Le Billet du lundi du 28 octobre 2019, par Ghislain de Castelbajac*

 

Santiago du Chili, Buenos Aires et Guayaquil sont presque aux antipodes de Beyrouth. 

Pourtant, les récents événements teintés d’émeutes, de répression et de crise politique qui se déroulent dans ces villes pourraient faire croire à une étonnante résonnance « sismique ». 

Guayaquil et Quito, les principales villes d’Equateur, sont un écho aux accents indigènes d’une population amérindienne qui jauge sa force tranquille face à des à-coups fiscaux dévastateurs. 

A Santiago les Chiliens se sont soulevés, dix-huit d’entre eux ayant été tués, pour protester contre la hausse du prix du ticket de métro.

A Buenos Aires, les élections de ce dimanche ont le goût rance d’une crise économique qui n’en finit jamais. Crise des élites et d’un système politique corrompu, impotent, arrogant, faussement naïf face au FMI, et qui rejoue sans fin avec ses bailleurs de fonds et sa fantomatique classe moyenne le vieux vinyle rayé d’un tango boiteux.

Ne récoltant pas ou plus les fruits d’une croissance mondiale en pleine mutation, les peuples latino-américains commencent à entrevoir leur capacité de mobilisation spontanée contre une corruption visible à marée basse.

A Beyrouth, Alger et Bagdad, le peuple gronde aussi contre des taxes plus ou moins iniques, parfois loufoques, concoctées par des gouvernements aux abois face à des taux d’endettement records sur des taux d’intérêts liés aux soubresauts de la FED américaine ou aux vagues promesses du FMI.

 

 

Concernant le Liban, la situation pourrait rapidement devenir hors de contrôle, car le cocktail macro-économie-géopolitique-gabegie va sans doute exploser à la figure d’une classe politique inique, hyper-corrompue et corruptrice.

Engoncée dans sa veulerie et aux abois face à des éléments géopolitiques exogènes, les partis politiques libanais ne vivent que du clientélisme en arrosage automatique de hezbo-dollars, de pétro-dollars ou de subventions européennes détournées à grande échelle.

Mais aujourd’hui les roitelets du pays des cèdres sont nus.

Les sanctions sur l’Iran et le conflit syrien ont eu un impact direct sur la baisse d’influence du Hezbollah, autrefois grand parti redistributeur de richesses iraniennes et syriennes. Les populations sous la coupe du Hizb n’acceptent plus le train de vie de leurs grands frères du Parti de Dieu, dont la plupart des élites furent éduquées sur les bancs des amphis de la Sorbonne. 

Sur l’autre bord politique, les affidés des Saoud, c’est-à-dire le clan Hariri et ses alliés, sont loin d’être épargnés par la vindicte populaire qui ne supporte plus les caprices de milliardaires de leurs poulains, alors que l’argent des bédouins en goguette dans les boîtes de nuit de Raoucheh et de Jounieh ne coule plus à flot comme au bon vieux temps du « système Boone » que décrivait si bien Percy Kemp dans son roman d’espionnage éponyme.

Le taux d’endettement de l’Etat libanais dépasse les 140% du PIB, mais les risques géopolitiques du pays imposent des taux difficilement supportables pour des finances publiques dont les réformes sont inexistantes. Le Liban étant classé pays le plus inégalitaire du monde après le Mozambique…

L’étincelle se déclencha par une « taxe Whatsapp » aussi économiquement inutile qu’humiliante pour la population. Son retrait dans la précipitation par le gouvernement Hariri n’empêchera pas le mouvement de faire tache d’huile. 

Le dernier discours d’apaisement du président Michel Aoun (84 ans) fut raillé et hué par la rue qui réclame des réformes fondamentales et complètes du système politique et social du pays. Hassan Nasrallah, le leader du Hezbollah, fit aussi une intervention remarquée car le drapeau de son parti était absent du décor, remplacé pour une fois par le drapeau au cèdre. Mais rien de nouveau dans ses paroles sauf un « rentrez chez vous, je vous ai compris ».

Ces événements font écho à de grandes manifestations en décembre 2018 pour lutter contre le coût de la vie et des coupures d’électricité endémiques.

Une volonté d’une bonne partie de la jeunesse libanaise d’en finir avec le système communautaire issu du Pacte National de 1943 et des compromis de 2006 consacrerait au Liban l’émergence d’une véritable société civile « laïque ». Mais encore faudrait-il que ces vœux légitimes mais pieux deviennent tangible dans une réforme profonde du système électoral législatif construit pour que les Libanais choisissent leurs candidats selon des affections communautaires. 

Et la France dans tout cela ? Bien entendu, le principe de non-ingérence sur des affaires intérieures prévaut. Mais la classe politique a ses habitudes chez les politiques libanais, voire même ses appartements… 

Le Liban étant la réflexion de l’âme de la France, il ne faudrait pas que nos diplomates et nos gouvernants dédaignent les soubresauts du peuple libanais, ou négligent de nouer des liens avec des personnalités politiques, ou issues de la société civile, très souvent expatriées, qui pourraient apporter un regard neuf de réforme, de modernité et d’une certaine forme d’intégrité dont les Libanais ont soif.

Par ailleurs, la concession de gaz offshore en eaux libanaises confiée en partie à Total, et dont les hypothétiques fruits furent déjà vendus et revendus sous le boisseau par la classe politique locale, renforce le jeu d’acteur de la France dans cette crise.

Heureusement pour les élites en place au Liban, la révolution, si elle avait lieu, ce qui est envisageable vu la bienveillance notable de l’armée libanaise pour les manifestants, serait bien vite récupérée ou « colorée » par une puissance étrangère sur le modèle d’un Maïdan d’opérette. Elle pourrait aussi être reprise en main par le Hezbollah qui profiterait d’un changement de système pour entériner les bouleversements démographiques récents en faveur de leur communauté. Corruptio optimi pessima1 .

 

*Ghislain de Castelbajac, Membre fondateur de Geopragma.

 

Note de bas de page :

1. La corruption des meilleurs est la pire

 

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