Article de Renaud Girard* publié le 9 mars 2020 dans le Figaro

Après l’humiliation militaire subie par son corps expéditionnaire en Syrie à la fin du mois de février 2020, le président turc a décidé de punir l’Union européenne (UE), qui n’en était pourtant nullement responsable. Comme il l’avait annoncé publiquement, Recep Tayyip Erdogan a lancé, à l’assaut des frontières européennes, des centaines de milliers de jeunes musulmans résidant chez lui, originaires du Moyen-Orient ou d’Asie centrale (Afghanistan principalement). Avec les faibles moyens qui sont les leurs, la Grèce et la Bulgarie ont aussitôt décidé de sécuriser leurs frontières (qui sont aussi celles de l’UE) avec la Turquie.

Le lundi 2 mars 2020 au matin, le président français écrivait un tweet de soutien à ces deux pays membres de l’UE. Il appelait les autres pays européens à faire de même et à tenir tête à la Turquie. Mais, une nouvelle fois, Angela Merkel, a lâché Emmanuel Macron. La Chancelière a en effet très peur de confronter le président turc. Elle pense qu’il est dangereux de tenir tête à cet autocrate Frère musulman et qu’il vaut mieux tenter de le raisonner. Au début de l’année 2016, elle avait, moyennant financements européens substantiels, obtenu de lui qu’il interrompe le flux de réfugiés (des musulmans à plus de 95%) dirigés vers l’Europe à partir du territoire turc. Cet accord aura tenu moins de quatre ans.

Erdogan vient de reprendre son chantage migratoire à l’égard de l’Europe. Merkel ne comprend pas que, dans les relations internationales, il ne faut jamais céder à un chantage. Car les maîtres-chanteurs finissent toujours par renier leur parole.

Merkel ne voit aucun problème à donner toujours plus de gages à Erdogan. Elle est prête à accroître les aides européennes à la Turquie (pour le moment, 6 milliards ont été engagés, et 3,2 déjà décaissés), à supprimer les visas pour citoyens turcs, à recevoir sur le territoire européen davantage de migrants pour des raisons « humanitaires ».

Il n’y a rien qui permette de mettre en doute la sincérité humanitaire de Madame Merkel. Aujourd’hui, comme au mois d’août 2015. A l’époque, elle avait déclaré publiquement qu’il y avait 800000 places disponibles pour des réfugiés en Allemagne. Cette déclaration à portée stratégique – faite sous le coup de l’émotion et sans la moindre discussion préalable avec ses collègues du gouvernement allemand, du Bundestag, ou du Conseil européen – avait créé un fantastique appel d’air auprès des millions de miséreux du Moyen-Orient, d’Asie centrale, d’Afrique, attirés par l’« eldorado » social européen.

L’Allemagne, nation championne en organisation, avait aussitôt tout fait pour intégrer au mieux le million et demi de réfugiés accourus vers son territoire. Ils ont été généreusement logés et nourris. 600 heures de cours d’allemand ont été offertes aux adultes. Pour leurs enfants, on a ouvert, dans les écoles, des classes spéciales dites « de bienvenue ». Les dirigeants et les médias du monde entier ont salué la générosité de Merkel. Elle effaçait l’affreux souvenir de Hitler qui, lui, avait chassé ou assassiné les 523000 Juifs, parfaitement intégrés, qui vivaient en Allemagne en 1933.

Pour la plupart, les économistes allemands ont salué cet afflux de réfugiés car, démographiquement déprimée, l’Allemagne soufre d’un marché du travail de plus en plus tendu. De fait, plus d’un quart de ces réfugiés ont trouvé un emploi et les instituts allemands estiment que ce taux passera à 50% d’ici cinq ans.

Après avoir admis en 2010 l’ « échec du multiculturalisme allemand », Mme Merkel a engagé son pays dans une voie multiculturelle. Le problème est que l’intégration économique des réfugiés (principalement dans des métiers manuels) marche aujourd’hui beaucoup mieux que l’intégration culturelle. Les familles, pour la plupart musulmanes, préfèrent garder leur culture d’origine que faire l’effort de se plonger dans la civilisation allemande. Petit à petit, le communautarisme s’installe, qui risque de fracturer la société allemande. Angela Merkel a-t-elle bien saisi que les hommes, même dans les sociétés modernes, sont davantage des êtres culturels que des agents économiques ?

Depuis 1949, l’Allemagne jouit d’un système politique réellement démocratique. La Chancelière se rend-elle compte qu’elle le fragilise, en ne faisant pas approuver démocratiquement sa politique migratoire ? Car, après tout, la société allemande a tout à fait le droit de vouloir devenir multiculturelle. Mais encore faudrait-il qu’elle le choisisse franchement. Le Bundestag a-t-il clairement approuvé ce choix stratégique ? Détermine-t-il chaque année, au nom du peuple allemand, les quotas envisagés par pays d’origine ? Non. Il serait temps que Merkel comprenne qu’il s’agit là d’un dangereux déni de démocratie.

*Renaud Girard, membre du conseil d’orientation stratégique chez Geopragma

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