Chronique internationale du Figaro mardi 20 avril 2021 par Renaud Girard, membre du Comité d’orientation stratégique.

 

Grand tsar de la Russie du vingt-et-unième siècle, Vladimir Poutine vient de connaître son premier revers stratégique. Il a perdu Erdogan, son ami de cinq ans.

Sur son flanc sud, Poutine avait réussi, depuis août 2016, à bâtir un partenariat anti-occidental avec son homologue en autoritarisme, le sultan néo-ottoman, consacré par la livraison à l’armée turque de missiles sol-air S-400, le nec plus ultra en matière de DCA. La Russie et la Turquie étaient deux démocratures bien décidées à ignorer ensemble les injonctions émises contre elles par l’Occident en matière de droits de l’homme. Elles s’étaient partagé la Libye en deux zones d’influence, la Tripolitaine pour la Turquie, la Cyrénaïque pour la Russie. Avec l’Iran, elles avaient bâti l’axe d’Astana, pour régler à trois la question syrienne. Compréhensif à l’égard du jeu nationaliste antikurde du président de Turquie, Poutine l’avait laissé installer son armée dans les cantons kurdes du nord de la Syrie. Lorsque la Basilique Sainte-Sophie était passée du statut de musée à celui de mosquée par décret d’Erdogan, le maître du Kremlin avait su rester coi, alors qu’il estime en son for intérieur que la Sainte Russie incarne historiquement la troisième Rome.

Mais voilà que Poutine a été brutalement lâché par son ami Erdogan. Le 10 avril 2021, le tout-puissant président turc a en effet reçu chaleureusement, à Istanbul, le pire ennemi actuel de Poutine, le président ukrainien Zelensky et a accepté de lui vendre de nouveaux drones Bayraktar TB-2 (qui ont fait merveille contre les Arméniens du Haut-Karabagh à l’automne 2020 et contre les mercenaires russes de la division Wagner au printemps 2020 en Libye). Les deux pays ont même décidé qu’ils allaient désormais construire des drones ensemble (souvenons-nous que les célèbres avions Antonov de l’époque soviétique étaient construits à Kiev).

A l’occasion de ce sommet turco-ukrainien, le sultan néo-ottoman a dénoncé l’« occupation » de la Crimée par la Russie depuis 2014. Erdogan se souvient qu’avant sa conquête par la Grande Catherine, la péninsule avait été une province de l’empire ottoman pendant plus de deux siècles, sous le nom de khanat de Crimée. Soucieux d’étendre son emprise sur la Mer Noire, il préfèrerait une Crimée gouvernée par la faible Ukraine que par la puissante Russie. Entre camarades en autoritarisme, on ne se fait pas de cadeaux…

Erdogan joue très bien, car il fait d’une pierre deux coups. Il montre au monde son indépendance et la force de son industrie d’armement ; il se réconcilie avec l’Otan et se rapproche des Etats-Unis. Le président turc sait que son économie, déjà très affaiblie, ne pourrait se permettre d’être sanctionnée par le Trésor américain.

Les sanctions américaines, Erdogan les laisse à son ex-ami Poutine. Le 15 avril 2021, Joe Biden a signé un décret interdisant aux institutions financières américaines d’acheter directement en Russie, à partir du 14 juin, des obligations d’Etat russes ou des actions du Fonds souverain russe. Cet executive order de la Maison Blanche a été pris pour punir la Russie de ses attaques cyber récentes, notamment le piratage de SolarWinds (société basée au Texas et cotée à Wall Street, grand éditeur de logiciels de gestion informatique et d’outils de surveillance à distance, dont certains sont utilisés par les grandes agences fédérales américaines). Les banques européennes sont tellement terrorisées par le Trésor américain qu’elles renonceront sans doute d’elles-mêmes à acheter du papier russe. Internationalement, cela laisse la finance russe dans un tête-à-tête inconfortable avec la finance chinoise.

En soutenant militairement l’Ukraine, chouchou des Occidentaux, Erdogan se donne soudainement un rôle de gentil aux yeux de la nouvelle administration américaine. Opportunément, il laisse la Russie poutinienne jouer le rôle du méchant, persécutrice de l’opposant Navalny, et frappée de nouvelles preuves l’incriminant dans l’explosion d’un dépôt de munitions tchèque en 2014 (perpétrée par les mêmes deux agents du GRU qui se rendront quatre ans plus tard à Salisbury pour empoisonner au Novitchok le « traître » Skripal). Les Russes soupçonnaient ce dépôt de livrer des munitions à l’armée ukrainienne.

