Article rédigé par Brice Lalonde paru en premier le 8 décembre 2025 sur le site de La-Croix.com « Les Syriens méritent mieux que le fanatisme, la guerre civile et les ingérence meurtrières ».
Ce qui m’a choqué, c’est le rapprochement des dates. À trois jours près en novembre dernier, le président syrien Ahmed Al Charaa tout sourire était reçu à la Maison-Blanche tandis que la France commémorait douloureusement les morts du Bataclan et des terrasses parisiennes. Or en 2015 l’un des chefs de l’État islamique, commanditaire de l’attentat, était précisément cet homme accueilli à Washington par le président Donald Trump, et quelque temps auparavant à l’Élysée par le président Emmanuel Macron.
Il s’appelait alors Al Joulani, sa barbe était longue et sa mise, à l’afghane. Combien a-t-il tué de personnes dans sa vie de combattant djihadiste avant d’entrer en vainqueur avec ses troupes à Damas en décembre de l’année dernière ? Il a taillé sa barbe, revêtu un costume trois pièces et pris des leçons de maintien de conseillers en communication. C’est devenu un chef d’État respectable, immédiatement adoubé par les ministres des affaires étrangères allemand et français accourus en toute hâte.
La realpolitik l’emporte sans vergogne
Il fut un temps où l’on promettait la justice aux familles des victimes d’attentat. Un temps où, s’il fallait recevoir les assassins, on évitait de leur serrer la main en présence des photographes. La realpolitik l’emporte sans vergogne aujourd’hui, nos dirigeants s’inclinent devant la loi du plus fort. Et, de fait, il est probable qu’ils aient misé sur cet homme depuis longtemps car nombre d’ingérences ont miné la Syrie et le Proche-Orient depuis que les puissances du monde s’acharnent à y faire la loi.
Chacune de ces puissances avait ses terroristes préférés. Dès l’année 2013 nos autorités françaises envoyaient des armes aux prétendus rebelles, persuadées que la chute de Bachar était imminente, le procès du cimentier Lafarge en témoigne. Mais les armes arrivaient rapidement aux mains de djihadistes cruels. Souvenez-vous : l’un mangeait le foie d’un soldat qu’il venait de tuer, l’autre exécutait froidement un enfant qui avait plaisanté sur le prophète. Eh bien si c’était pour aider des gens comme ça…
Bien des exécutions sommaires ont eu lieu
Peut-être qu’Al Charaa était moins pire que ces deux-là, on le disait islamiste plutôt que djihadiste. Pour autant, après sa victoire bien des exécutions sommaires ont eu lieu. Les partisans de Bachar Al Assad n’ont pas eu droit à la clémence. En mars dernier plus de mille Alaouites ont été massacrés, des combats ont opposé milices sunnites et druzes. Le nouveau président aura-t-il le moyen de contrôler ses troupes désireuses de revanche. Elles voudraient imposer la charia.
Naguère, autour d’Idlib, elles obligeaient les filles à porter le voile dès l’âge de dix ans, elles censuraient les livres scolaires, elles n’hésitaient pas à lapider des femmes soupçonnées d’infidélité. L’ancien ministre de la justice Al Waisi a présidé à de telles exécutions. Les vidéos sont irréfutables. Tous les soirs des cortèges bruyants de voyous armés entretiennent un climat de peur dans les villes.
Le peuple syrien est divers
L’histoire nous dira si le remède islamiste est meilleur ou pire que le mal accablant la réputation du despote déchu Bachar Al Assad. La Syrie était laïque, les religions avaient libre cours. Dans les ruelles de Damas, le sourire des statuettes de la Vierge Marie n’était pas loin des mosaïques de la Grande Mosquée des Omeyyades.
Le nouveau président promet une Constitution qui fera de la Syrie un État islamique. Il faut croire que c’est aussi le souhait des dirigeants occidentaux qui ont soutenu les islamistes et qui envisagent déjà d’être associés aux reconstructions, juste retour des choses. Mais le peuple syrien est divers.
Les minorités auront-elles le droit de vivre en paix ? Entre cette nouvelle Syrie et la Turquie, quel sera l’avenir des Kurdes ? Les rétorsions contre les Alaouites vont-elles cesser ? Les femmes seront-elles libres de s’habiller comme elles l’entendent ? Quant aux chrétiens, ils se souviennent des 15 religieuses de Maaloula enlevées par le front Al-Nosra (branche syrienne d’Al-Qaida, dissoute pour former la branche principale du HTC, groupe islamiste au pouvoir, NDLR) et finalement échangées en 2013 contre des détenues des geôles syriennes. Pourront-ils rester, célébrer leur culte, entretenir leurs écoles ?
Espérons que les épreuves touchent à leur fin
Je pense à la Syrie que j’ai connue. Elle était prospère et pacifique. Tout le monde parlait français. J’ai passé quelque temps à Lattaquié. Les sœurs de l’hôpital m’avaient remis sur pied après un accident de la route. J’allais à la plage avec les jeunes de la ville. À l’époque étudiant en lettres classiques, je rêvais à la reine de Palmyre, je pensais aux voyages en Orient de nos écrivains, la Syrie était ce pays magnifique qui avait connu toutes les civilisations.




