardons les faits – la Russie a reconnu les provinces sécessionnistes d’Ukraine pour justifier une intervention militaire, une partition écrite manifestement de longue main. L’histoire bégaie – Géorgie, Crimée… – et il y encore des esprits faux pour la justifier.

  2. Répondre

    Bonjour à tous,
    Je ne suis membre de Geopragma que depuis peu de temps. Aussi vous prie-je par avance de m’excuser si mon commentaire ne respecte pas les us et coutumes, formes etc. de notre cercle de pensée, car il faut bien débuter un jour…
    En reprenant la chronologie récente des développements de cette affaire, il me semble que certains faits sont particulièrement limpides :
    1. La Russie, après avoir vécu 4 élargissements successifs de l’OTAN depuis 1991, a décidé de mettre fin à cette expansion et l’a fait savoir à travers une lettre envoyée à l’OTAN comportant deux propositions principales. La première consistant à « finlandiser* » l’Ukraine (acceptable en principe pour l’OTAN) et la seconde consistant à renvoyer l’alliance sur ses frontières de 1997 (inacceptable évidemment pour l’OTAN). J’en déduis que l’objectif principal de la Russie est de « finlandiser » l’Ukraine.
    2. L’OTAN lui a envoyé une fin de non-recevoir.
    3. La Russie a montré qu’elle était prête à faire la guerre pour avoir gain de cause en mobilisant des forces armées significatives aux portes de l’Ukraine.
    4. Les USA ont abandonné l’Ukraine à son sort (cf. la dernière chronique de Renaud Girard disponible sur ce site). J’en déduis que les USA ne voient finalement pas d’inconvénients à « finlandiser » l’Ukraine, mais qu’ils veulent faire payer cela à la Russie à sa « juste » valeur.
    5. La Russie a reconnu aujourd’hui l’indépendance des deux Oblasts du Donbass, prélude à un soutien militaire massif et officiel au Donbass.
    Que va-t-il donc se passer ensuite ? Les prochaines semaines et mois pourraient voir le théâtre des opérations évoluer ainsi :
    1. Conquête de Marioupol, puis de la presqu’île qui s’étend jusqu’au Dniepr et jusqu’au sud de Kherson à l’Ouest et Zaporijia à l’Est, par les forces du Donbass appuyées par la Russie (En regardant la carte, je dois avouer avoir une pensée émue pour les soldats Ukrainiens en garnison à Marioupol, pris dans la nasse et qui n’ont pas encore déserté !). La ligne de front passerait ensuite d’Ouest en Est entre Pavlohrad et Pokrovsk, puis entre Izioum et Kramatorsk avant de suivre le cours de la rivière Oskil jusqu’à la frontière Russe. L’Ukraine aurait alors perdu environ 15% de son territoire hors Crimée.
    2. Les USA usant de l’extraterritorialité de leur droit établissent un régime de sanctions maximales à l’égard de la Russie.
    3. Retour à la table des négociations et accord USA-Russie sur la « finlandisation » de ce qu’il restera de l’Ukraine, la levée de certaines sanctions et la reconnaissance de la Crimée comme partie intégrante de la Russie.
    Les gagnants de cette guerre seraient alors :
    1. La Russie : elle aura atteint son objectif initial de « finlandisation » de l’Ukraine et aura mis une nouvelle barrière géographique (le fleuve Dniepr) entre l’OTAN et la Crimée
    2. Les USA : ils auront fait payer très cher leur victoire aux Russes, et auront ressuscité l’OTAN. Avec à la clef des débouchés commerciaux certains pour leur industrie d’armement et pour leur industrie pétro-gazière (cf. blocus Nord Stream II à venir).
    3. La Chine : elle bénéficiera évidemment, de manière indirecte, de ce deuxième front ouvert par les USA.
    Les perdants seront sans aucun doute :
    1. L’Ukraine : mais elle est là pour ça…
    2. L’UE : car elle fait tout pour…
    * Excusez-moi pour la répétition, ce concept empreint de sagesse me plaît beaucoup !

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