Comment la Russie se vengera-t-elle de la « trahison » d’Erdogan ? Ne plus lui envoyer de touristes ne suffira pas à laver l’affront. Reprendra-t-elle son soutien aux Kurdes néo-communistes du PKK ? Parallèlement, rejoindra-t-elle l’axe Israël-Grèce-Chypre qui lutte contre l’expansionnisme maritime turc en Méditerranée orientale ? Le 18 avril 2021, Israël et la Grèce, tous les deux objets de la haine du sultan, ont signé un accord de coopération militaire sur 22 ans.

Enraciné dans l’histoire et la géographie, le vieux match stratégique russo-turc a repris. Il n’est pas prêt de se terminer.

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4 comments

  1. Olivier MONTULET

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    Je ne partage pas cet opinion.
    Erdogan est un opportuniste. Il ne s’aligne pas sur un camp. Pas même sur la NATO. Il a sa propre stratégie nationaliste. Elle seule guide les alliances opportunistes qu’il lie. Il ne rompt pas ces alliances opportunes, il les met en veilleuse le temps d’exploiter une autre opportunité.
    Je ne pense pas que Poutine soit dupe. Lui-même, sachant que la Turquie fait partie de la NATO, utilise et même instrumentalise Erdogan de façon opportune.
    Dans ces conditions, il n’y a pas de revers pour Poutine. Tout au plus et au pire, il y a réajustement à opérer dans ce pas de deux où Poutine reste celui qui mène la danse.
    C’est une illusion d’atlantiste invétérer que de croire que Poutine connait un revers..

  2. Ronan CHIQUET

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    Bonsoir.
    En effet le double jeu d’Erdogan se clarifie. Il se rapproche de nouveau de l’Otan en lâchant son « allié Poutine en pensant qu’il a une meilleure carte à jouer ainsi en montrant son allégeance à la nouvelle administration US.
    Par contre il expose ses arrières avec un rapprochement probable des autorités russes avec la guérilla du PKK ou son alliée syrienne et avec Israël.
    Comme Tito à l’époque de la Yougoslavie, Erdogan tente de jouer sur les contradictions US/Russie. On connait la fin brutale de la Yougoslavie…..
    Les contextes géopolitiques sont différents, la Yougoslavie n’était pas membre de l’Otan malgré les efforts répétés des USA pour l’y faire rentrer en particulier au début des années 1950 après le schisme de 1948 entre Tito et Staline.
    Aujourd’hui, l’Ukraine « s’est substituée » à la Yougoslavie dans les nouvelles tensions USA/Russie avec ente autre les fils des ultra-nationalistes serbes et croates qui viennent se battre entre eux sur ce terrain d’affrontement géopolitique depuis 2014. Les serbes côté « séparatistes pro-russe » et les croates côté ukrainien.
    Bien entendu, tant la Russie que l’Otan sont présents sur la zone pour chacun y défendre leurs intérêts stratégiques.
    Il faut rappeler que la « révolution Maïdan » 2014 était une deuxième révolution colorée où les théories de Geene Sharp ont partiellement échoué, compensées par l’utilisation des paramilitaires du bataillon Azov de triste réputation, incorporé depuis quelques temps déjà au sein de la garde nationale.
    Dovidjenja.

  3. Répondre

    Poutine ne me semble pas perdant dans cette nouvelle phase de ce qui se joue au Moyen-Orient. Un revers voudrait dire qu’il a fait une faute de stratégie ; or, il ne dépendait pas de lui qu’un « allié » lui fasse défaut. La volte-face de Erdogan n’en est qu’une de plus et révèle d’une manière définitive son côté absolument pas fiable en termes d’alliance. Poutine ne se faisait d’ailleurs aucune illusion sur Erdogan qu’il a vu plusieurs fois voguer, sinon divaguer de son côté puis du côté des Occidentaux. Au moins, le jeu est plus clair, Poutine ayant conscience que dorénavant, il devra se montrer méfiant a priori avec l’interlocuteur turc.

  4. Répondre

    Poutine ne me semble pas perdant dans cette nouvelle phase de ce qui se joue au Moyen-Orient. Il ne dépendait pas de lui qu’un « allié » en vienne à lui faire défaut. La volte-face de Erdogan n’en est qu’une de plus et révèle d’une manière définitive son côté absolument pas fiable en termes d’alliance. Poutine ne se faisait d’ailleurs aucune illusion sur Erdogan qu’il a vu plusieurs fois voguer, sinon divaguer de son côté puis du côté des Occidentaux. Au moins, le jeu est plus clair, une page est tournée. Poutine a sans doute conscience qu’il doit redoubler de méfiance à l’égard du Turc, le considérer tel un acteur comme un autre mais plus comme un allié.

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