Billet du lundi par Patricia Lalonde, membre du Conseil d’administration de Geopragma.

Cette guerre était censée se dérouler loin de tous, loin des médias, dans le silence le plus total, hormis quelques ONG culpabilisées par l’horreur du drame humanitaire auquel le peuple yéménite est confronté…

Cette guerre qui aurait pu, qui aurait dû s’arrêter : un plan de paix avait en effet été établi en 2018 à Stockholm sous l’égide de Martin Griffith, le représentant des Nations unies au Yémen, mais le cessez- le-feu n’a jamais été respecté, les blocus du port d’Hodeidah et de l’aéroport de Sanaa jamais levés.

Après la prise de Sanaa par Ansarullah, c’est-à-dire les forces du gouvernement de salut national (les Houthis plus le GPC, parti de l’ancien président Ali Abdallah Saleh), la résolution 2216 des Nations unies, votée en 2015, accuse ces derniers d’être les agresseurs, et autorise de ce fait le blocus du port d’Hodeidah et de l’aéroport de Sanaa dans le but d’empêcher l’Iran de leur fournir des armes. Elle demande par ailleurs que les Houthis se retirent des territoires conquis.  

Mais c’était sans compter la détermination des combattants d’Ansarullah, totalement sous-estimée par l’Arabie saoudite et la coalition qui la soutient : Etats-Unis, France et Grande- Bretagne.

Ces combattants, dès lors appelés «rebelles», ont continué leur progression et sont dorénavant aux portes de la ville de Marib, dernier bastion du nord du pays, véritable ligne rouge pour les Saoudiens et les forces de la coalition.

Les ressources en gaz et pétrole de cette province représentent en effet 90% des hydrocarbures consommés dans tout le Yémen. Cette avancée est inacceptable pour le gouvernement d’Abdo Mansour Hadi, réfugié à Ryad et pour ses protecteurs saoudiens. La perte de Marib constituerait un cuisant échec pour l’Arabie saoudite et ses soutiens internationaux.

Quant aux combattants d’Ansarullah qui continuent de gagner du terrain, aggravant de fait la situation humanitaire dans la région, ils se sentent pousser des ailes et ne veulent pas se faire imposer des négociations dictées par le vaincu.… Ils se battent de surcroît contre les mercenaires d’Al Qaïda et de Daesh qui se sont invités dans la bataille comme pour soulager les déboires de l’Arabie saoudite et de ses alliés.

La tentation est donc grande pour Ansarullah dans un contexte tendu au Moyen-Orient alors que les négociations sur le nucléaire iranien piétinent et que le conflit Israélo- palestinien entre dans une nouvelle phase, de mener jusqu’au bout la bataille de Marib et de continuer la guerre en se redéployant ensuite vers le sud.

C’est précisément ce qui affole les Saoudiens, les Emiratis et leurs alliés américains pour qui le contrôle du détroit de Bab el Mandeb et de la Mer Rouge demeure primordial.

Il serait sage, afin de mettre un terme à cette guerre, aux conséquences humanitaires dramatiques,  que l’Arabie saoudite et ses alliés internationaux finissent par admettre la victoire d’Ansarullah.

Les Nations unies devraient changer leur fusil d’épaule et faire voter  une nouvelle résolution conforme à la réalité du terrain, et non plus s’appuyer sur la résolution 2216, devenue  un vœu pieux obsolète ; une nouvelle résolution qui mettrait l’accent sur la souveraineté du Yémen, comme l’a d’ailleurs stipulé récemment celle de l’Union européenne qui demande le retrait des troupes étrangères comme celles de l’Arabie saoudite dans le gouvernorat de Marah et des Emirats arabes unis dans les îles de Mayun et de Socotra. Mais elle devrait également condamner les incursions des Houthis en territoire saoudien ainsi que leurs attaques aux missiles sur les cibles pétrolières… Elle permettrait ainsi la levée des blocus du port d’Hodeidah et de l’aéroport de Sanaa, condition réclamée par les Houthis avant tout cessez-le-feu et ouvrirait ainsi la voie à de vraies négociations autour d’un dialogue national entre toutes les parties prenantes yéménites au conflit.

L’administration de Joe Biden qui cherche à se sortir du guêpier yéménite pourrait user de son influence aux Nations unies et pousser à une telle résolution. Il lui resterait à convaincre les alliés britannique et français, sachant que la Russie et la Chine y seraient favorables.

Une délégation du sultanat d’Oman, accompagnée par le négociateur yéménite Abdel Salam, est par ailleurs actuellement à Sanaa pour tenter de trouver une sortie de crise, les discussions avec l’envoyé spécial américain Tim Landerking n’ayant pas abouti.

Cette résolution serait d’autant plus utile que les Saoudiens ont entamé des négociations avec les Iraniens, anticipant un désengagement des Américains du Moyen-Orient qui rendrait nécessaire l’entretien de bonnes relations entre les deux puissances chiite et sunnite.

Une nouvelle résolution des Nations unies pourrait amorcer une fin de conflit au Yémen qui, s’il continuait, déstabiliserait toute la région.

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