Les Libanais doivent décider seuls de leur avenir, loin des considérations géopolitiques de la région

Le Billet du Lundi du 25/11/2019, par Patricia Lalonde*

La situation au Liban est explosive, le pays est au bord de la banqueroute. Des milliers de manifestants jeunes et de toutes confessions se rassemblent tous les jours depuis plusieurs semaines à Beyrouth, Saïda, Tripoli, Tyr, Baalbek, etc. Ils réclament la fin de la corruption et demandent la démission du gouvernement. Tout le monde s’accorde sur la spontanéité de ces rassemblements. Un nouveau parti est né, celui de la société civile, que vous soyez chrétien, sunnite, chiite,…

Tous réclament la fin du confessionnalisme. Le gouvernement libanais doit y faire face. Le Premier ministre Saad Hariri a démissionné et le Liban retient son souffle en attendant un remaniement dans lequel des ministres « techniques » feraient leur entrée au gouvernement.

La guerre en Syrie et l’afflux d’un million cinq cent mille réfugiés ont largement contribué à déstabiliser le pays et à aggraver la crise, et sans doute favorisé l’augmentation la corruption.

Ces réfugiés se trouvent pour beaucoup dans la région de Tripoli, région sunnite, logés dans des quartiers de la ville qui font office de camps. Les Nations Unies et l’Union Européenne y financent des programmes. Il est malheureusement à craindre que des djihadistes de Daesh arrivés de Syrie aient infiltré ces camps. Les images capturées par les photo-journalistes dans les écoles financées par l’Union européenne montrent de nombreuses femmes portant le hidjab saoudien. C’est un indice de cette infiltration, comme ont pu le constater des parlementaires européens lors d’une visite officielle en octobre 2017.

D’autres déplacés syriens se trouvent dans des camps palestiniens près de Rhyam dans le Sud, dans le district de Marjayoun. L’Association Amel offre à ces déplacés un accès aux soins et à l’éducation. L’Association FXB qui vient de faire une visite sur le terrain projette d’y créer un village pour permettre à plusieurs familles d’acquérir à moyen-terme leur autonomie financière et ainsi pouvoir rentrer dans leur pays munies d’un bagage.

Le président Michel Aoun est venu au Parlement européen demander avec insistance l’aide de l’Union européenne pour organiser sur la base du volontariat un retour digne des réfugiés dans leur pays. En effet, 90% du territoire syrien est maintenant sûr, les combats se limitant à une zone géographiquement délimitée. Le gouvernement syrien est prêt à collaborer avec le gouvernement libanais et déjà 390.000 déplacés sont retournés dans leur pays sans qu’aucune plainte n’ait été formulée sur d’éventuelles pressions que le régime syrien aurait pu faire peser sur eux.

Mais le communiqué publié par les commissions des Affaires étrangères et du Budget du Parlement européen, qui souligne « la nécessité d’assurer aux déplacés syriens une intégration et des emplois sur le long terme de façon cohérente dans les pays d’accueil » a provoqué l’incompréhension du gouvernement libanais, qui y a vu une ingérence inadmissible de la part de l’Europe et qui la soupçonne de vouloir changer l’équilibre démographique et confessionnel du pays.

Le représentant de l’Union européenne au Liban, Ralph Tarraf s’en est excusé… Mais cela ne suffit pas. Et ce n’est sûrement pas en essayant de changer la démographie du pays en souhaitant y intégrer les réfugiés palestiniens et plus de 1 million de réfugiés syriens que l’Union européenne parviendra à faire oublier cette posture aux relents colonialistes.

Les Libanais doivent pouvoir décider seuls de l’avenir de leur pays, comme l’a répété le représentant de la France lors de sa récente mission à Beyrouth. 

Les manifestants réclament un gouvernement technique sans personnalités politiques afin de mettre fin à l’équilibre politique entre chiites, sunnites et chrétiens mis en place depuis les accords de Taëf. Certaines puissances voudraient profiter de ce grand mouvement populaire pour écarter le Hezbollah.

Déconfessionnaliser en voulant écarter le Hezbollah remettrait en cause un équilibre fragile qui pour le moment assure la sécurité dans le pays et lui permet de faire face aux pressions extérieures, largement motivées par des intérêts géostratégiques antagonistes. En effet, les guerres en Irak, en Syrie et au Yémen ont renversé le rapport de force en faveur de l’Iran et de ses alliés dont le puissant Hezbollah au Liban. Il sera donc difficile de ne pas tenir compte de cette nouvelle donne.

La déstabilisation du Liban ne permettra sûrement pas à cette jeunesse qui souhaite l’instauration de la laïcité dans leur pays d’obtenir gain de cause. Seule une approche réaliste et de véritables réformes en profondeur  pourront aider le pays à surmonter la grave crise dans laquelle elle s’est enfoncée. 

*Patricia Lalonde, Vice-présidente de Geopragma

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